Déclaration de M. Jean-François Lamour, ministre des sports, sur la fonction éducative et sociale du sport et le danger des communautarismes et de l'exclusion des femmes, Paris le 28 octobre 2003.

Intervenant(s) :

Circonstance : Intervention devant la "Commission Stasi" sur la laïcité", au Sénat le 28 octobre 2003

Prononcé le

Texte intégral

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
J'ai souhaité porter témoignage d'un certain nombre de faits qui sont actuellement constatés dans le domaine du sport et qui sont susceptibles d'intéresser votre commission dans le cadre de sa " réflexion sur l'application du principe de laïcité ".
Même si les problématiques rencontrées dans le domaine du sport (extra scolaire auquel je me limiterai), sont souvent par nature distinctes des questions prégnantes du respect du principe de laïcité à l'école, il existe cependant des préoccupations communes.
Par exemple, dans deux cas qui ont fait récemment l'objet de débats :
La réservation de créneaux horaires spécifiques, dédiés à une pratique communautaire ou religieuse dans des équipements publics ;
La pratique d'une activité sportive dans un cadre communautaire au sein de clubs affiliés à des fédérations sportives délégataires d'une mission de service public.
Mais à mes yeux, ces deux cas, les plus visibles, ne sont que des révélateurs. Et même s'ils méritent toute notre attention, le vrai sujet de préoccupation me paraît résider dans les difficultés rencontrées pour que le rôle éducatif et social du sport puisse produire tous ses effets.
Cette fonction éducative et sociale ne peut en effet s'exprimer qu'en raison de la cohabitation au sein d'associations sportives - espaces de liberté et de choix - de personnes d'origines sociales, culturelles et religieuses différentes, animées par des valeurs communes et qui, dans le cadre de cette pratique et de cette volonté partagée de progression, apprennent à se connaître et à se respecter.
Or, aujourd'hui, je constate que, loin de jouer ce rôle, le sport, en milieu associatif, devient parfois le théâtre de pratiques d'exclusion ou de prosélytisme. Le sport , pratiqué ainsi, peut alors, porter en lui des ferments de renforcement des particularismes.
Le sport ne saurait à mes yeux être facteur de ségrégation et d'exclusion. Le sport doit faire partie du projet de notre République.
Il y a là un enjeu dont je voulais porter témoignage car, pour moi, le sport doit jouer cette fonction de rencontre, d'ouverture et d'émancipation, notamment des femmes.
C'est d'ailleurs ce qui fonde la notion de service public du sport. Cela suppose que le mouvement sportif institutionnel, qui a quelquefois déserté ces sujets, se les réapproprie. Cela suppose également que l'Etat dote les acteurs de terrains des outils dont ils ont besoin pour agir efficacement.
C'est la finalité de l'action conduite par les services du ministère des Sports. Il faut redonner ce sens à la pratique sportive encadrée.
Vous l'aurez compris, à travers mes propos, les aspects juridiques peuvent paraître relativement marginaux au regard de la nécessité de réorienter les politiques sportives et d'être attentif à des pratiques et phénomènes qui portent atteinte au pacte républicain.
Les éléments d'information qui me sont rapportés et dont je souhaite porter témoignage :
I - Des logiques communautaires sont de plus en plus fréquemment rapportées dans le domaine du sport par les dirigeants de clubs, les éducateurs sportifs, les élus locaux, voire les responsables de fédérations sportives.
Il convient cependant d'éviter à ce stade toute généralisation, les témoignages sont en effet parcellaires.
On observe ainsi des changements de comportement et de pratiques dans les équipements sportifs, notamment les piscines, et qui touchent par exemple les tenues vestimentaires.
Il est constaté parallèlement une baisse sensible de l'activité sportive des filles dans des quartiers en difficulté. Certains clubs sont confrontés à des difficultés importantes en raison du refus de la mixité. On demande au service public d'adapter ses règles de fonctionnement. Des références religieuses sont mises en avant dans le cadre de l'activité sportive et peuvent faire craindre des logiques de prosélytisme et de détournement de l'objet sportif.
Ces manifestations sont parfois directes, on l'a vu avec l'actualité récente concernant les créneaux horaires réservés dans les piscines, mais elles sont le plus souvent diffuses. Elles sont rarement mesurées par les communes et sont parfois révélées par des incidents qui déclenchent alors une prise de conscience. Elles ne sont pas générales et concernent plus particulièrement les sites et quartiers en difficulté .
Il convient cependant de noter que les associations sportives qui regroupent des membres d'une même origine ne constituent pas en soi un fait nouveau. L'exemple traditionnel des clubs de football " portugais " ou " algériens " en témoigne.
En revanche, trois éléments nouveaux apparaissent aujourd'hui :
a) Le développement de ces clubs communautaires s'accompagne - fait nouveau - d'une logique de repli. A la différence des clubs portugais ou algériens précités, la plupart du temps ces associations ne concourent pas dans un championnat ouvert, avec d'autres équipes. La rencontre et l'échange que facilite le sport ne font plus partie intégrante de l'activité sportive, du projet sportif.
Ce phénomène de repli s'est accentué avec le développement de ce que les acteurs locaux appellent les " clubs de bas de tour ". Ces clubs se sont très souvent constitués de manière informelle et sur des bases ethniques.
Des compétitions parallèles et fermées sont ainsi promues.
b) Une baisse sensible de la pratique sportive des femmes dans certains quartiers.
Dans les classes d'âge jeunes, la pratique sportive des garçons et des filles est, à peu de chose près, comparable. Puis, elle se déséquilibre en défaveur des femmes dès la pré-adolescence. Cette observation est vraie de manière générale. Elle se ressent avec une acuité toute particulière pour les filles qui sont issues de certaines zones difficiles. Ceci se vérifie dans les clubs, mais aussi pour les activités sportives pratiquées dans les centres de loisirs.
Les jeunes filles pratiquent de moins en moins, voire désertent les activités sportives de proximité, y compris lorsque dans certains quartiers, existaient des clubs de bas de tour exclusivement féminins. Lorsque les initiatrices de ces clubs s'engagent dans la vie active, déménagent, leur succession n'est plus assurée par les nouvelles générations. Et ces clubs disparaissent.
Globalement, les filles ont des difficultés à pratiquer dans les clubs de proximité dont elles sont de plus en plus souvent rejetées. La mixité n'est pas toujours admise, y compris dans certains clubs affiliés à des fédérations sportives. Le cas d'un club de lutte que l'on m'a signalé est typique de ce point de vue.
Les organisateurs d'activités sportives (services municipaux des sports ou responsables associatifs) constatent que le rôle des familles est essentiel quant à la participation ou non des filles aux activités proposées. Tous les acteurs notent que le travail de conviction des familles est de plus en plus important et de plus en plus difficile.
Certains témoignent également d'une sorte de mise sous tutelle des filles. Ce sont les hommes de la famille qui se renseignent, qui négocient et qui inscrivent fréquemment les filles dans les associations et les clubs, sous conditions.
Les évolutions vestimentaires des filles sont également souvent notées : bandanas couvrants, pantalons longs et manches longues.
Ce sont autant de signes qui se renforcent, sans se généraliser, mais qui, au dire des acteurs de terrain, n'étaient pas aussi manifestement présents il y a quelques années.
c) Le point le plus sensible de ces évolutions perceptibles dans le domaine du sport est lié aux demandes de créneaux horaires réservés aux femmes.
Il convient là aussi d'observer que ces créneaux réservés ne sont pas nouveaux et que certains existent depuis de nombreuses années.
Ce qui est nouveau en revanche, c'est l'augmentation du nombre de ces demandes. Ce sont des demandes de créneaux horaires pour les piscines, mais aussi pour les gymnases. Se développent également des créneaux horaires spécifiques au sein d'associations ethno-culturelles afin que l'activité des femmes se fasse hors le regard des hommes, y compris du personnel masculin de maintenance.
Et surtout, ces demandes de créneaux horaires sont souvent présentées de façon revendicative et identitaire. La consultation de certains sites internet en est révélatrice.
L'argumentaire le plus souvent avancé pour justifier de telles demandes peut être résumé en deux points principaux :
1er argument : la pudeur et l'entourage des femmes les empêcheraient de se rendre à la piscine. Des créneaux sont donc nécessaires. Ce serait la seule solution pour que certaines femmes puissent avoir une activité sportive.
2ème argument : le mode de pratique sportive ne permettrait pas à certaines femmes de vivre en adéquation avec leurs pratiques religieuses.
II - Je suis d'autant plus attentif à ces évolutions que, si elles devaient encore s'accentuer, cela ne serait bien sûr pas sans conséquence sur la fonction éducative et sociale du sport :
Le sport demeure en France un creuset de brassage social et culturel.
Le sport représente également le plus important secteur associatif.
Le sport ne peut jouer sa fonction sociale que si une même passion réunit des pratiquants qui, de toutes origines et systèmes de valeurs, acceptent des règles communes. La fonction d'intégration que l'on prête au sport ne peut s'exprimer que s'il y a mixité sociale, s'il y a rencontre. Le sport - sans nier naturellement les différences - doit demeurer un espace commun et ouvert participant ainsi d'une certaine conception de notre projet républicain.
La fonction d'éducation du sport ne peut également jouer que lorsqu'il y a émulation et progression.
Or, que se passe-t-il dans les formes de pratiques que nous avons évoquées ? C'est en fait une mise en échec du modèle sportif auquel nous sommes attachés en France. Les brassages sociaux et culturels ne s'opèrent plus. Dans les pratiques sportives auto-gérées, le groupe prend l'ascendant sur le projet sportif. Les compétitions lorsqu'elles existent sont " fermées ", voire même condamnées puisque par définition sources de " rencontres ".
III - Pour compléter mon propos, je souhaiterais, au-delà du témoignage, faire quatre observations :
1 - Les éléments qui sont rapportés sont souvent livrés de manière abrupte et demandent une approche plus fine. Or, nous manquons actuellement de données observées et analysées de façon systématique sur ces sujets, dans le cadre d'une démarche rationnelle.
Par exemple, sur la question de la pratique sportive des femmes dans les quartiers urbains sensibles, l'ensemble des obstacles à la pratique sportive féminine doit être étudié avec davantage de précision et de rigueur.
2-Il existe des différences importantes dans l'interprétation des faits entre les acteurs proches du terrain (éducateurs sportifs par exemple) et les responsables politiques locaux.
Souvent, les mêmes faits ne sont pas analysés de façon identique. Certains n'y voient que des phénomènes identitaires et de mode. D'autres, posent à leur sujet la question du respect de la laïcité.
3 - Dans le domaine du sport, nous sommes dans le secteur associatif, d'initiative privée où la liberté du projet est un principe fondateur. Les questions évoquées ne se trouvent projetées dans un cadre public que lorsque des équipements sportifs publics, financés par des subventions publiques sont en cause, ou bien lorsque nous nous trouvons dans le champ de la délégation de service public accordée aux fédérations sportives.
En conclusion, je confirme que les signes et les tendances rapportés peuvent remettre en cause fondamentalement les valeurs éducatives et sociales de la pratique sportive encadrée.
Mon inquiétude face à cette évolution est fondée sur trois convictions :
- le développement et les conditions de la pratique sportive ne me paraissent pas relever exclusivement, loin s'en faut, de la sphère privée mais, bien au contraire de la sphère publique. C'est la raison pour laquelle l'Etat ne se contente pas de réglementer et de contrôler mais a mis en place un véritable service public du sport. Les faits dont je souhaitais vous entretenir ce matin relèvent bien d'une réflexion sur la laïcité. Dans ce domaine, comme dans d'autres, nier la sphère publique du sport, c'est sans nul doute servir les dérives communautaristes, voire intégristes, quelles qu'elles soient.
- Deuxième conviction : si l'on considère que l'émancipation des femmes est un baromètre pertinent de l'évolution d'une société - c'est en tout cas ma conviction - alors il convient de prendre très vite garde aux dérives rapportées dans le champ sportif.
- Enfin, troisième conviction, le sport est un fait social majeur. Il permet l'apprentissage de façon volontaire par les plus jeunes de la citoyenneté. Il permet de dépasser les liens familiaux ou interpersonnels et doit participer à l'émergence d'authentiques liens sociaux.
C'est la raison pour laquelle je souhaitais m'en entretenir avec vous
Je vous remercie de votre attention.
(Source http://www.jeunesse-sports.gouv.fr, le 29 octobre 2003)