Déclaration de Mme Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, sur les perspectives scientifiques et économiques du télescope marin européen à neutrinos, ANTARES, La Seyne-sur-Mer, le 18 novembre 2003.

Intervenant(s) :

  • Claudie Haigneré - Ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies

Circonstance : Inauguration de la station ANTARES, Institut Michel Pacha, La Seyne-sur-Mer, le 18 novembre 2003

Prononcé le

Texte intégral


Monsieur le Ministre
Monsieur le Haut Commissaire,
Monsieur le Directeur Général,
Messieurs les Présidents,
Monsieur le Directeur,
Monsieur le Maire et Vice Président,
Messieurs les Professeurs,
Mesdames, Messieurs,

C'est pour moi un grand plaisir d'être présente aujourd'hui parmi vous pour l'inauguration de la station ANTARES.
Comme les présentations précédentes l'ont montré, l'ampleur de ce projet est considérable, tant en ce qui concerne son objectif scientifique premier, sonder le mystère des premiers instants de l'univers, par détection et par analyse des neutrinos " messagers ", que par l'excellence des technologies mises en oeuvre.
Pourtant, votre présence à tous en témoigne, le succès et la valeur d'ANTARES résident aussi dans le formidable potentiel humain qui a permis son élaboration. Ce projet n'aurait sans doute jamais vu le jour sans l'union des efforts d'un grand nombre d'organismes de recherche, de laboratoires d'université, mais aussi des collectivités locales, des industries, à un niveau local, national et européen.
Une telle synergie en vue d'un même but, le progrès de la science et de nos connaissances, force l'admiration, et je souhaite avant tout vous exprimer à tous ma très vive reconnaissance pour les travaux déjà accomplis.
Monsieur Guido POSSA ne me contredira sans doute pas si j'avance que l'une des plus belles réussites d'ANTARES est précisément cette mise en commun des ressources et des compétences à une échelle européenne, comme a pu l'être VIRGO que j'ai eu le plaisir d'inaugurer conjointement avec Madame Laetizia MORATTI en juillet 2003.
Les perspectives qui s'ouvrent à la recherche grâce à une telle coopération sont nombreuses, et je me réjouis particulièrement de voir aujourd'hui l'une d'entre elles se concrétiser.

Intérêt scientifique et retombées économiques
Observation de l'univers
Les avancées scientifiques qu'il est permis d'espérer d'ANTARES, vous l'avez souligné, sont exceptionnelles et les questions auxquelles nous espérons un jour découvrir la réponse grâce à l'étude des rayonnements cosmiques de haute énergie sont d'une nature tout à fait fascinante : d'où les rayons cosmiques proviennent-ils ? Quelle est la source de leur accélération ? Quels phénomènes se produisent autour des trous noirs ? Comment la matière a-t-elle pris le pas sur l'antimatière ?
Les travaux de recherche permis par ANTARES touchent aux sources même de la création de l'univers, pensée vertigineuse...
Un tel objectif porterait à lui seul la légitimité scientifique d'ANTARES, et pourtant il existe pour ANTARES une multiplicité d'applications supplémentaires qui en renforce encore l'intérêt et l'ampleur du champ scientifique concerné.
Pluridisciplinarité
En effet, d'autres domaines d'étude devraient bientôt tirer bénéfice d'ANTARES, comme par exemple l'océanographie, l'écologie des grands fonds, la biogéochimie et la sismologie. Les possibilités offertes par ANTARES, pour l'étude, par exemple, de la bioluminescence des organismes vivant en grande profondeur, la mesure du déplacement des masses d'eau, la mesure de l'activité acoustique biologique et des bruits physiques en mer profonde témoignent de sa portée éminemment pluridisciplinaire.
A cet égard, il convient de souligner que tout un programme interdisciplinaire en collaboration avec IFREMER et l'INSU est en phase de définition.

Développement technologique et économique
Un projet de cette envergure, chacun ici en est bien conscient, nécessite la mise en uvre des technologies les plus avancées, et sollicite donc de nombreux collaborateurs industriels. La construction et la mise en place du détecteur de particules, par exemple, a permis aux entreprises de réaliser des avancées technologiques considérables, notamment dans le secteur de l'instrumentation marine. De fait, l'ingénierie marine mise en oeuvre dans ce projet est un véritable défi technologique.
Les progrès de la méthodologie de la connexion sous-marine, notamment, ont été déterminants tout au long de l'élaboration du projet, et je souhaite saluer la collaboration décisive d'IFREMER en ce domaine.
Des techniques existantes ont été portées à leur plus haut niveau de complexité, en particulier pour les détecteurs de lumière et les connecteurs optiques à haute pression.
Enfin, le débit d'informations très important recueilli par ANTARES, qu'un observatoire en fond de mer permet de rapatrier à terre et dans les différents instituts de la collaboration, a été permis par les progrès de l'industrie des télécommunications, et a notamment donné lieu à une première dans le domaine de la récupération d'information par transmission électro-optique.

Un projet qui fédère les énergies
Rassemblement de la communauté scientifique à l'échelle nationale
Parce qu'il se situe à la charnière de plusieurs disciplines et à l'interface entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, ANTARES a requis et motivé une synergie exceptionnelle de ses différents acteurs.
En effet, la thématique des astroparticules regroupe en son sein plusieurs communautés clés : astrophysiciens, physiciens nucléaires, physiciens des particules, physiciens de l'environnement et physiciens théoriciens.
Ces équipes maîtrisent l'ensemble des techniques mises en jeu : instrumentation de physique nucléaire, physique des particules, instrumentation astronomique et spatiale, instrumentation laser, métrologie optique, instruments sous-marins.
En outre, les techniques de traitement du signal, et de traitement massif des données nécessitent l'apport des communautés scientifiques des technologies d'information et de calcul (STIC, INRIA).
En France, ANTARES regroupe des chercheurs du CEA, du CNRS, des Université de la Méditerranée, et notamment celle de Marseille, de Haute-Alsace, de Mulhouse et Louis Pasteur de Strasbourg, ainsi que des experts du milieu et des techniques liées à la mer de l'IFREMER.
Le centre de Physique des Particules de Marseille (CPPM), un des initiateurs du projet, sert d'appui local à la cette large collaboration qui a le soutien financier de l'ensemble des collectivités territoriales parmi lesquelles le Conseil Général du Var, le Conseil Régional PACA et la mairie de La Seyne sur Mer.

Niveau européen
A l'échelle européenne, il faut souligner la collaboration de nombreux laboratoires et universités, en Hollande, Italie, en Allemagne, en Espagne, au Royaume Uni et en Russie.
Cette collaboration est d'autant plus précieuse qu'ANTARES est aujourd'hui l'unique réalisation mondiale de ce type en milieu marin. Cette collaboration est appelée à se poursuivre puisque, déjà, nos partenaires européens, et particulièrement l'Italie et la Grèce, partagent avec nous l'ambition de proposer à l'Europe la réalisation d'un projet encore plus ambitieux qu'ANTARES quant à la taille (qui passerait au KM3) et aux performances.
Le projet ANTARES, tout comme l'antenne des ondes gravitationnelles VIRGO, le projet de détection des particules cosmiques de très haute énergie AUGER et les télescopes de photons de haute énergie apparaît ainsi comme l'un des projets moteurs structurant les communautés étudiant les astroparticules en Europe.
Il n'est pas fortuit que ces instruments, dont les utilisations sont d'ailleurs souvent complémentaires, soient le fruit d'une coopération internationale : l'espace européen de la recherche se construit, et nous ne pouvons que nous en réjouir, car c'est la science qui en tire tous les bénéfices.
Je souhaite souligner ici à quel point les réussites, les avancées technologiques et scientifiques telles qu'ANTARES illustrent la force, la qualité et la capacité pionnière de l'Europe lorsque ses meilleurs laboratoires unissent leurs talents sur un objectif commun.
Nous devons, en France aussi, faire profit de ces enseignements. C'est dans cet esprit que je veux faire évoluer notre communauté scientifique, vers une logique de projets se substituant à une logique purement distributive.
Si je suis consciente, et convaincue, de l'absolue nécessité d'une permanence sur notre territoire de laboratoires, d'équipes, d'instituts de recherche dont l'identité et la qualité scientifique s'appuient sur les compétences de chercheurs, d'ingénieurs et de techniciens sur emplois permanents, ainsi que de notre devoir de procurer à ces structures les ressources récurrentes nécessaires, je dois aussi vous dire que, si nous ne permettons pas aux meilleurs, aux plus créatifs, d'obtenir sur leurs projets, après évaluation, une ressource additionnelle adaptée, alors nous ne serons pas en mesure de nous engager à armes égales dans des projets internationaux pour lesquels nombre de nos partenaires, amis mais compétiteurs, se sont déjà organisés en ce sens.
La double conviction, que je veux partager avec vous aujourd'hui à la faveur de cette très belle illustration qu'apporte le projet ANTARES, c'est qu'il est très profitable à la recherche de raisonner en terme de projet, et que nous devons, ce faisant, considérer que l'Europe est désormais l'espace naturel sur lequel les scientifiques doivent déployer leur créativité et leurs talents.
Je vous remercie de votre attention.

(Source http://www.recherche.gouv.fr, le 21 novembre 2003)