Tribune de M. Renaud Muselier, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, dans "Le Figaro" le 27 avril 2004, sur la lutte contre l'antisémitisme et le racisme en France et au niveau européen, intitulée "Contre l'antisémitisme, une convergence européenne".

Texte intégral

Contre l'antisémitisme, une convergence européenne
"Mal nommer les choses, écrivait Albert Camus, c'est ajouter au malheur du monde". L'antisémitisme, tant en France que dans le reste de l'Europe et du monde, doit être nommé et désigné pour ce qu'il est : une injure à l'humanité tout entière. Nous assistons, hélas, à d'insidieuses tentatives visant à relativiser l'antisémitisme en trouvant des éléments d'explication - et de proche en proche de justification - dans le contexte social et culturel ou l'environnement diplomatique international.
Je pense ainsi à l'instrumentalisation du conflit israélo-palestinien dans la genèse de ce que l'on désigne désormais sous l'appellation de "nouvel antisémitisme". La France ne tolérera pas que l'on renvoie dos à dos, dans certaines manifestations, l'étoile de David et la croix gammée des nazis, dans un ignoble détournement des leçons de l'histoire.
Il ne s'agit évidemment pas d'empêcher le débat, tout à fait normal en démocratie, sur tel ou tel aspect de la politique israélienne. Ce débat est légitime, comme l'est celui sur la politique française ou américaine par exemple. Il est inhérent à toute démocratie et ne saurait être assimilé à de l'antisionisme. Non, il s'agit ici de mettre en garde contre des dérives qui, sous couvert de positions antisionistes, cachent un nouvel antisémitisme tout aussi dangereux que l'ancien. Doit-on rappeler aux tenants du combat antisioniste que l'antisémitisme n'a pas attendu la création de l'État d'Israël en 1948 pour se manifester, jusqu'à l'abomination de la "solution finale" de la Shoah qui reste, comme l'a si bien dit André Neher, "l'impensable et l'incompensable".
Il nous revient maintenant de comprendre, pour mieux le combattre, ce dernier avatar de l'antisémitisme du XXIème siècle, qui dépasse, et de loin, le périmètre de l'antisémitisme d'extrême-droite, comme on l'a vu lors de la conférence de Durban en 2001, et comme le révèlent les statistiques des actes antijuifs dans la plupart des pays occidentaux. Comment ne pas mentionner le fait que cet antisémitisme est souvent le fait de jeunes en déshérence, mal intégrés économiquement et culturellement, en butte eux-mêmes à des réactions de racisme et qui se projettent dans le conflit israélo-palestinien en vivant une identité de substitution ? Un racisme n'excuse pas l'autre. Je suis conscient que nous devons également combattre le racisme dont sont victimes certains de nos concitoyens issus de l'immigration du Maghreb ou d'Afrique, laissés-pour-compte d'une intégration que la société française n'a pas encore su, hélas, mener à bien.
En réprimant les actes racistes et antisémites quand il le faut, mais surtout en éduquant, en intégrant, en expliquant et en cultivant le devoir de mémoire, les pouvoirs publics ont là une tâche essentielle à remplir. Il y va de la cohésion de notre société et de l'adhésion de tous aux valeurs de notre République.
A ceux qui seraient tentés de critiquer une prétendue inertie des pouvoirs publics face à ces actes, voire une éventuelle "tolérance" française vis-à-vis de l'antisémitisme, je rappellerai que la France, terre d'accueil des juifs depuis deux mille ans, a été parmi les tout premiers pays à leur reconnaître l'égalité des droits et la pleine citoyenneté en 1791.
Le président de la République s'est exprimé avec la plus grande fermeté sur le sujet, et le gouvernement, dans le cadre du Comité interministériel de lutte contre le racisme et l'antisémitisme que préside le Premier ministre, a mis en oeuvre toute une série de mesures touchant à la répression et à la prévention des manifestations d'antisémitisme et de racisme, dans l'espace public, dans les médias et à l'école, en liaison avec le Crif et toute une série d'organisations actives dans le domaine des Droits de l'Homme. La loi Lellouche, adoptée à l'unanimité par le Parlement le 5 février 2002, aggrave les sanctions pénales en cas de crimes racistes, antisémites et xénophobes. La fermeté de cette action produit des résultats, et nous nous attachons maintenant à poursuivre cette politique avec nos principaux partenaires de l'OSCE.
A la demande du président de la République et de Michel Barnier, je conduirai la délégation française qui participera à la réunion de Berlin des 28 et 29 avril sur l'antisémitisme. J'y rappellerai la détermination du gouvernement français à lutter contre l'antisémitisme, et la nécessité d'une réponse coordonnée de l'ensemble des acteurs politiques, sociaux et religieux pour y faire face.
Je rappellerai aussi la nécessité d'une action concertée des États pour combattre ce mal. Sa propagation ne connaît pas de frontières. Face à l'"Internationale du racisme et de la xénophobie", seule une réponse forte et commune est de mise. En Europe évidemment, mais aussi au-delà. Oeuvrons sans attendre dans les structures qui existent déjà. Je pense notamment à l'Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes situé à Vienne et qui a déjà fait un travail utile. L'Europe a là, en quelque sorte, son "agence des Droits de l'Homme". Donnons-lui les moyens et l'impulsion nécessaire pour remplir cette mission.
La France a pris l'initiative d'organiser les 16 et 17 juin 2004 une conférence de l'OSCE à Paris, relative aux manifestations de racisme, d'antisémitisme et de xénophobie sur Internet. Personne ne souhaite introduire des mécanismes de censure, dont l'efficacité serait d'ailleurs illusoire ; il s'agit de permettre aux organisations de protection des Droits de l'Homme, aux fournisseurs d'accès Internet et aux États de travailler ensemble et de réfléchir à l'élaboration d'un guide des bonnes pratiques.
L'action des seuls pouvoirs publics n'est évidemment pas suffisante pour conduire une politique efficace de lutte contre l'antisémitisme. Celle-ci ne peut produire tous ses effets que si l'ensemble de la société prend la mesure des enjeux. De ce point de vue, l'action de tous les membres de la communauté éducative est essentielle, et l'on doit se féliciter de l'institution de la Journée de la mémoire de la Shoah le 27 janvier - jour de la libération d'Auschwitz - dans l'ensemble des établissements scolaires de France et de la mise au point du "guide républicain" destiné aux élèves.
Le Premier ministre a annoncé par ailleurs la mise en place d'un système de veille dans les médias, qui repère les discours racistes et antisémites, en liaison avec le Conseil supérieur de l'audiovisuel. Ce dernier a déjà eu l'occasion d'intervenir à propos d'une série télévisée, clairement antisémite, diffusée par satellite. Ne pourrions-nous pas imaginer une initiative d'envergure européenne pour fédérer les efforts en ces domaines ?
Enfin, en cette année où l'on célèbre le 800ème anniversaire de la mort de l'éminente figure du judaïsme médiéval, Maïmonide, symbole de la fécondité des échanges dans l'espace méditerranéen (il est né à Cordoue, a vécu à Fès puis en Égypte avant de mourir en Palestine), je pense que nous devrions faire preuve d'imagination en matière de dialogue des cultures et des religions : au niveau des chercheurs et des universitaires, mais aussi des élus locaux et des responsables de la société civile. J'ai à l'esprit le travail remarquable effectué dans ma ville par l'association "Marseille-Espérance" et d'autres initiatives qui se développent ailleurs en France et en Europe. Le mouvement se prouve en marchant : il est possible de sortir de la spirale infernale des replis communautaires en contribuant à construire cette société fraternelle où les démons de tous les racismes seraient exorcisés.
(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 avril 2004)