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États-Unis, Europe, Asie : les visages de l’entrepreneur

le 28 03 2018

La figure de l’entrepreneur est difficile à cerner, mais au-delà de certains traits communs comme la créativité et la recherche de la réussite par l’innovation, il apparaît que l’entrepreneuriat ne prend pas dans tous les pays les mêmes formes. Mais, avec le XXIe siècle, le personnage de l’entrepreneur est-il appelé à s’uniformiser ?

par Xavier Pavie, professeur à l’ESSEC Business Scholl, directeur académique du programme Master in management à Singapour et du centre iMagination

Article extrait du dossier "Quels entrepreneurs pour demain ?" du n° 403 des Cahiers français", publié en mars 2018 à la Documentation française

Quelles sont les caractéristiques de l’entrepreneur, comment le définir ? Qui est-il ? Quels sont les points communs que l’on peut retrouver chez l’ensemble des entrepreneurs ou des innovateurs ? En outre, il faut s’intéresser à ce qui peut le caractériser en fonction de son pays d’appartenance. Un entrepreneur américain peut-il se comparer à un innovateur chinois ? Un Européen qui crée une entreprise va-t-il de son côté avoir des points communs avec ses pairs d’outre-Atlantique ou d’Orient ? Après avoir décrit les caractéristiques qui semblent communes à tous les entrepreneurs, nous considérerons les comportements pouvant découler de leur inscription géographique. Ensuite, nous nous demanderons si ces différences se retrouvent dans les divers degrés permettant de caractériser l’innovation. Enfin, nous essaierons d’imaginer le visage de l’entrepreneur mondialisé du xxie siècle.

Les caractéristiques de l’entrepreneur

L’entrepreneur peut se définir à travers sept caractéristiques récurrentes.

En premier lieu, sa capacité de questionnement et son refus de prendre pour acquis les situations existantes. Que ce soit Travis Kalanick et Garrett Camp, les fondateurs d’Uber, ou Brian Chesky, Joe Gebbia et Nathan Blecharczyk, les créateurs d’AirBnB, pour ne prendre que ces exemples, ils ont réagi à l’impossibilité de trouver rapidement un taxi ou au manque flagrant d’offres hôtelières.

Deuxième point : la recherche de progrès. L’innovateur ne trouve sa raison d’être que dans le progrès. Que ce soit en termes de nouveautés produites, de services qu’il apporte au monde des affaires, ou qu’il s’agisse par exemple de nouvelles techniques pour les sportifs ou les musiciens. Celui qui innove cherche à faire progresser son terrain, son secteur ou l’entreprise dans laquelle il s’implique. Lorsque Ferdinand Porsche lance sa première Volkswagen en 1937, il a en tête le progrès pour tous, convaincu de pouvoir construire la « voiture du peuple », un véhicule accessible à tout un chacun. Quelques années plus tôt, toujours en Allemagne, Carl Miele crée ainsi une usine pour fabriquer des centrifugeuses à lait, puis les célèbres machines à laver. Là aussi l’innovation se veut au service de tous.

Troisième caractéristique : les entrepreneurs sont tournés vers la créativité, même s’ils ne sont pas eux-mêmes créatifs. C’est pourquoi George Lucas, avec le studio Pixar, voulait fonder un lieu où se mêleraient artistes, directeurs de production, ingénieurs et designers. La créativité peut être également dans la méthode ; ainsi, Steve Jobs disait que son métier consistait à relier des lieux de créativité qui, apparemment, n’avaient rien en commun et qui se trouvaient aux États-Unis, en Asie ou en Europe.

Quatrième caractéristique : les entrepreneurs sont des individus constamment engagés qui ne cessent d’entreprendre. Richard Branson s’est occupé des magasins de musique et de livres, mais il a entrepris tout autant dans les sodas, dans les transports aérien et ferroviaire, sans oublier la téléphonie mobile ou encore les voyages spatiaux ! Il en est de même pour Elon Musk, que le succès tant symbolique que financier de PayPal aurait pu conduire à opter désormais pour une existence des plus oisives. À l’opposé de cela, il a décidé de construire la première usine de voiture électrique du monde avec la marque Tesla, de développer et commercialiser des lanceurs et des propulseurs pour des projets dans le domaine de l’astronautique et du vol spatial, avec SpaceX, ou encore de repenser les modes de transport grâce au projet Hyperloop. Nous parlons bien d’un esprit entrepreneurial qui a quelque chose d’universel : ainsi, en France, Xavier Niel partage ce même esprit que les Américains, ayant d’abord entrepris dans le minitel, avant de s’intéresser à la téléphonie, aux médias ou à l’éducation avec l’École 42. On peut citer encore Gérard Mulliez, qui a ouvert en 1961 son premier magasin Auchan et qui, quelques décennies plus tard, se trouve à la tête d’une constellation de plusieurs dizaines d’entreprises allant du sport (Decathlon) aux pièces détachées automobiles (Norauto) en passant par le bricolage (Leroy Merlin) ou encore la vente par correspondance (Les 3 Suisses) et autres magasins de vêtements (Kiabi).

Une cinquième caractéristique concerne la solitude de l’entrepreneur. Même s’il est doté d’une équipe nombreuse, l’entrepreneur reste un solitaire. Il peut obtenir un soutien de son entourage, il peut bénéficier d’un écosystème nourri pour développer son entreprise – banques, consultants, fournisseurs –, mais c’est seul qu’il prend la décision ultime, c’est seul qu’il doit élaborer les concepts qu’il souhaite proposer. Steve Wozniak, Bill Gates, Richard Branson ou encore Elon Musk ont tous fait part de leur solitude au moment d’imaginer une nouveauté, d’annoncer un nouveau produit, une nouvelle proposition dont le succès n’était évidemment jamais garanti.

C’est pourquoi la sixième caractéristique réside dans la force de son ego. L’entrepreneur est doté d’un ego surdimensionné, qu’il en ait conscience ou non, que cela soit perceptible ou non. Il considère être détenteur d’une certaine vérité, il a l’intuition de savoir ce que les clients veulent. Jusqu’à, s’ils n’arrivent pas à les convaincre, se considérer alors comme un incompris. C’est l’argument que défendait le fondateur d’Apple à la suite de l’échec du Newton Pad, l’ancêtre du célèbre iPad : les clients n’étaient pas encore prêts à acheter la tablette, alors que lui « savait » ce dont ils avaient besoin. Quelques années plus tard, le succès était au rendez-vous. Même chose pour Ingvar Kamprad, qui, malgré les oppositions, a réussi à imposer sa vision de la production, de la livraison et du montage des meubles d’intérieur.

La septième caractéristique de l’innovateur se trouve enfin dans le foisonnement de projets qu’il essaye de mettre en oeuvre, peu importe le domaine. C’est l’exemple du Chinois Jack Ma, dont la galaxie d’innovations semble sans limite, ou encore des fondateurs de Google qui n’hésitent pas à passer de l’internet aux véhicules autonomes, ou à l’intelligence artificielle et aux systèmes de navigation.

Les déterminants géographiques de l’esprit d’entreprise

Assouvir son ego, rechercher le progrès, ressentir la solitude du héros, être créatif, questionner l’existant, investir tous les sujets, être un travailleur acharné sont les grands points communs des entrepreneurs, des innovateurs, et cela quel que soit le pays dans lequel ils évoluent.

Cela ne signifie pas pour autant que des éléments distinctifs ne peuvent pas apparaître, notamment dans la gestion de l’entrepreneuriat. Il est nécessaire de comprendre que l’entrepreneuriat et l’innovation entretiennent un lien étroit avec le management de l’échec. L’innovation est d’ailleurs avant tout une somme d’échecs, de tests, d’essais d’où la réussite finira par émerger. En effet, même si les études marketing et la connaissance technologique sont maîtrisées dans une entreprise, il n’est jamais garanti que le succès commercial soit au rendez-vous. Autrement dit, la capacité d’un individu à prendre des risques, à accepter d’être l’auteur de nombreux échecs le mettra dans le même temps en position d’être également l’artisan du succès. Or, cette capacité à accepter l’échec n’est pas unanimement perçue comme positive. Ainsi, les Américains semblent plus capables d’accepter les erreurs que les Européens et les Asiatiques, notamment les Japonais et les Chinois, qui considèrent les échecs comme un déshonneur. En 1984, Steve Job, interviewé par une chaîne de télévision française, n’hésite pas à dire face à la caméra que ce qui différencie les jeunes Américains des jeunes Français, c’est la capacité à appréhender l’échec : « Nous, dans la Silicon Valley, quand on se casse la figure, on se lève et on recommence, alors qu’en France l’échec c’est très grave. »

L’entrepreneuriat français est, contrairement à ce qui se pratique dans d’autres endroits de la planète, souvent paternaliste. C’est évidemment le cas emblématique de Jean-Baptiste Godin qui au xixe siècle fonda la société éponyme. C’était un entrepreneur ayant su mêler recherche du profit mais aussi souci du bien-être pour ses employés. Jusqu’à la fin des années 1960, l’entreprise Michelin fut l’archétype du paternalisme industriel. Un journaliste écrivait en 1932 : « On naît à la clinique Michelin, on étudie à l’école Michelin, on prie à l’église Jésus-Ouvrier, construite au milieu d’une cité ouvrière Michelin, à côté des rues du Courage, de la Volonté, du Devoir. On fait ses courses à la coopérative Michelin et on pratique le sport à l’ASM (Association sportive Michelin) ». Un dernier exemple pourrait être Auchan, dont le fondateur a toujours revendiqué un « management des salariés à la fois paternaliste et actionnarial ». Il n’existe pas véritablement d’équivalent de ce type d’entrepreneur, que ce soit aux États-Unis ou en Asie, où les cités ouvrières, par exemple, n’ont pas eu l’occasion de se développer.

Enfin, l’entrepreneuriat qui va caractériser l’Asie est celui de la pérennité des organisations. Et cette capacité à faire vivre pendant de très longues périodes des entreprises ne se retrouve pas en Europe ou aux États-Unis. Ainsi, un peu plus de 3 800 entreprises japonaises dépassent les deux siècles d’ancienneté. L’auberge Nishiyama Onsen Keiunkan est la plus ancienne entreprise en activité, selon le Livre Guinness des Records. Fondée en 705, et ouverte sans discontinuer depuis, l’affaire a donc aujourd’hui une ancienneté de 1 313 ans. La diversité des entreprises multicentenaires est impressionnante : la machinerie industrielle Tech Kaihatsu a été fondée en 760, l’entreprise de sacs en papier Genda Shigyo en 771, l’entreprise de biens à connotation religieuse Tanaka Iga Butsugen a été créée en 885 ou encore, dans le BTP, Nakamura Shaji a vu le jour en 970. La longévité et la stabilité exceptionnelles de ces entreprises ne sont pas dues à des résultats financiers forcément très élevés, mais à un équilibre immuable entre les différents acteurs économiques. À cela s’ajoute un respect du créateur de l’entreprise ; de génération en génération, on perpétue l’affaire familiale. Une belle démonstration du proverbe bouddhiste qui affirme : « Il n’existe rien de constant, si ce n’est le changement ».

Les différents degrés de l’innovation

Si les innovations s’analysent et se définissent à travers plusieurs critères (produit, procédé, commercialisation et organisation), trois degrés permettent de mieux les caractériser : le premier degré est l’innovation incrémentale, le deuxième l’innovation radicale ou disruptive et le troisième l’innovation paradigmatique. Il semble que chacun de ces trois degrés soit potentiellement plus ou moins présent selon l’origine géographique de l’entrepreneur. À l’évidence, chaque type d’innovation peut se retrouver dans toutes les zones géographiques, mais il n’empêche que de grandes tendances culturelles se dégagent, ainsi que nous allons le préciser.

L’innovation incrémentale se concentre sur l’amélioration de produits ou services existants. Ces changements mineurs peuvent concerner l’augmentation de pixels dans la caméra d’un smartphone, la possibilité de suivre son compte en banque sur l’internet, le changement de taille d’un véhicule entre la version berline ou break, etc. Parfois marginales, ces innovations permettent cependant de proposer de manière continue des solutions conformes à l’évolution de la vie quotidienne des consommateurs. C’est plutôt du côté de l’Asie que l’on va trouver de telles innovations, en Chine notamment. Considérée comme le « pays usine du monde » pendant plusieurs dizaines d’années, la Chine a des entrepreneurs qui n’ont en effet pas hésité à continuellement améliorer à la marge les produits qu’on leur demandait d’industrialiser. En chinois xué signifie d’ailleurs à la fois copier et apprendre. Il s’agit donc d’apprendre en copiant et, à l’évidence, en améliorant. Si les entrepreneurs chinois investissent de plus en plus en R&D pour développer de nouvelles formes d’innovations, les récents succès de Xiaomi (que l’on peut rapprocher des smartphones occidentaux, mais à moindre coût), WeChat (équivalent de WhatsApp) ou encore Alibaba (qui est un copié/collé d’Amazon avec des offres inédites supplémentaires) illustrent ce modèle incrémental.

Les entrepreneurs qui développent des propositions radicales ou disruptives se retrouvent essentiellement aux États-Unis. Ce type d’innovation s’appuie souvent sur une technologie émergente ou utilisée de manière inédite. Derrière ce concept de « disruptif », il y a l’idée de « casser » la façon de faire existante. Ainsi cette innovation modifie-t-elle de manière significative un usage, que ce soit par le produit lui-même ou par le service rendu possible grâce à un produit ou une technologie. Par exemple, l’iPhone est une innovation radicale dans la mesure où il apporte, avec son écran tactile, une nouvelle manière d’utiliser un téléphone ; plus précisément, l’appareil redessine les contours de la communication en associant différents usages au sein d’un même accessoire. L’histoire américaine de l’innovation est peu dissociable de l’histoire de son armée, plus exactement de ses ingénieurs, alors majoritairement établis sur la côte ouest. En effet, les années 1940 ont amené le gouvernementGouvernementOrgane collégial composé du Premier ministre, des ministres et des secrétaires d’Etat chargé de l’exécution des lois et de la direction de la politique nationale. des États-Unis à établir sur la côte du Pacifique un grand nombre de contingents militaires, de corps d’armées. Très vite, des associations se sont nouées avec des chercheurs, des ingénieurs de l’université de Stanford. Puis des micro-entreprises ont commencé à être créées, ce que l’on nomme aujourd’hui des jeunes pousses (start-up). Les entreprises ont afflué pour bénéficier de l’écosystème des recherches, et la population de Palo Alto a doublé dans les années 1950. Les échanges n’ont cessé de s’alimenter entre les recherches menées dans les universités de Stanford mais aussi au California Institute of Technology – « CalTech » – ou encore à l’université de Berkeley et dans les jeunes entreprises de la « Silicon Valley », notamment grâce au célèbre Honors Cooperative Program créé en 1955, qui donnait aux ingénieurs des entreprises de la zone un accès aux programmes de l’université. De ces associations et de ces rencontres sont nées des innovations de rupture majeures en matière technologique.

Enfin, l’innovation paradigmatique, quant à elle, concerne plus particulièrement les innovations scientifiques et techniques de caractère historique. Proches de la recherche fondamentale, des centres de R&D et également des laboratoires, les innovations paradigmatiques bouleversent de manière définitive les modes de vie. Ce fut le cas de l’internet récemment, mais également de la machine à vapeur il y a plus deux cents ans ou encore de la vaccination. Il y a un siècle, la France était le pays des savants, scientifiques et intellectuels auteurs de bon nombre d’innovations paradigmatiques, que ce soit avec Louis Pasteur, Pierre et Marie Curie ou encore Henri Poincaré.

Le devoir de responsabilité de l’entrepreneur mondialisé du XXIe siècle

Si ces différents visages d’entrepreneurs renvoient toujours à une réalité, les différences s’effacent néanmoins peu à peu avec l’accélération de la mondialisation. Formés dans les mêmes meilleures universités, les entrepreneurs d’aujourd’hui – et ce sera beaucoup plus vrai encore pour ceux de demain – choisissent de s’installer non pas en fonction d’une origine géographique, mais du lieu où ils estiment trouver le meilleur potentiel commercial pour leurs idées. Dès lors, les mêmes modèles d’innovation se retrouveront de plus en plus aux quatre coins de la planète. Les entrepreneurs qui travaillent aujourd’hui sur le séquençage de l’ADN sont autant présents à Singapour qu’à Boston. L’entrepreneur qui a développé Uber a conçu cette idée à Paris, l’a mise en oeuvre aux États-Unis, avant d’en étendre l’application au monde entier en un temps record. Celui qui a développé l’entreprise de transports Grab l’a imaginée en Malaisie, mais c’est dans la cité-État singapourienne que la plateforme a pris son envol.

Le visage uniformisé de l’entrepreneur du XXIe siècle doit être regardé comme une nécessité. En effet, l’enjeu majeur auquel l’entrepreneur de demain doit faire face est celui de la responsabilité, car, nous le savons, ses terrains de jeux s’appellent désormais : intelligence artificielle, mégadonnées (big data), nanotechnologies, séquençage de l’ADN, génome humain, etc. L’avenir de l’humanité est entre les mains des entrepreneurs, qu’il s’agisse par exemple des questions du transhumanisme où des problématiques du contrôle de la vie privée. Avec l’uniformisation du visage de l’entrepreneur, il est possible d’entrevoir des propositions communes, partagées sur toute la planète qui prennent soin de l’environnement, qui prennent en compte les besoins sociaux, qui interrogent à bon escient les innovations nécessaires et prioritaires à développer. Pour le dire autrement, l’entrepreneur de demain ne peut seulement tirer profit de la mondialisation, des effets bénéfiques qui lui sont offerts par la commercialisation sans frontière. Qu’il soit américain, européen ou asiatique, il doit comprendre et accepter que son activité doit recouvrir une forme de bien commun.

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