Déclaration de M. Alain Richard, ministre de la défense, et de Mmes Martine Aubry, ministre de l'emploi et de la solidarité, et Ségolène Royal, ministre déléguée à l'enseignement scolaire, sur l'insertion des jeunes détectés en grande difficulté lors des journées d'appel de préparation à la défense, Paris le 23 septembre 1998.

Texte intégral

ALAIN RICHARD - MINISTRE DE LA DEFENSE
Je remercie tous ceux qui nous ont rejoint. Votre présence est le signe que vous avez compris la signification substantielle du protocole que nous allons signer, qui est à la fois un acte symbolique et un travail d'avenir pour contribuer, dans le nouveau système du service national, à la détection des handicaps les plus graves des jeunes en difficulté. Puisque, le 3 octobre, nous débutons sur la base de la loi du 28 octobre 1997, il fallait que les choses soient parfaitement clarifiées entre nos trois ministères. La loi qui suspend l'appel sous les drapeaux, mais qui ne le supprime pas, suppose de nouveaux liens entre les ministères chargés de l'Action sociale d'un côté et de l'Education de l'autre.
En premier lieu, l'enseignement des principes de la Défense nationale et européenne, tel qu'a voulu le préciser le Parlement, sera dispensé au collège et au lycée. Un travail important de mise en oeuvre de cet engagement législatif a été fait pour la présente rentrée scolaire : j'en profite pour rendre hommage aux collaborateurs de ma collègue Ségolène ROYAL, ministre déléguée à l'Enseignement scolaire, pour l'investissement et la mobilisation dont ils ont fait preuve afin de mettre en oeuvre cette disposition dans les programmes.
Recensement des jeunes
En second lieu, les jeunes devront se faire recenser à la Mairie, suivant la tradition, et cette obligation s'adressera également aux jeunes filles, à partir du mois de janvier. Elle est essentielle, puisque c'est la base, comme dans tous les pays dont l'armée est professionnalisée, d'une possibilité d'évolution vers un appel du citoyen sous les drapeaux en cas de changement très profond de la situation extérieure. Mais c'est aussi la façon d'organiser un fichier légal, en respectant naturellement tous les principes de protection de la personne, pour connaître exactement la population des jeunes de 18 ans qui doivent être inscrits d'office sur les listes électorales. Vous savez que la loi qui organise cette inscription a été votée l'an dernier mais qu'elle ne peut être appliquée qu'avec des modalités assez complexes, puisqu'il n'existe pas de fichier de référence pour inscrire obligatoirement les jeunes. C'est donc une nouvelle base de coopération entre les ministères, avec l'appui direct des collectivités locales. Nous ouvrirons, à partir de la semaine prochaine, l'appel de préparation à la Défense qui permettra aux jeunes, avant qu'ils n'atteignent la majorité civile, un contact direct avec les armées et une compréhension de leurs activités. C'est à partir de l'an 2000 que 800 000 jeunes des deux sexes seront convoqués par an, tandis que, pour l'année qui vient, le chiffre sera à peu près de 400 000 garçons. Leur convocation s'effectuera dans 220 centres dont le nombre augmentera probablement vers 300 à terme, avec l'arrivée des jeunes filles.
Maintien des tests de vérification
Le contenu de cette journée sera, aujourd'hui, rapidement traité. Le point important qui nous réunit, est le suivant : la loi a maintenu des tests de vérification des apprentissages fondamentaux de la langue française. Ces tests ont été élaborés par la direction du service national et la direction de la programmation et du développement de l'Education Nationale, avec le concours technique de l'Université de Paris V qui était très avancée sur ce sujet. Ces tests permettront donc d'évaluer les jeunes par niveau de lecture, ce qui sera un outil précieux pour nos partenaires de l'Education Nationale. Mais ces tests détecteront aussi ceux des jeunes gens qui sont en grande difficulté de lecture. Un entretien confidentiel donnera les premiers conseils d'orientation à ceux qui auront été ainsi sélectionnés ; cela nous parait être un support nouveau et fort utile en matière de lutte contre l'exclusion.
Nous sommes dans une année de transition puisque nous avons appliqué cette loi avec 11 mois de décalage. Il y aura en outre un certain nombre de jeunes qui auront 18 ans et qui seront convoqués en fonction de leur date de choix de convocation. Mais en vitesse de croisière, à partir du deuxième semestre 99, les jeunes seront convoqués à 17 ans : il me semble que c'est un âge dans la vie où il est possible de remédier efficacement aux situations d'échec et de carence. Je pense que nous nous trouvons en ce moment devant la base d'un futur travail de collaboration entre la Défense et les deux ministères principalement concernés. Je rappelle que nous gardons par ailleurs à l'esprit la possibilité d'utiliser la journée d'appel de préparation à la Défense pour contribuer à un test ou à un système de bilan de santé des jeunes.
Rôle de l'armée dans la formation des jeunes en difficulté
Pour la suite, je voudrais souligner que les armées présentent toujours, pendant toute la période de la conscription, une capacité à apprécier et à former un certain nombre de jeunes dotés d'un très faible bagage initial. Nous pensons que cette capacité continuera à être utile, notamment pour les jeunes volontaires que nous appelons aussi les emplois-jeunes des armées, dans lesquelles les exigences de recrutement initial seront très modestes : je crois en effet qu'il ne faut pas exclure que le potentiel de formation et l'encadrement qui s'est structuré progressivement dans les armées, puissent être partagés avec les autres ministères responsables de la lutte contre l'exclusion, de manière à répondre efficacement à cet ensemble de détresse. Je laisse maintenant la parole à Martine AUBRY et Ségolène ROYAL afin qu'elles donnent leur sentiment sur l'impact de cette convention.
Budget déployé contre l'illettrisme
MARTINE AUBRY - MINISTRE DE L'EMPLOI ET DE LA SOLIDARITE
Je voudrais dire tout d'abord que l'accord qui nous réunit aujourd'hui est très important. Chacun sait combien les jeunes, et, malheureusement aujourd'hui, les adultes qui n'ont pas eu la chance de passer par le système que nous propose monsieur le Ministre de la Défense, et qui n'ont pas aujourd'hui les apprentissages de base, subissent un lourd handicap, pour la simple raison qu'ils ne peuvent espérer entrer dans une quelconque formation qualifiante. Cette remarque concerne d'ailleurs autant l'apprentissage qu'une formation classique. C'est la raison pour laquelle la lutte qui vise à combattre l'illettrisme figure comme une priorité nationale dans la loi contre l'exclusion qui a été votée le 13 juillet dernier. Les moyens qui d'ailleurs vont être consacrés par le ministère à la lutte contre l'illettrisme, seront multipliés par trois pour atteindre environ 74 millions à compter de l'an 2000.
Attente de certaines données
Mais les moyens financiers ne suffisent pas : nous savons que mieux connaître les personnes atteintes d'illettrisme, avoir en France un travail d'évaluation sur les méthodes pour lutter contre ce fléau,disposer d'une meilleure organisation de l'action publique sont une nécessité. C'est pourquoi j'ai demandé à Nicole PERRI, la secrétaire d'Etat à la formation professionnelle, et à Madame Marie Thérèse GEFFROY, qui présidait le conseil national de la formation professionnelle de recenser les pédagogies mises en oeuvre et de nous faire des propositions de réorganisation de l'action publique, pour que nous soyons plus performants dans notre lutte contre l'illettrisme tant sur le plan national que local. Nous aurons ces conclusions vers la fin d'octobre. Ce qui veut dire que nous prendrons, une fois ces données enregistrées, un certain nombre de décisions pour réorganiser la lutte contre l'illettrisme et pour faire en sorte que les méthodes pédagogiques les plus avancées et les plus performantes soient généralisées sur l'ensemble du territoire.
Comme l'a dit Alain RICHARD, la connaissance même de l'illettrisme provient des armées. Les études et les statistiques les plus précises en ce domaine, données par l'INSEE, proviennent toujours du ministère de la Défense et notamment du test de lecture qui était traditionnellement apporté dans les centres de sélection pour les jeunes gens. Ces tests d'évaluation, qui maintenant toucheront l'ensemble de la population des adolescents lors de la journée de préparation à la Défense, me paraissent extrêmement importants, car ils vont nous permettre de connaître au plus tôt cet illettrisme et d'essayer d'y répondre très rapidement. Il me semble en l'occurrence que cette coopération étroite entre nos trois ministères (le ministère délégué chargé de l'Enseignement Scolaire qui a agi en amont, le ministère de la Défense qui nous signalera ces cas et qui donnera aux jeunes la possibilité d'être pris en charge dès que cet illettrisme aura été découvert, et mon propre ministère) me semble fructueuse et surtout nous permet de réagir beaucoup plus rapidement que nous l'avons fait jusqu'à présent, en coordonnant l'action du service public.
Programme des démarches à venir
Je me propose maintenant de rendre compte du déroulement probable des événements à venir. En ce qui concerne le ministère de la Défense, la direction centrale du service national qui se charge de l'organisation et de l'encadrement de cette journée proposera aux jeunes dont l'illettrisme sera avéré, de transmettre leurs coordonnées à la mission locale ou à la permanence d'accueil, d'information et d'orientation (P.A.I.O.) la plus proche, avec la liberté d'accepter ou de refuser ce transfert. La mission locale et la P.A.I.O. vont rencontrer ces jeunes et leur proposer une action de lutte contre l'illettrisme avec ces nouvelles pédagogies dont je parlais tout à l'heure. Je demanderai aux directions départementales du travail, dont dépendent ces missions locales, ainsi qu'aux directions de l'action sociale, de se mobiliser car nous savons bien que, pour un certain nombre de ces jeunes, d'autres problèmes se présenteront en même temps tels que, notamment, des difficultés de santé. Ce qui veut dire qu'en partant de ce problème spécifique de l'illettrisme, nous prendrons rapidement en charge ces jeunes en tenant compte de l'ensemble de leurs problèmes. Certains pourront d'ailleurs bénéficier du programme TRACE (Trajet d'accès à l'emploi) qui a été mis en place par la loi contre l'exclusion et qui amène à prendre ces jeunes en charge pendant dix-huit mois, avec des actions qui peuvent être tout simplement du domaine de la remobilisation (actions culturelles, actions sportives) pour les amener à accepter une action collective et les pousser ainsi vers le domaine du travail. Il s'agirait donc d'une période de remise à niveau des acquis de base, qui précéderait une proposition d'une formation qualifiante, soit par des stages, soit par une meilleure compréhension des métiers. Un certain nombre de jeunes qui nous seront signalés, bénéficiera ainsi de cet accompagnement personnalisé qui les mènera jusqu'à la qualification et l'emploi.
Ce qui a sans doute le plus manqué pour beaucoup d'adultes, aujourd'hui, est que nous n'avons pu voir ces problèmes plus tôt. Je me réjouis réellement qu'une coopération entre nos trois ministères nous permette d'être plus efficaces, bien que je sache que le travail mené par Ségolène ROYAL fait en sorte qu'il y ait le moins possible de jeunes sortant de l'école en situation d'illettrisme.
SEGOLENE ROYAL
L'enseignement scolaire se sent en effet particulièrement interpellé par ce travail. Je crois que le fait que trois ministères, avec les forces qu'ils contiennent, décident de se mettre ensemble et de joindre à la fois leurs compétences, leur capacité d'action et leurs moyens de mobilisation pour lutter contre l'illettrisme, prouve en effet que ce gouvernement a fait de la lutte contre l'exclusion une de ses priorités. Ne pas savoir lire ou ne pas s'exprimer correctement correspond à une souffrance profonde dont nous devons nous occuper et que nous devons prévenir. Pour l'Education Nationale, les deux choses sont étroitement liées : on observe que les jeunes qui sont en situation d'illettrisme sont ceux qui ont été ou qui sont également en situation de difficulté dans l'expression orale.
Programme scolaire contre l'illettrisme
Avant de vous dire avec précision comment le ministère de l'Education nationale s'engage dans cette convention, je voudrais recadrer les actions qu'il compte mener dans le cadre de ses préoccupations globales. Nous avons ainsi décidé de renforcer la prévention dans les années d'apprentissage de la lecture, c'est-à-dire de la grande maternelle au CE2. Au moment où je vous parle, se déroulent dans toutes les classes de France des évaluations de la lecture et du calcul en CE2 et en 6ème. La décision qui a été prise est de repérer, dans les jours qui viennent, les enfants qui sont déjà en situation d'illettrisme à ce niveau et d'avoir la capacité de leur proposer individuellement un contrat de rattrapage par rapport à ce constat qui, aujourd'hui, va être fait sur l'ensemble du territoire, puisque nous avons annuellement rétabli ces évaluations. L'accent est mis également sur la maîtrise des langages, et cela dans l'ensemble de l'école primaire, parce qu'un enfant qui s'exprime bien oralement apprendra à bien lire. Si on laisse s'accumuler des carences dans l'apprentissage du langage, il aura en effet beaucoup de mal à accéder aux savoirs fondamentaux et à la maîtrise de la lecture. Enfin, le repérage systématique en classe de 6ème fera l'objet d'actions extrêmement vigoureuses pour que le rattrapage soit acquis avant la fin de la classe de 6ème. On se rend compte que des élèves traînent, au cours des années de collège, des situations d'illettrisme, parce qu'il n'y a pas été rapidement remédié au moment de la classe de 6ème.
Un droit au rattrapage accéléré
Alain RICHARD s'est engagé sur l'élaboration des tests, sur leur dépouillement et sur la mise en place des actions, en coordination avec le discours de Martine AUBRY. Si ces jeunes, à 17 ans, sont en situation d'illettrisme, c'est parce que l'école ne leur a pas donné ce que les jeunes auraient été en droit d'attendre, par rapport aux bases culturelles. Il y a donc un droit pour les jeunes de 17 ans au rattrapage accéléré et individualisé. Nous sommes prêts aujourd'hui à mettre cela en place : un rattrapage accéléré et individualisé pour les élèves qui sont en souffrance par rapport à la non-maîtrise de ce qui conditionne tout simplement l'exercice de la citoyenneté. Le ministère de l'Education nationale mettra dès lors en place cinq mesures.
Les classes de "mission-insertion"
Il s'agit de généraliser, sur l'ensemble du territoire, un dispositif qui existe mais qui est très inégalement suivi et souvent marginalisé à cause de son dysfonctionnement. La mission générale d'insertion des jeunes de l'Education nationale est en effet un dispositif qui ne bénéficie pas des priorités qu'il pourrait recevoir. L'Education nationale est prête à mettre en place et à généraliser des classes de " mission-insertion " en coordination précisément avec les deux autres ministères ici présents, c'est-à-dire à s'ouvrir sur les autres dispositifs alors que, pour l'instant, nous avons affaire à des dispositifs juxtaposés, auxquels il convient maintenant de donner une place plus interministérielle.
Les éducateurs
Le deuxième point est l'utilisation des aides éducateurs. 10.000 éducateurs arrivent actuellement dans les collèges : nous sommes prêts à les consacrer à ce travail qui est soutenu aujourd'hui par la Convention.
Place du multimédia
La troisième mesure est une mise des centres de ressources du multimédia des collèges à disposition de cette Convention. Il est clair que les actions de remédiation et de rattrapage de l'illettrisme peuvent bénéficier aujourd'hui des nouveaux moyens du multimédia, de nouvelles technologies et nous donner une occasion de déclencher une nouvelle action, d'accélérer le dispositif et de remettre des jeunes en situation de réussite scolaire. Ces moyens nouveaux sont maintenant généralisés dans les collèges, puisque 70% de ces établissements sont (ou vont être dans les semaines qui viennent) équipés en centre de ressources du multimédia.
Un tutorat multiple
Il nous faudrait enfin mobiliser toutes les compétences existantes et en particulier faire appel aux professeurs des écoles et aux jeunes retraités volontaires, qui seraient prêts à s'inscrire dans ce dispositif, soit dans le cadre des classes " missions insertion " que je viens d'évoquer, soit dans des opérations parallèles. Ainsi pourra-t-on finalement mettre à disposition de ces jeunes une forme de tutorat en remobilisant des compétences existantes dans le cadre d'une solidarité inter-générations.
Préparation de nouveaux Etats généraux
Enfin, vous savez que le ministère de l'Education prépare les Etats généraux du langage et de la lecture et, compte-tenu de cette convention, nous souhaitons que ces Etats généraux soient ouverts, justement, au partenariat interministériel, afin d'y intégrer la prise en compte de tout ce travail de remédiation et de maîtrise de l'illettrisme des jeunes âgés de 17 à 18 ans. l'Education Nationale ne se désintéresse pas de ces jeunes qui sont, bien évidemment ceux qui sont en situation de rupture scolaire. Il s'agit d'acheminer vers l'âge adulte des jeunes en parfaite maîtrise des savoirs fondamentaux qui leur permettront de continuer à progresser dans la vie en tant qu'hommes et femmes responsables et capables de comprendre la société dans laquelle ils se trouvent.
J'ai terminé d'exposer la manière dont l'Education nationale décide de s'engager. Cela correspond aussi à l'une de ses démarches générales qui consistent à décloisonner des domaines d'apparence hétérogène. Trop longtemps, l'Education nationale a considéré qu'elle pouvait se suffire à elle-même et, aujourd'hui, elle se réjouit de l'ouverture d'un nouveau partenariat sur un champ d'action qui constitue l'une de ses priorités.
Nombre d'illettrés
PIERRE-MARIE GIRAUD (AGENCE FRANCE PRESSE)
Madame la Ministre, est-ce que l'on a une idée du chiffre des jeunes gens et des jeunes filles susceptibles chaque année d'être concernés par l'illettrisme ?
SEGOLENE ROYAL
On estime à peu près à 50.000 le nombre d'élèves qui sortent du collège sans aucune qualification. Les collèges ont théoriquement, l'obligation de suivre ces élèves qui ne sont accueillis ni dans un lycée d'enseignement général, ni dans un lycée professionnel, ni dans une classe d'apprentissage, ni dans une section de formation professionnelle pendant au moins une année, pour qu'ils ne se retrouvent pas en situation d'exclusion. Je suppose que le chiffre est un peu supérieur à cela parce qu'on retrouve, malgré tout, dans les filières de formation, des jeunes qui sont en situation de grande souffrance quant à l'expression écrite et à la lecture. Il doit y avoir à peu près entre 60 000 et 100 000 jeunes par tranche d'âge.
On a la force et la capacité dans notre pays de répondre à ce problème qui est bien identifié. Je pense en particulier que l'arrivée des nouvelles technologies et la compétence accumulée du corps enseignant, qui peuvent être mis à disposition de cette action, permettent des progrès considérables, tout comme le savoir-faire du ministère de la Défense en matière de repérage de ces jeunes. L'action de rattrapage qui a été conduite lors du service national et la réussite du ministère de la Défense vis à vis de ces jeunes est une compétence qu'il ne faut pas perdre, parce qu'il y a un savoir-faire qui risque d'être détruit si nous ne le réintégrons pas immédiatement dans un nouveau dispositif.
Enfin, toutes les expériences qui sont acquises dans le secteur de la réinsertion, de la formation professionnelle et du groupe permanent de lutte contre l'illettrisme peuvent également être mises au service de cette préoccupation. Mais, ce qui est intéressant, dans la mesure où l'on repère des jeunes de 17 ans, c'est que nous nous trouvons juste après l'âge de la scolarité obligatoire : ce sont donc des jeunes qui ont encore l'habitude de la scolarisation et qu'il est possible de réinsérer rapidement dans des processus d'apprentissage.
ALAIN RICHARD
Le débit des centres d'appel de préparation à la Défense sera de 10 000 jeunes par semaine en moyenne, à partir du 3 octobre et de 20 000 à partir du 1er janvier 2000. On verra si la proportion de jeunes à orienter vers ce dispositif, probablement légèrement inférieure à 10%, se maintiendra ou baissera un peu.
MARTINE AUBRY
Un mot pour dire que c'est un peu plus compliqué que l'analphabétisme, parce qu'il y a des jeunes qui savent lire mais qui ne comprennent pas ce qu'ils lisent. C'est pour cette raison que le chiffre est quelque peu supérieur à 50 000.
L'illettrisme : place de la France par rapport à l'Europe
JEAN-PIERRE QUITTARD (TFI)
Pourriez-vous nous dire comment nous nous situerons à l'échelle européenne au sujet de l'illettrisme ? Est-ce que l'on sait par exemple, quel est le taux ou le nombre de jeunes en Allemagne, en Espagne ou en Italie qui sont dans cette situation difficile ?
MARTINE AUBRY
L'enseignement français est un enseignement qui essaie de porter le maximum de jeunes le plus haut possible, dans un enseignement général, littéraire, scientifique et technique. Alors que chez certains de nos voisins, les jeunes sont engagés très tôt vers des formations techniques (je pense à l'Allemagne par exemple) avant même d'avoir atteint les acquis fondamentaux). Pour d'autres (je pense à la Grande-Bretagne), la lutte contre l'exclusion n'apparaît pas comme un élément majeur à l'égard de la population. J'estime pour ma part que le taux de 10 % est exagéré.
Je pense que cela tient largement au fait que les pédagogies françaises sont des pédagogies abstraites et que beaucoup de jeunes ont besoin de partir de pédagogies très concrètes. C'est ce que j'avais essayé de mettre en place avec le programme PAC entre 91 et 93, nous inspirant d'ailleurs de l'expérience canadienne, américaine et israélienne qui sont peut-être les pédagogies les plus avancées pour lutter contre l'illettrisme des jeunes qui ont une intelligence " concrète ". Si nous souhaitons que, demain, moins de jeunes sortent en situation d'illettrisme, certaines méthodes devront changer. Le système que nous allons appliquer pour les jeunes de 17 ans, est aussi celui qu'il faudra appliquer à l'avenir, dès la classe de 6ème par exemple.
Définition des classes de " mission-insertion "
AMELIE SHOW (DU MAGAZINE PHOSPHORE)
Je voudrais savoir en quoi consisteraient exactement les classes de " mission-insertion ".
SEGOLENE ROYAL
Il y a une mission, voire deux ou trois par départements, suivant l'importance de ces derniers, qui est chargée d'assurer le suivi et la réinsertion des jeunes qui sortent en situation de rupture scolaire, c'est-à-dire qui n'ont pas été accueillis dans un lycée : l'Education nationale a, normalement, l'obligation de les suivre pendant un an. Mon intention est de généraliser et de créer partout des classes de " mission-insertion ", en les appuyant sur un dispositif existant et en confortant celles qui fonctionnent correctement. Celles-ci sont en général placées sous l'égide d'enseignants ; mon idée est d'y associer maintenant les aides-éducateurs, qui ont fait ce travail pendant des années au sein du ministère de la Défense. Il y a là un savoir-faire qu'il ne faut pas perdre et dont doivent profiter ces classes de " mission-insertion ".
Je désire enfin faire appel à des instituteurs et des institutrices qui sont jeunes retraités, et que l'on pourrait réintégrer dans le dispositif, sur une démarche de volontariat, en appui avec les centres multimédia des collèges.
C'est un dispositif qui doit être défini sur le plan départemental, par rapport au bassin de collèges et aux données recueillies lors de la journée de recensement. On aura ainsi le repérage très précis des élèves en grande difficulté : le dispositif sera mis en place en fonction des ressources et des compétences locales et d'une capacité nouvelle donnée au système scolaire, de remplir effectivement sa mission de suivi de ces élèves qui sortent du système sans qualification. S'y ajouteront les autres élèves en situation de grande souffrance par rapport à l'illettrisme, qui pourront également avoir accès à ce dispositif.
(source http://www.defense.gouv.fr, le 24 octobre 2001)