Lois mémorielles : la loi, le Parlement et l’Histoire, quel partage des rôles ?
République togolaise, Ayendre (région de Sokodé), 1953. Ecole ménagère. © Archives La Documentation française Photo Arsène Pellé
La France métropolitaine vient de commémorer l’abolition de l’esclavage le 10 mai, jour d’adoption par le ParlementParlementOrgane collégial qui exerce le pouvoir législatif (adoption des lois et contrôle du pouvoir exécutif). En France, le Parlement est composé de deux chambres : l’Assemblée nationale et le Sénat. de la loi Taubira qui reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité. Cette commémoration est l’occasion de revenir sur les polémiques autour de lois adoptées par le Parlement et faisant référence à l’Histoire.
De la difficulté des usages de l’Histoire par le ParlementParlementOrgane collégial qui exerce le pouvoir législatif (adoption des lois et contrôle du pouvoir exécutif). En France, le Parlement est composé de deux chambres : l’Assemblée nationale et le Sénat.
La polémique naît dès 2005, année marquée par deux pétitions. La première, en mars, émane d’historiens réclamant l’abrogation de la loi du 23 février 2005 qui tend selon eux à imposer une histoire officielle. L’une des dispositions initiales de la loi, qui vise à exprimer la reconnaissance de la France envers les Français rapatriés d’Afrique du Nord et d’Indochine, établissait que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence Outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». C’est ce caractère positif reconnu à la colonisation qui indignera également les associations ou collectifs rassemblant des représentants de l’Outre-mer. Cette mention sera finalement supprimée en février 2006, suite à un avis du Conseil Constitutionnel.
Une deuxième pétition voit le jour en décembre 2005. « Liberté pour l’histoire », la pétition lancée par 19 historiens réclame cette fois l’abrogation de l’ensemble des lois dites mémorielles, non seulement la loi du 23 février 2005, mais aussi celle du 21 mai 2001 (loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité), du 29 janvier 2001 (reconnaissance du génocide arménien) et du 13 juillet 1990 (loi Gayssot réprimant la négation du génocide des juifs). Cette pétition fait suite à l’assignation en justice de l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau (auteur de "Les traites négrières. Essai d’histoire globale") par le collectif « DOM » réunissant antillais guyanais et réunionnais. Ce collectif porte plainte contre l’historien pour ses propos tenus dans la presse. Celui-ci déclarait regretter que la loi Taubira du 21 mai 2001 ne mette l’accent que sur la traite occidentale. Selon ses recherches, deux autres traites ont existé également : la traite exercée par les Arabes sur les Noirs et celle pratiquée par les Noirs sur d’autres Noirs. Il déclare par ailleurs inadéquat la qualification de la traite négrière comme génocide. Les traites négrières n’ayant pas pour but d’exterminer un peuple, il entend distinguer ainsi le processus d’extermination des juifs et la traite négrière.
Les différences entre les lois mémorielles
Les lois mémorielles sont-elles toutes de même nature ? Trois grandes fonctions parmi les lois mémorielles peuvent être distinguées. Tout d’abord, certaines des lois dites mémorielles créent de nouveaux droits ou de nouveaux délits. C’est le cas de la loi Gayssot qui réprime le déni du génocide des juifs. De même, la loi Taubira permet aux associations de se porter parties civiles dans des procès pour discriminationDiscriminationDistinction entre individus ou groupes d’après certains caractères particuliers (sexe, origine...) aboutissant à une inégalité., pour diffamation ou injure. Quant à la loi du 23 février 2005, elle fixe les droits des harkis.
Une des lois dites mémorielle n’a qu’une fonction déclarative. Il s’agit de la loi du 29 janvier 2001 composée d’un seul article reconnaissant le génocide arménien de 1915. Cette loi n’a ainsi qu’une portée symbolique. Mais est-ce le rôle d’une loi de créer du symbolique ? Dans son rapport annuel 2005, le Conseil d’Etat indique que « la loi est faite pour prescrire, interdire, sanctionner... La loi doit donc être normative ». Le Conseil d’Etat rappelle dans le même sens que le Conseil constitutionnel a durci ses exigences relatives à la normativité de la loi.
Enfin, certaines lois dites mémorielles sont porteuses d’une lecture non consensuelle d’un fait historique. La loi du 23 février 2005, si elle fixe les droits des harkis, imposait également une lecture positive de la colonisation française ainsi que le développement de recherches dans ce sens. Dans ce cas, l’aspect normatif de la loi s’est heurté à la liberté de l’historien, provoquant le lancement de pétitions. Quant à la Loi Taubira, elle a été critiquée pour différentes raisons. Pour l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, la loi Taubira réduit à tort la traite négrière à une seule forme, la traite occidentale. Cette controverse provient sans doute de ce que, longtemps délaissée, la recherche sur la traite, l’esclavage et leur abolition est encore récente et inachevée. Ainsi, le comité pour la mémoire de l’esclavage, chargé d’émettre des propositions pour que la mémoire de l’esclavage devienne partie intégrante de la mémoire nationale, appelle dans son rapport publié en 2006 au développement de la recherche sur ces thèmes. Elle « contribuera utilement à l’apaisement des controverses actuelles, [reposant] trop souvent sur une méconnaissance des faits établis par les chercheurs des différents pays ».
La loi Taubira est également critiquée du fait de son invitation à « accorder à la traite négrière et à l’esclavage la place qu’ils méritent » dans les programmes scolaires. Le 5 mai, 40 députés UMP ont ainsi demandé l’abrogation de cet aspect de la loi Taubira. Cette nouvelle polémique conduit à revenir sur la façon dont sont élaborés les programmes scolaires. Les révisions des programmes émanent du ministre de l’éducation. Le ministèreMinistèreEnsemble des services de l’Etat (administration centrale et services déconcentrés) placés sous la responsabilité d’un ministre. de l’éducation envoie une lettre de cadrage à un groupe d’experts qui présente un projet de programme. Ce projet est alors soumis à consultation sur le site internet eduscol. Un projet définitif de programmes est élaboré, sur lequel le conseil supérieur de l’éducation (CSE) donne son avis. Le ministre de l’éducation promulgue ensuite les programmes sans être tenu par l’avis du CSE. La présence d’universitaires dans le groupe d’experts permet de faire le lien entre le programme enseigné et les acquis de la recherche historique.
Comment se construit la mémoire nationale ?
Les polémiques nées autour des lois mémorielles conduisent à s’interroger également sur les processus de construction de la mémoire nationale. Création de musées, encouragement au tourisme de mémoire sur les Hauts lieux de mémoire, création de journées commémoratives, rénovation des programmes scolaires d’histoire, facilitation de l’accès aux archives, déclarations présidentielles à forte portée symbolique ...tels sont les principaux vecteurs de la politique de la mémoire de l’Etat.
L’on peut citer plusieurs exemples où l’Etat a mené une action dans le domaine de la mémoire. A venir notamment une Cité nationale de l’histoire de l’immigration, qui ouvrira ses portes au public en avril 2007. Dès son ouverture, la Cité entend être plus qu’un musée sur l’histoire de l’immigration en France puisqu’elle offrira en plus des expositions permanentes et temporaires, une médiathèque, des activités culturelles et artistiques, des activités pédagogiques pour les enseignants et les scolaires, un kiosque d’enregistrement proposant à tout un chacun de venir témoigner de son histoire personnelle de migrant, des séminaires de recherche... Son site internet est d’ores et déjà actif.
Pour concourir au travail de mémoire sur la guerre d’Algérie et la période de la décolonisation, l’Etat a décidé en 2001 de construire un Mémorial de la guerre d’Algérie. Une journée d’hommage national aux harkis est prévue les 25 septembre de chaque année et les archives publiques sur cette période ont été ouvertes aux historiens.
Voulu par le Président de la République, François Mitterrand, le monument du Vel’d’Hiv’ est inauguré, le 17 juillet 1994, en commémoration de la rafle de juifs survenue en 1942 au vélodrome d’hiver à Paris. En 1995, la cérémonie commémorative fut l’occasion pour le nouveau Président de la République, Jacques Chirac, de prononcer un discours inédit : il reconnaissait la responsabilité de l’Etat français dans la mise en œuvre de la "Solution finale" contre les Juifs.
Discours
Les prises de position
Président de la République- Jacques Chirac, président de la République, Discours lors de la Journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, 10 mai 2006
- Jacques Chirac, Président de la République, Déclaration sur le débat autour de l’histoire de la France outre-mer, notamment sur la loi du 23 février 2005, à Paris le 9 décembre 2005
- Dominique de Villepin, Premier ministre, Déclaration notamment sur la lutte contre l’antisémitisme, les discriminations et les communautarismes, sur l’histoire et les lois mémorielles, Dîner du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives) à Paris le 20 février 2006
- Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, Déclaration sur la création d’un musée dédié à l’histoire de l’immigration intitulé "Cité nationale de l’histoire de l’immigration", à Paris le 8 juillet 2004
- Gilles de Robien, ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Présentation du manuel d’histoire Franco-Allemand à Péronne le 4 mai 2006
- Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du territoire et président de l’UMP, Lettre aux Antillais, sur son déplacement aux Antilles dans le contexte de la mobilisation contre la loi du 23 février 2005 touchant le colonialisme et l’esclavage, Paris le 7 mars 2005
- Azouz Begag, ministre délégué à la promotion de l’égalité des chances, Interview sur la loi du 23 février 2005 et le débat pour son abrogation, le pouvoir législatif et l’histoire, la colonisation, la guerre d’Algérie et les massacres de Sétif en 1945, RTL le 12 décembre 2005
- François Baroin, Ministre de l’outre-mer, Interview sur l’impact de la loi sur l’enseignement de l’action positive de la présence française à l’époque coloniale et sur le projet de désignation du candidat de l’UMP à l’élection présidentielle de 2007, à France 2 le 7 décembre 2005
- Gilles de Robien, ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Interview sur le débat sur l’enseignement de la colonisation, la réforme des ZEP et la mise en place d’une évaluation des élèves en CE1, RMC le 7 décembre 2005
- Brigitte Girardin, ministre de l’outre-mer, Déclaration sur la contribution des compatriotes de l’outre-mer à la France notamment dans la sport et la culture et sur le travail de mémoire à mener concernant l’esclavage, Inauguration de la Maison de l’Outre-Mer à Garges-Lès-Gonesse (Val d’Oise), le 30 juin 2004
- Jean-Jack Queyranne, secrétaire d’Etat à l’outre-mer, Déclaration sur la proposition de loi sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité, Sénat le 23 mars 2000
- Marine Le Pen, vice-présidente du Front national, Interview sur les propos de B. Gollnisch concernant le nombre de victimes des camps de concentration, et ceux de J.M. Le Pen lors de l’université d’été du parti, à "RTL" le 18 octobre 2004
- Les Verts , Communiqué sur la commémoration de l’abolition de l’esclavage, intitulé : « Commémoration de l’esclavage : le nécessaire devoir de mémoire », le 9 mai 2006
- Alain Bocquet, président du Groupe des députés communistes et républicains de l’Assemblée nationale, Lettre adressée le 9 janvier 2006 à Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, sur la légitimité des lois mémorielles
- Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS à l’Assemblée nationale, Discours sur l’argumentation en faveur de l’abrogation de l’article 4 de la loi rapatriés, le 29 novembre 2005
- Hervé Morin, président du groupe parlementaire UDF à l’Assemblée nationale, Déclaration notamment sur le fonctionnement de l’Etat et le respect de la loi, Congrès extraordinaire de l’UDF à Lyon les 28 et 29 janvier 2006
- François Bayrou, président de l’UDF, Déclaration notamment sur la constitution européenne, l’adhésion de la Turquie à l’Union, les politiques communes et le génocide arménien, Paris le 29 avril 2004
- Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Interview notamment sur le débat au sujet de l’enseignement des "aspects positifs" de la présence française outre-mer, "Le Journal du dimanche" du 15 janvier 2006
Rapports
- Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions, Comité pour la mémoire de l’esclavage (2005)
- Rapport d’information […] sur la mise en application de la loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés, Assemblée nationale. Commission des affaires culturelles, familiales et sociales (2005)
- Mission de préfiguration du centre de ressources et de mémoires de l’immigration, TOUBON Jacques, Premier ministre (2004)
- Rapport d’activité de la Commission au titre de l’année 2004 , Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l’Occupation
- L’effort de solidarité nationale à l’égard des anciens combattants, Cour des comptes (2000)
Sur la Toile
Les ressources essentielles
- La colonisation, la loi et l’histoire, Cité nationale de l’Histoire de l’immigration
- Site du comité pour la mémoire de l’esclavage,
- Enseigner la mémoire ?, Problématiques et enjeux de la mémoire
- Mémoire, Ministère de la défense
- Loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés, Légifrance
- Loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, Légifrance
- Loi relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915, Légifrance
- Loi tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, Légifrance




