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Critique des typologies de l’État providence

le 29 02 2016

par Gilles NEZOSI

Directeur de la formation continue

École nationale supérieure de Sécurité sociale (En3s)


La vision réductrice de la typologie

Parmi les points de discussion le plus souvent abordés, le premier est lié à l’exercice même de la typologie. Cherchant à repérer des traits saillants et à constituer des catégories, une typologie est forcément réductrice, les modèles sociaux étant de fait plus complexes et nuancés.

Le cas de la France est une bonne illustration. Classée parmi les pays appartenant au modèle corporatiste conservateur, notre protection sociale est mâtinée d’universalisme via les allocations familiales. Elle tend par ailleurs à développer une intervention publique forte en direction des plus fragiles par des minima sociauxMinima sociauxPrestations sociales visant à garantir un revenu minimal à une personne en situation de précarité. financés par les impôts.

Sur le registre du financement, si la Sécurité sociale repose encore majoritairement sur les cotisations sociales, elle voit la part des impôts progresser depuis l’instauration de la contribution sociale généralisée (CSG) et de la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS). De même, le développement des politiques de conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle, permettant aux femmes de se maintenir dans l’emploi tout en ayant des enfants, écorne une des bases du modèle fondé sur l’homme salarié apporteur de ressources et la femme inactive au statut d’ayant droit.

La difficulté à classer certains pays

Un deuxième point de discussion porte sur le nombre de modèles, et notamment sur la difficulté à classer les pays du sud de l’Europe dans la typologie proposée par l’économiste danois Gosta Esping-Andersen (The Three Worlds of Welfare Capitalism, 1990).

Dès lors, la constitution d’un modèle spécifique peut être une solution. Il se présenterait sous la forme d’un État providence latin, mixte et dual :

  • mixte dans son financement. Basé, pour l’obtention des pensions de retraite, sur les cotisations et le statut professionnel pour les salariés des grands groupes industriels ; et pour le système de santé, sur les impôts et donc l’universalisme ;
  • dual dans son intégration des individus. D’un côté, des salariés et fonctionnaires à statut protégé bénéficiant d’un système se rapprochant du modèle corporatiste-conservateur ; de l’autre, des salariés hors statut, des personnes sans emploi et/ou à faibles revenus à la prise en charge très limitée.

La non-prise en compte des activités de care

Enfin, une troisième série de remarques porte sur le rôle de la famille et, plus spécifiquement celui des femmes dans les différents modèles du welfare.

La typologie développée par Gosta Esping Andersen aborde avant tout le degré de dépendance du salarié vis-à-vis du marché économique et la capacité des modèles de welfare à l’émanciper en lui offrant des prestations qui lui permettent de s’assurer un niveau de vie socialement acceptable. Ce faisant, elle négligerait la prise en compte des femmes et de la famille comme acteurs majeurs de cette émancipation.

Ainsi, les activités de care – c’est-à-dire l’ensemble des soins apportés entre individus dans le cadre familial, au sein d’institutions sociales ou dans le cadre du marché économique –, mais également les travaux domestiques sont centraux. Ces activités, prises en charge essentiellement par les femmes, qu’elles les exercent dans un cadre formel ou informel, permettent aux autres individus de se concentrer sur les activités professionnelles « extérieures ».

Ces typologies, en ne prenant pas en compte cette dimension et en ne se basant que sur les relations individus (salariés hommes)/marché seraient trop réductrices. Par ailleurs, elles ne permettraient pas d’appréhender les évolutions sociales fortes, comme la montée en puissance de l’activité féminine qui modifie de facto la physionomie des États providence.

En définitive, la prise en compte des femmes et de la famille comme acteurs majeurs du welfare permet d’enrichir l’analyse et la compréhension des typologies proposées, même si elle ne les bouleverse pas fondamentalement.

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