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... au corps humain

Article mis à jour le 23.05.2016

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Extrait de :"Le patrimoine. Pourquoi, comment, jusqu’où ?", Yann Pottin, Christian Hottin, Documentation photographique, n°8099, mai-juin 2014

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La prise en compte de la nécessité de garder traces des pratiques corporelles a un lien étroit avec la fonction patrimoniale de la recherche ethnologique elle-même : quand on ne peut fixer un ensemble de gestes et de pratiques sur un ou plusieurs objets, seul l’enregistrement ethnographique peut se substituer à la saisie concrète des restes matériels.

"L’Art de tatouer", le livre de Valérie Rolle, paru en 2013, renvoie à une appréhension du tatouage fort différente de celles qui lui sont historiquement associées en Occident ; on peut y voir le signe d’une “artification”, pour reprendre les études de Roberta Shapiro et Nathalie Heinich. La situation est différente ailleurs. Ainsi, le tatouage samoan relève depuis toujours de la parure, forme d’art dont le support est le corps lui-même – articulée sur une série de pratiques immatérielles de transmission. Cette tradition semble également éligible au titre du patrimoine culturel immatériel (PCI) de l’humanité  : l’existence et le développement d’une communauté – y compris diasporique – reconnaissant l’importance de la pratique pour son identité, la maîtrise d’un savoir-faire, un renouvellement créatif permanent, notamment à partir de la documentation ethnographique, et l’enracinement dans la durée sont en effet certains des critères du PCI et de ses processus de sauvegarde. Si la crainte de la “mise sous cloche” est une précaution scientifique quasi rituelle s’agissant du PCI, il faut se garder de croire que la démarche scientifique de Sébastien Galliot a débouché sur un échec : aucun dossier n’a certes été déposé, mais les Samoa ont finalement ratifié la Convention du PCI en 2013.

La question du tatouage paraît éminemment contemporaine des nouvelles politiques de l’Unesco en matière de protection, mais fait rejouer aussi une des scènes inaugurales de la naissance du patrimoine  : la désacralisation. Cela permet d’interroger la limite entre l’objet et le fétiche, entre le vestige et le cadavre, et donc entre le patrimoine et le sacré. De ce point de vue, les reliquaires sont un des points aveugles de cette limite : en fonction de la présence ou non de la relique, ils sont conservés dans un trésor de sanctuaire ou dans le département des objets d’art d’un musée. Musées de police et de médecine ne sont-ils pas gorgés d’images de voyous tatoués, comme la collection Lacassagne de la bibliothèque municipale de Lyon, jusqu’à la présentation d’un scalp qui repose la question de la présence du corps humain dans les espaces patrimoniaux ?

Cette question du voisinage des corps réels et des objets est lancinante en France au moins depuis 1878, date à laquelle est créé le musée d’ethnographie du Trocadéro. Celui-ci associait la présentation d’objets exotiques à la mise en vitrine des “races”, sous formes de squelettes ou de mannequins extra ou intra européens. En revanche, seuls les indigènes ont véritablement fait l’objet de “zoos humains”, à l’image du “village canaque” présenté lors de l’Exposition universelle de 1889. Cent ans après la prise de la Bastille, il s’agissait, en rassemblant quelque quatre cents Africains, Kanaks et Annamites dans le cadre d’une “exhibition ethnologique”, de montrer ce que la France, “nation civilisatrice”, pouvait apporter à des “êtres primitifs” : en six mois, 28 millions de spectateurs vinrent les observer.

Mais dès 1938, le (nouveau) musée de l’Homme n’était plus un musée des corps biologiques, en tout cas vivants ; certains restes humains, à l’instar du corps de la Vénus hottentote, y ont cependant longtemps été exposés comme des pièces de musée. Le malaise s’est dissipé avec la fermeture des musées anthropologiques, mais la question de la mise en patrimoine de l’homme demeure un objet de débat. Ce qui paraît acceptable aujourd’hui dans un musée scientifique ou médical – la mise en scène du cadavre – ne l’est pas dans un musée “patrimonial”.

“De la cathédrale à la petite cuillère” : la formule célèbre d’André Chastel a permis, durant un demi-siècle, de mener de larges investigations et de lancer un ambitieux programme d’inventaire, sinon de conservation. Or, de la cuillère au corps… il n’y a pas si loin. Ou plutôt disons que l’un passe en partie par l’autre. L’émergence du patrimoine ordinaire est contemporaine et inséparable de la mise en musée des outils, et bientôt des gestes, des sociétés rurales traditionnelles dans le cadre des “écomusées” – terme avalisé par l’Icom (International Council of Museums) en 1971. Le déploiement du tissu de ce que l’on nommera, au cours des années 1980, des “musées de société” dérive aussi de la grande inventivité d’un Georges-Henri Rivière, au musée des Arts et Traditions populaires qui ouvre ses portes en 1972. Images et empreintes de corps en vitrine, agrémentées et animées par des “voix” surgies du passé (différents types d’archives sonores), ces musées sont parvenus à éviter la question de la conservation de corps ou de fragments de corps réels. Nous sommes ici au musée des traditions de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), ou plutôt en pleine transhumance. Les animaux comme leurs bergers-fantômes sont absents, et c’est à travers vêtements et sonnailles que le spectateur est invité à imaginer une tradition disparue.

NB : la revue est disponible à la Documentation française http://www.ladocumentationfrancaise.fr/ouvrages/3303331280996-le-patrimoine

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