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Jusqu’où le patrimoine ?

Article mis à jour le 23.05.2016

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Extrait de :"Le patrimoine. Pourquoi, comment, jusqu’où ?", Yann Pottin, Christian Hottin, Documentation photographique, n°8099, mai-juin 2014

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Si les critères du patrimoine sont variables, si celui-ci peut qualifier le monument démesuré aussi bien que le corps aux étroites dimensions, si “l’esprit de patrimoine”, selon l’expression de l’anthropologue Jean-Louis Tornatore, peut se fixer sur un lieu, un monument ou une culture, quelles sont les limites de cette opération quasi magique nommée “patrimonialisation” ? On se bornera à explorer ici des frontières déjà franchies – ou des défis déjà relevés –, réservant pour plus tard la découverte de barrières qui offrent plus de résistance.

Une des premières limites à franchir était celle du goût, si l’on entend par là un dosage précis et ineffable d’ancienneté, de références élitistes partagées, de conformité aux normes (architecturales, picturales) et de distinction sociale. Facteur de son état, Joseph-Ferdinand Cheval (1836-1924) exerçait sa profession à Hauterives (Drôme). C’est en 1879, à la suite d’un rêve, qu’il débute son œuvre, la construction d’un palais “idéal”, mêlant des références tant exotiques (maison carrée d’Alger, chalet suisse, temple hindou) qu’historiques (château médiéval) et des lieux purement oniriques (la “Fontaine de vie”, le “Tombeau de la sagesse”). Le personnage accède à une réelle notoriété, tant auprès des avant-gardes intellectuelles (les surréalistes s’enthousiasment pour son travail) qu’auprès d’un public plus large : ainsi, le facteur Cheval a-t-il les honneurs de ce média populaire qu’est la carte postale, posant devant son Palais, tandis qu’un de ses poèmes éclaire sa démarche. Au balcon apparaît sa seconde épouse, Claire-Philomène Richaud, dont la dot a permis d’acquérir le lopin de terre sur lequel est érigé le Palais jusqu’en 1912. Plus difficile à conquérir est la reconnaissance officielle, pourtant nécessaire pour garantir la survie du Palais au coûteux entretien. Si André Malraux, alors ministre de la Culture, défend le classement, un rapport préliminaire de 1964 juge l’ensemble “absolument hideux. Affligeant ramassis d’insanités qui se brouillaient dans une cervelle de rustre.” Il faut attendre 1969 pour que le Palais soit classé, grâce à un arrêté signé par Edmond Michelet, successeur de Malraux, et 1975 pour que la tombe du facteur soit inscrite. Depuis, la maison Picassiette de Chartres, autre œuvre majeure de l’architecture naïve, a elle aussi gagné son classement, en 1983, mais bien d’autres réalisations des “bricoleurs de paradis” demeurent dans la catégorie sans ancrage juridique solide du patrimoine ethnologique défini au début des années 1980. Celui-ci contribue­ à dissocier la notion de patrimoine de toute référence à l’objet matériel (en intégrant les savoir-faire en perdition ou les mémoires ouvrières) et à rompre avec la notion de “grande œuvre de l’esprit humain” chère au ministère de la Culture.

Ainsi, le musée des Arts et Traditions populaires, en tant que musée national d’ethnologie, a peu à peu délaissé la France rurale pour collecter les objets de la culture matérielle contemporaine. Parfois spectaculaires (fresques de salle de garde… ou guillotine en dépôt du ministère de la Justice), ces collectes – fidèles au principe de la série qui prévalait naguère pour les instruments aratoires – concernent également le trivial, l’innombrable, le jetable. Et cependant, quoi de plus instructif qu’une bouteille d’eau, contenant d’un liquide consubstantiel à la vie, support publicitaire qui reflète l’imaginaire social, objet répondant à des normes techniques (ergonomiques notamment) ? Mais le champ des questionnements ouverts par de telles collectes est sans limites pour les conservateurs : que choisir, en combien d’exemplaires, avec quelles légendes ? Et quel conditionnement ? Sans parler des problèmes aigus de conservation matérielle durable que pose un objet que le sens commun voue à la destruction… Sans rien dire encore de la délicate rencontre avec un public surpris de retrouver au musée ce qui fait son ordinaire…

Coutumiers de la démesure (conserver sans limite de temps des documents qui se comptent en kilomètres linéaires), archivistes ou bibliothécaires affrontent désormais la conservation des données numériques. Les États-Unis, pays pionnier de l’Internet, sont aussi en première ligne pour leur archivage, avec une position dominante des sociétés privées. Pour autant, les références culturelles ancestrales servent toujours de boussole à ces projets : ici Alexandrie, ailleurs les œuvres de Jorge Luis Borges ou Umberto Ecco, si l’on pense à l’église désaffectée comme bibliothèque numérique. Mais les défis de l’archivage numérique ne sont pas seulement quantitatifs : transfert sécurisé des données, archivage définitif sur support pérenne et communication comptent plus encore que le volume. En France, la Bibliothèque nationale opère l’archivage du Web, tandis que les Archives nationales, pionnières dans les années 1970 de l’archivage électronique (programme Constance), développent dans un cadre interministériel celui des documents administratifs (projet Vitam, Valeurs immatérielles transmises aux archives pour mémoire).

NB : la revue est disponible à la Documentation française http://www.ladocumentationfrancaise.fr/ouvrages/3303331280996-le-patrimoine

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