Allocution
de clôture de Michel ROCARD, Premier ministre à la Rencontre
Nationale des élus socialistes originaires du Maghreb, le 7 janvier
1990
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,
Chers amis,
Je me dois de vous dire tout le plaisir
que j'ai à vous rencontrer aujourd'hui ; je me dois donc tout
d'abord de remercier ceux qui sont à l'initiative de ces trois
journées. Merci donc à Georges Morin et à Guy Vadepied.
Je me plais en effet à saluer en
vous, comment dire, les précurseurs ? l'avant-garde ? en tout
cas l'illustration très exacte de ce que nous souhaitons pouvoir
réaliser dans ce domaine qui, nous l'avons encore vu récemment,
fracture profondément la société française
celui de l'intégration de ses résidents d'origine étrangère.
Quand je dis fracture, je l'entends de bien
des façons. D'abord de la façon la plus banale et quotidienne
qui soit : celle d'une société à plusieurs vitesses
où l'origine étrangère et singulièrement
africaine, et plus encore maghrébine, est vecteur d'exclusion.
Cela nous ne pouvons l'admettre.
Fracture ensuite sur le plan politique.
Parce que de tous les temps l'exclu est méprisé et que
l'étranger est l'objet de la méfiance, l'exclu étranger
devient bien vite le bouc émissaire, dès lors que les
temps sont difficiles. Et nos temps sont très difficiles, et
il ne manque pas, hélas, d'histrions éructants, ou de
bateleurs d'arrière-salles pour prêcher la mauvaise parole.
Ceux-là ne posent jamais de bonnes questions, ils ne font que
semer la haine ! Cela nous ne pouvons le supporter.
Parce que vous êtes d'origine maghrébine
vous savez par votre histoire personnelle, intime, ce que cette exclusion
veut dire, et vous ne pouvez l'admettre.
Parce que vous êtes socialistes vous
savez ce que cette haine veut dire, et vous ne pouvez le supporter.
Parce que vous êtes des élus
socialistes originaires du Maghreb vous témoignez que ce que
nous voulons faire est possible. Oui, une intégration pleine
et entière est possible dans notre société. Peut-être
pas sans douleur, sûrement pas sans difficulté, mais en
gardant, je l'espère, vivaces les cultures qui vous ont constitués.
Tant il est vrai qu'il ne peut y avoir d'intégration véritable
que dans le respect des histoires personnelles. C'est bien d'intégration
qu'il s'agit ici, non d'assimilation.
Voilà pourquoi je me réjouis
d'être avec vous aujourd'hui. Voilà pourquoi vos expériences,
votre réussite et votre engagement fondent mon espoir et légitiment
me semble-t-il la politique que nous voulons mener.
Mais justement, de quoi s'agit-il ? Revenons
tout d'abord en arrière, si vous le voulez bien.
Insensiblement ce que l'on a appelé
l'immigration a changé de visage. D'une immigration essentiellement
due à des mutations politiques fondamentales et aux soubresauts
de la décolonisation, on est passé à une importation
massive de travailleurs, liée aux besoins de main d'uvre
non qualifiée d'une économie taylorienne en forte croissance.
Mais depuis bientôt quinze années,
les mesures prises pour arrêter les flux migratoires ont profondément
modifié cette situation.
Aujourd'hui je le dis clairement la France
n'est plus, ne peut plus être, une terre d 'immigration. Je l'ai
déjà dit et je le réaffirme : " nous ne pouvons
accueillir toute la misère du monde ".
Le temps de l'accueil de main d'oeuvre étrangère
relevant de solutions plus ou moins temporaires est donc désormais
révolu.
Durablement installés dans le pays
et désireux d'y demeurer, les immigrés d'hier, les résidents
d'origine étrangère en situation régulière
d'aujourd'hui et a fortiori les Français d'origine étrangère,
attendent que nous mettions en place une véritable politique
d'intégration, ce que certains ont pu appeler un droit à
l'indifférence - et pour ma part je reprendrais volontiers ce
terme -.
Qu'est-ce donc que l'intégration,
ou plutôt pour commencer, que n'est-elle pas ?
Elle n'est d'abord pas, je l'ai dit tout
à l'heure, de l'assimilation. Chacun doit pouvoir continuer à
porter sereinement sa propre histoire. Il faut que cette histoire puisse
se sédimenter, il faut qu'elle puisse appartenir tranquillement
au passé, quelque douloureuse qu'elle ait pu être. Rien
n'est, ou serait, plus dangereux que de tenter de refouler, de réprimer
cette histoire-là. C'est cela l'assimilation et l'on sait bien
que le nationalisme, ou l'intégrisme en sont les enfants naturels.
Mais l'intégration n'est pas non
plus coexistence, où chacun côtoie l'autre en l'ignorant
superbement, où un prétendu respect des différences
n'est en fait que le stade suprême de l'apartheid : chacun dans
son ghetto et les traditions seront bien gardées. J'ai à
cet égard dans les yeux cette image d'une " public school
" anglaise où l'on voit des jeunes filles musulmanes voilées,
voilées certes mais avec des voiles aux couleurs de leur école
! Cela nous ne le voulons pas.
Non, les valeurs républicaines qui,
sont les nôtres nous commandent tout autre chose.
Comment en effet ne pas sentir que la demande
qui nous est adressée est d'abord une demande d'égalité,
c'est-à-dire la revendication de droits qui ne sont pas respectés
: celui tout bonnement d'un logement décent, d'une formation
permettant d'accéder dans de bonnes conditions à un emploi.
En somme, une vie normale, "blanche, quoi !", dirait sans
doute Coluche qui avait tout compris.
Mais là où il y a droit revendiqué,
il doit aussi y avoir en contrepartie devoir accepté : celui,
en l'occurrence du respect des règles qui fondent l'organisation
de la communauté qui accueille.
Ceci n'est pas figure de style mais exigence
forte pour nous. Nos règles s'imposent à tous et à
cet égard l'égalité, si l'on ose dire, ne se partage
pas. Elle est en effet alors garante de la liberté de chacun.
C'est, soit dit en passant, ce qui fonde le principe de laïcité
de notre République, et donc de son école. Et je ne transigerai
pas avec cela.
Au fond cette politique d'intégration
que j'appelle de mes voeux est un peu un contrat. D'un côté,
elle est reconnaissance de droits, dont elle vise à assurer la
réalisation effective : logement, formation, emploi en sont les
maîtres-mots. De l'autre, elle fait devoir du respect de la règle
commune.
Force est de reconnaître qu'une telle
politique reste largement à définir et que sa mise en
oeuvre prendra du temps. Mais il y a urgence.
Je n'insisterai pas ici sur le contenu des
mesures que nous avons été amenés à prendre
ou que nous prendrons. Celles qui l'ont été sont déjà
connues, celles qui le seront vont l'être bientôt, dans
les jours qui viennent même pour certaines puisque le Comité
Interministériel doit se réunir jeudi prochain.
Qu'il me suffise de rappeler qu'elles s'articulent
autour du tripode : politique de l'habitat, intégration par l'école
et la formation, accès à l'emploi.
Je voudrais par contre dire quelques mots
des structures d'action que nous avons été amenés
à mettre en place.
La politique d'intégration vise à
assurer à chacun, et notamment aux résidents d'origine
étrangère, une égalité réelle, de
droits et de traitement. Il s'agit de lutter contre une exclusion particulière
dans le cadre du droit commun et non de donner une priorité.
C'est donc à chacun des départements
ministériels qu'il revient d'assumer l'intégralité
de ses responsabilités. Il n'a jamais été question
pour moi de créer un ministère de l'intégration.
C'est donc un Comité interministériel
ad hoc placé sous ma présidence et qui se réunit
en tant que de besoin, qui définit les actions à mener,
et évalue les résultats de leur mise en place. Il s'est
déjà réuni à deux reprises et se réunira
encore deux fois pour le seul mois de janvier.
J'ai par ailleurs nommé un Secrétaire
général, H. Prévot, afin d'assurer la préparation
des travaux du Comité interministériel.
Un Haut Conseil de l'intégration
a été créé. Il sera composé d'un
nombre limité (9) de personnalités indépendantes
ayant une autorité morale incontestée, de toutes origines
idéologiques, qui seront nommées dans les prochains jours.
Ce Conseil aura à dresser un bilan
régulier de la situation et à formuler toute recommandation
qu'il jugera utile sur les sujets qui lui auront été soumis
par le Gouvernement.
Il me paraît indispensable qu'un premier
rapport soit remis d'ici la fin du mois d'avril prochain, afin d'alimenter
le débit au Parlement que tous je crois pensons nécessaire.
En souhaitant que tous nous entendent, je
voudrais pour conclure vous dire simplement ceci : il y a urgence.
Déjà des ghettos existent
qui se sont constitués aux marges de nos principales villes,
singulièrement en Ile-de-France.
Il est patent qu'à l'intérieur
de chacun d'entre eux se cumulent les difficultés de vie et qu'à
l'extérieur s'accumulent les tensions . Force est de constater
que, oui, il y a des niveaux d'intolérance. S'ils sont explicables,
compréhensibles, ils n'en sont pas pour autant acceptables. C'est
à vous, élus, c'est à nous, Gouvernement, de créer
les conditions matérielles et morales, qui permettent à
chacun de vivre dans le respect de l'autre. La tolérance est
une vertu essentielle, qui ne se divise pas. Notre seul souci doit être
de mettre fin à l'intolérance.
Nous avons besoin de tous, et tout particulièrement
des élus locaux, sans lesquels aucune politique efficace ne pourra
être conduite en matière d'intégration.
Parce que vous êtes d'origine maghrébine,
parce que vous êtes élus, parce que vous êtes socialistes,
vous êtes au premier rang de ceux sur lesquels je compte.