Déclaration de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, sur la place de l'Islam en France et sur le respect de la laïcité, notamment à l'école, Paris le 17 octobre 2003.

Intervenant(s) :

Circonstance : Déplacement de Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à la Grande mosquée de Paris, à Paris le 17 octobre 2003

Prononcé le

Temps de lecture 14 minutes

Texte intégral

Texte provisoire - seul le prononcé fait foi
Monsieur le ministre, cher Nicolas,
Monsieur le Recteur Boubakeur, président du Conseil Français du Culte Musulman,
Messieurs les ambassadeurs,
Messieurs les représentants des religions,
Mesdames et messieurs les présidents d'association,
Je suis très heureux d'être parmi vous ici, à la Grande mosquée de Paris, en ce jour et d'être le premier Premier ministre à venir dans ce lieu hautement symbolique. C'est pour moi l'occasion d'adresser un message tout particulier aux musulmans de France. Je ne fais pas partie de ceux qui ont peur des religions. Seules leurs dérives sont dangereuses.
J'ai eu l'occasion de le dire à plusieurs reprises : l'islam a toute sa place en France. Mais, le contexte dans lequel nous vivons est à l'évidence difficile.
Sur le plan international, le terrorisme qui prétend trouver sa justification dans l'islam se développe encore alors que les conflits où la religion joue un rôle central n'en finisse pas de perdurer. Sur le plan national, les questions liées au foulard interpellent profondément la société française. Je m'inquiète enfin d'une certaine islamophobie qui se développe incidemment dans notre pays.
Comme face à l'antisémitisme, nous serons intransigeants avec celles et ceux qui voudraient propager cette peur. Le Président de la République est très attaché, vous le savez, à la bonne harmonie des religions dans notre pays.
Mais, l'islam cherche encore sa place, et c'est notre rôle à tous ici, gouvernement comme responsables religieux par l'intermédiaire notamment du CFCM, d'aider l'islam à s'insérer de façon apaisée dans notre pays.
J'ai inscrit mon projet autour d'une ambition : construire une France d'ouverture.
L'islam n'est pas un danger pour notre société, l'islam peut au contraire être un formidable potentiel d'énergie créatrice. A nous, à vous, collectivement, d'oeuvrer dans cette direction. Il me paraît tout à fait symbolique de venir dans cette grande mosquée peu de jours avant l'émouvante cérémonie qui commémore chaque année le sacrifice des morts de la première guerre mondiale.
C'est en effet à l'issue de ce conflit, durant lequel des milliers de musulmans donnèrent leur sang pour la nation Française, que le Gouvernement français sous l'égide du Président de la République, Alexandre MILLERAND, du Président du conseil, Raymond POINCARÉ et sous l'impulsion du Maréchal Lyautey décida d'aider à la création de la Grande mosquée de Paris. Symbole de l'intégration de la foi musulmane dans notre société, au prix du sacrifice ultime, cette Grande mosquée honore la France / et les musulmans de France. C'est pourquoi j'ai décidé que l'Etat participerait pleinement et pour la part qui est la sienne aux travaux de rénovation qui se révèleront nécessaires durant les prochaines années : cette mosquée fait partie du patrimoine national.
L'histoire de la relation entre la France et l'islam est une histoire passionnée, /faite de fascination et de douleurs, /de proximité et de distance. Je veux tenir un discours de vérité sur ce sujet. La colonisation au XIXe siècle, notamment en Algérie, a créé des douleurs et des doutes réciproques. L'immigration massive de Maghrébins et d'Africains ensuite, à la demande de la France et des entreprises françaises, à partir des années 50, s'est produite dans le contexte de la guerre d'Algérie puis de la décolonisation. Je sais qu'il n'était pas facile d'être musulman dans la France du début des années 60.
Par ailleurs, jusqu'au début des années 80, il n'était pas question que les travailleurs immigrés maghrébins restent en France. De part et d'autre de la Méditerranée, le discours officiel était au retour. Cette situation n'a pas facilité l'intégration de l'islam et des musulmans dans notre pays.
On ne s'étonnera pas des insuffisances des lieux de culte, du faible nombre d'imams formés en France, parlant français et de la difficulté pour les jeunes musulmans d'inventer un islam français, qui respecte leur identité et celle de notre pays.
Une page nouvelle de notre histoire a été tournée en 2002. Nous avons fait le choix de l'action parce que le gouvernement que j'ai l'honneur de diriger se bat pour l'égalité comme il se bat pour la laïcité. L'égalité entre les citoyens est la racine même de notre République et je sais que nous avons du travail à faire, ensemble, pour modifier les représentations.
Je n'accepterai jamais la suspicion qui vient des propos de certains qui ont trop souvent à caricaturer, à simplifier, à faire peur. Non, l'islam ne saurait être réduit à ses dérives. Non, l'islam ne saurait être réduit à l'islamisme. Non, l'islam ne saurait être réduit à l'oppression d'un sexe sur l'autre. Non, tous les musulmans ne sont pas des personnes qui trouvent dans leur religion un exutoire à leur difficulté de vivre. Non, un musulman, pas plus qu'un chrétien, un juif ou un athée, ne doit constamment faire la preuve de sa bonne foi et de acceptation de nos valeurs.
Je veux d'ailleurs dire à ceux qui veulent enfermer les musulmans dans leur identité religieuse qu'il ne faut pas ensuite leur faire le procès du communautarisme. Soyons ouvert les uns aux autres. Je ne nie pas les problèmes mais je ne veux pas qu'une minorité sape le travail colossal entrepris par des personnes de bonne volonté pour la bonne insertion de l'islam dans notre société.
Un musulman est un Français comme les autres. Vous n'êtes pas des invités de la République, vous êtes parti prenante de notre République, avec les mêmes devoirs, avec les mêmes droits. La réalité de l'islam de France aujourd'hui, c'est la complexité, des sentiments individuels, des phénomènes de groupe, des interprétations.
Je vois, et je m'en réjouis, que la très grande majorité des musulmans inventent une façon de pratiquer leur religion originale, où les valeurs de notre société comme la quête spirituelle personnelle par exemple sont fondamentales. Mais, je n'oublie pas évidemment, ceux que l'on voit le plus, malheureusement, qui se distinguent précisément par des manifestations ostentatoires qui ne sont pas conformes à notre tradition laïque.
La création du conseil français du culte musulman, qui doit tant à l'énergie volontariste de Nicolas SARKOZY et de l'ensemble des représentants des musulmans de France, était indispensable. Il était en effet fondamental que les pouvoirs publics puissent disposer d'un interlocuteur responsable, représentant une population qui compte plusieurs millions d'âmes, que ceux-ci soient français ou étrangers installés en France de façon durable.
J'attends beaucoup du dialogue avec le Conseil Français du culte musulman afin d'aider les Pouvoirs publics dans leur volonté d'intégration bien comprise de l'islam et des musulmans en France. La création de cet organisme est un bon exemple d'une laïcité intelligente, ouverte, qui recherche le dialogue et non la confrontation avec les religions afin de permettre à celles-ci d'exprimer leurs valeurs les plus authentiques. Le rôle du Conseil est aussi de contribuer à ce que certains fidèles comprennent que l'on peut, sans renier sa foi, respecter les règles républicaines qui fondent notre vouloir vivre ensemble.
L'intégration, c'est comme le mariage ou l'union : c'est une rencontre de deux volontés. Il faut se respecter, il faut s'accepter et accepter la laïcité à la française qui doit être une laïcité apaisée, moderne, positive, pas une laïcité archaïque qui ne serait qu'une expression du refus de l'autre. La laïcité, ce n'est pas le refus de la religion. Certains ont voulu chasser la religion du champ social, ils ont échoué.
Cette laïcité, je crois sincèrement qu'elle est une chance pour l'islam. La séparation du politique et du religieux est un gage d'équilibre dans nos sociétés occidentales. Elle offre aussi à l'islam l'occasion de trouver sa place plus aisément, avec les autres religions de France.
Aujourd'hui, je vois un triptyque : liberté, laïcité, intégration. La liberté permet d'être créateur de soi-même, la liberté permet de pratiquer sa religion en toute indépendance, ou de vivre son refus de toute religion.
Mais pour que cette liberté ne conduise pas à des conflits, nous devons promouvoir la laïcité. La laïcité, ce n'est pas le refus de la religion, c'est le code, la grammaire qui régit les relations entre la sphère privée et la sphère publique, entre la religion et la politique. Et je veux reconstruire une laïcité dynamique, un nouveau code de la laïcité pour le XXIe siècle. C'est tout le sens du travail engagé par la Commission Stasi voulue et nommée par le Président de la République. L'intégration enfin, troisième volet du triptyque, c'est la politique qui favorise l'enracinement dans la République. Nous ne voulons pas que, par les échecs de l'intégration, on développe un communautarisme qui entraîne de graves dérives, des caricatures de religion et un repli sur une identité partielle et partiale.
La République n'est pas plurielle, elle est "une et indivisible". C'est pour cela qu'à l'expression "communautés musulmanes", je préfère le terme de composante musulmane : c'est plus juste, c'est aussi plus ambitieux pour notre pays. Je ne veux pas que l'on enferme des gens dans leur religion, je veux au contraire que la religion soit un vecteur d'ouverture.
La laïcité respecte les religions et les religions doivent respecter la laïcité. Cette règle du double respect nous est nécessaire.
Comme vous le savez, en ce moment, je m'occupe beaucoup des questions relatives à la santé et une réflexion de bon sens me vient souvent à l'esprit : on ne se rend jamais compte qu'on est bien portant si ce n'est lorsqu'on tombe malade. De la même façon, pour moi, l'intégration est réussie quand on n'a pas à la remarquer. L'origine ne doit pas être une donnée : on est Français, que l'on vienne d'Auvergne ou du Maghreb.
Autrement dit, tout citoyen français, toute personne résidant de façon pérenne dans notre pays ne devrait pas avoir à s'interroger sur la compatibilité de ses convictions personnelles et religieuses avec les lois de la société française tout simplement parce que celles-ci doivent naturellement être vécues de façon simultanée.
De la naissance à la mort, il ne devrait y avoir aucune difficulté pour vivre sa foi dans le respect de nos règles républicaines. J'en prends quelques exemples :
Dès l'enfance, les parents doivent avoir la liberté de faire vivre leurs enfants selon leur choix, soit en promouvant leur éducation religieuse soit en considérant qu'il appartiendra à ceux-ci d'effectuer des choix lorsqu'il seront adolescents ou adultes. La question des lieux de culte, où la foi se vit régulièrement, est à cet égard essentielle.
Vous le savez, mon gouvernement n'a pas l'intention de modifier la loi de 1905. Pour autant, dans le dispositif légal et réglementaire en vigueur, des solutions existent qui permettent aux collectivités publiques, de contribuer à la construction de centres culturels, ou encore d'aider à l'acquisition des terrains. Une religion qui compte de nombreux fidèles doit effectivement les rassembler dans des lieux dignes de ce nom.
Je sais que le CFCM travaille également sur le thème de la formation des imams et j'attends avec intérêt les propositions qu'il pourra formuler aux pouvoirs publics. Nous les étudierons dans le respect évidemment des principes de la loi de 1905. C'est une question majeure pour notre gouvernement : les musulmans de France ont besoin d'imams formés en France, parlant français, imprégnés des valeurs de notre République.
Il faut également que nous progressions ensemble sur la question de l'inhumation : il ne peut y avoir d'intégration réellement réussie, réellement achevée, que le jour ou des familles enterrent leur mort dans une terre qui n'était pas initialement la leur. Je sais que dans le cadre des lois de 1881 et 1905, des règles précises ont été édictées pour que les cimetières ne soient pas marqués par une différenciation qui contribuerait à des discriminations au-delà de la mort.
Je sais aussi que, depuis de très nombreuses années, des règles intelligentes de mise en oeuvre de ces lois ont été édictées qui permettent, sous la responsabilité des maires, la création de carrés confessionnels sous réserve que ceux-ci ne soient pas enclos. Je souhaite vivement que là où des questions se posent à ce sujet, elles puissent être traitées avec intelligence et discernement, par concertation entre les pouvoirs publics et les conseils régionaux des cultes musulmans.
De nombreux débats concernent aujourd'hui l'école. L'école, c'est le lieu où des jeunes issus de milieux différents, appartenant à des sensibilités religieuses éventuellement différentes vivent ensemble, grandissent ensemble, se construisent ensemble.
En ce sens, je le dis et le redis, les attitudes ostentatoires, le prosélytisme, symbolisé par certains voiles, doit être absolument proscrit de ces lieux qui représentent l'avenir de notre pays. La volonté forcenée de marquer une différence, parfois par provocation, doit être contenue et le sera, même s'il ne s'agit que de manifestation identitaire d'adolescents en quête de leurs origines.
A l'Ecole, la République s'impose à la foi et on l'a vu récemment, elle en a les moyens. Sur ce sujet complexe, la première réponse, c'est le discernement et la médiation et je crois que le CFCM peut encore faire entendre sa voix de sagesse dans ce dossier.
La Commission Stasi ainsi que l'Assemblée nationale se sont saisies de ce problème. J'attendrai évidemment leurs conclusions avant de déterminer, sous l'autorité du Président de la République, la position de mon gouvernement. Mais, je le dis avec amitié et confiance, si un terrain d'entente ne peut être trouvé, en dernière extrémité, la loi ne peut être qu'un ultime recours.
D'autre part, et peut être surtout, les élèves doivent respecter les programmes pédagogiques arrêtés par les représentants de la Nation, programmes que font vivre les enseignants. Nous serons intransigeants sur ce point.
Vivre sa religion doit se faire à l'évidence dans le respect des autres : vous avez cité la sourate de la Vache et sa formule fameuse, "nulle contrainte en religion". Ces quatre mots, très simples et très forts pourraient être interprétés comme l'un des fondements du concept de liberté religieuse et de liberté de pensée qui caractérise nos sociétés. L'islam est parfaitement compatible avec la laïcité.
La liberté de conscience, la liberté religieuse sont pour moi une caractéristique majeure de la société française. Toute sa vie durant, l'homme doit être libre de penser et de croire. Il faut que les musulmans, tous les musulmans, respectent ce principe fondamental de notre laïcité. Et je constate d'ailleurs que notre société voit se côtoyer des Français de tradition musulmane dont certains sont croyants, d'autres pas. C'est aussi cela la laïcité, cette liberté.
Mais, prenons garde à ne pas limiter le débat actuel sur les conséquences des problèmes plutôt que sur leurs causes et élargissons notre horizon qui doit aller bien au-delà de la question du voile : le sujet, c'est l'intégration en général, qu'il faut favoriser et qui a trop longtemps été négligée par les responsables politiques. Vous savez que mon gouvernement est mobilisé sur ce sujet.
J'ai d'ailleurs veillé qu'au sein de mon gouvernement il n'y ait aucun esprit de mépris, ni par rapport aux religions des uns ou des autres ni par rapport aux fonctions des uns ou des autres : un ministre, qui est un serviteur, n'est jamais subalterne. L'an dernier, j'avais souhaité à tous les musulmans un Aïd de paix et de cohésion.
Aujourd'hui, quelques jours avant le début du Ramadan, je leur souhaite, je vous souhaite, un mois heureux, de recueillement et de fête, dans la fraternité et l'humanisme, deux notions qui font battre le coeur de la France d'ouverture.
Ramadane Karim !
(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 21 octobre 2003)