Déclaration de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, sur le patrimoine cultuel, mobilier et religieux, la conservation et la présentation du patrimoine religieux, Paris le 14 juin 2006.

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Circonstance : Installation du Comité du patrimoine cultuel à Paris le 14 juin 2006

Prononcé le

Texte intégral

Discours de Renaud Donnedieu de Vabres
Installation du Comité du patrimoine cultuel
mercredi 14 juin 2006
Monsieur le Président, Cher Bruno Foucart,
Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de vous recevoir cet après-midi rue de Valois. Chacun garde en mémoire la prophétie sans doute apocryphe attribuée à mon illustre prédécesseur André Malraux, qualifiant notre XXIe siècle de nécessairement "religieux". Comment ne pas mesurer aujourd'hui la justesse du propos ?
La foi et l'expression de l'aspiration au sacré nous laissent les témoignages les plus marquants du génie de chaque génération. Dans cette quête de l'absolu, les générations attachées à la préservation de la foi de leurs ancêtres ont imposé leur vision renouvelée, au prix parfois du sacrifice d'une partie de l'héritage. Ce sacrifice fut aussi le résultat tragique de la folie des hommes et de leurs combats fratricides, du fanatisme de l'intolérance et des malheurs de l'histoire. La génération suivante s'est efforcée à son tour de relever l'héritage, avec la volonté d'inventer des formes plus marquantes encore.
C'est ainsi que le patrimoine cultuel, sans cesse renouvelé, est devenue l'une des composantes majeures de notre héritage commun, non seulement français, ou européen, mais véritablement universel. Qu'il s'agisse de nos cathédrales, ou de nos plus humbles sanctuaires ruraux, restés les signes visibles des premières communautés, qu'il s'agisse des abbayes, des temples ou des synagogues. Qu'il s'agisse aussi de toutes les « images » proposées pour l'évocation de la transcendance, empreintes du talent d'artistes virtuoses ou de l'émotion des plus modestes artisans. Qu'il s'agisse enfin de la création des fabuleux instruments destinés à favoriser la prière et magnifier la liturgie.
Dans le patrimoine cultuel sont donc inscrits tous les témoignages de notre vie artistique, intellectuelle et spirituelle, longtemps fondue dans une vision unitaire de l'histoire du monde.
Malgré le lent déclin de la pratique religieuse institutionnelle, la création contemporaine a été d'assez longue date sollicitée pour innover, et ajouter à ce patrimoine les expressions d'aujourd'hui, au prix de réflexions nouvelles, de débats, d'interrogations, lorsqu'il s'est agi de transformer, d'adapter, ou d'intervenir avec force sur tel ou tel lieu emblématique, sur ce qui, de cultuel, est devenu aussi culturel.
C'est à ces divers titres que le ministère de la culture et de la communication est partie prenante au devenir de cet héritage, garant de la pérennité de ce qu'il a officiellement protégé, garant également par son engagement constant, de toute forme de soutien à la création artistique.
Pour ne parler que du patrimoine architectural, le patrimoine cultuel représente une part majeure du patrimoine monumental, avec bien sûr nos 89 cathédrales, monuments majeurs de l'Etat, avec aussi, surtout les plus de douze mille églises, chapelles, abbayes, jusqu'aux simples croix de chemin. Ce patrimoine a été heureusement étendu, au prix de campagnes de protection thématique, aux témoignages des autres confessions, plus modestement représentées il est vrai.
L'Etat, qui a distingué les éléments de ce patrimoine au titre de leur intérêt artistique et historique, ne saurait ignorer les fondements de leur création, ni les contraintes de leur usage. Il doit tenir compte de leur évolution, conformément aux exigences de la foi de leurs affectataires.
Quant au patrimoine mobilier religieux classé parmi les Monuments historiques, il faut savoir qu'il représente l'immense majorité de l'ensemble des protections.
L'Etat s'implique donc largement dans cette sauvegarde, par ses moyens techniques et financiers, et j'observe que les collectivités locales s'associent largement et volontiers à cette tâche considérable. Il s'implique également, notamment pour les cathédrales, dans la commande de nouvelles oeuvres d'art. C'est ainsi que j'ai eu l'occasion d'annoncer lors de mon récent déplacement à Reims la commande de vitraux passée à Gérhard Richter, dans la continuité de l'oeuvre de Chagall, et que j'assisterai prochainement à l'inauguration des grandes orgues de la cathédrale d'Evreux.
Comment toutefois ne pas s'interroger sur les bouleversements actuels ? Le phénomène religieux fait une irruption nouvelle dans nos sociétés menacées par les fractures entre communautés. Le monde contemporain semble trop souvent réintégrer les religions par l'affrontement et la discorde. La notion d'une laïcité apaisée peine à s'imposer. Quelle peut être notre rôle de responsables, à des titres divers, du patrimoine cultuel, pour faire valoir une autre conception de l'expression religieuse, telle qu'héritée du passé, telle qu'elle doit s'offrir à notre interprétation, telle qu'elle doit continuer à s'apprécier comme mode privilégié de l'expression artistique ?
Le patrimoine offre sans nul doute un terrain de réconciliation avec notre histoire et notre identité. Nos églises constituent, pour certaines d'entre elles, les musées les plus riches, les plus ouverts qui soient jamais offerts à nos concitoyens. Leur caractère spirituel leur donne, indépendamment des convictions de chacun, une dimension supplémentaire dont témoignent tous les visiteurs. Comment rendre accessible ce patrimoine dont la simple conservation est quelquefois remise en cause ? Comment promouvoir la grande idée d'une appropriation, par l'ensemble de nos concitoyens, de ce bien commun hérité de notre histoire ? De nouvelles problématiques voient le jour. Dans le même temps, l'acculturation qui accompagne l'évolution de la pratique et de l'enseignement des religions nous oblige, pour être simplement intelligible, a élaborer de nouveaux vocabulaires d'interprétation, destinés à des générations privées des moyens de lecture et d'iconographie élémentaires.
C'est ainsi que l'avenir de ce patrimoine est menacé à divers titres. Le caractère sacré, qui lui était naturellement conféré et reconnu, ne s'impose plus à tous. Le patrimoine mobilier est devenu objet de convoitise, l'objet d'art l'emportant sur l'objet sacré, désormais exposé à la rapacité de trafiquants sans scrupules. Quelles mesures prendre ? A quels transferts de sécurité faut-il se résigner ? Les monuments eux-mêmes sont confrontés à la diminution des effectifs du clergé desservant et au regroupement, en de nouvelles paroisses qui comptent aujourd'hui une ou deux dizaines de clochers...
Mon prédécesseur Jean-Philippe Lecat avait pris la mesure des enjeux de ce patrimoine, en créant en 1980 la "Commission pour la sauvegarde et l'enrichissement du patrimoine cultuel". Il avait souhaité créer un espace où pourraient se rencontrer, de manière informelle, tous ceux qui se sentaient concernés par le devenir du patrimoine religieux ou d'origine religieuse, mais aussi par le développement de la création artistique dans ce domaine, réunissant à la fois membres du clergé, représentants des fidèles, scientifiques, historiens, architectes et archéologues, responsables administratifs, artistes et interprètes.
Je voudrais rendre hommage à tous ceux, et ils sont nombreux (près d'une soixantaine), qui ont contribué aux travaux de cette commission tout au long de ces années, autour de son président Dominique Ponnau et de son secrétaire général Jean Fosseyeux, dont je salue la présence et à qui je veux rendre un hommage sincère et amical. Ils ont traité d'innombrables sujets, de l'entretien, de l'utilisation, du régime d'affectation des lieux et objets du culte, jusqu'aux moyens de favoriser les contacts entre l'art, la pensée, la culture et la religion.
Il était devenu nécessaire de donner à cette Commission une forme plus appropriée : c'est ainsi qu'a été créé, par arrêté du 24 juin 2002, le Comité du patrimoine cultuel, toujours placé sous la présidence de Dominique Ponnau, et auquel revenait la mission de conseiller le ministre dans le domaine de la conservation, de l'enrichissement et de la présentation du patrimoine religieux ou d'origine religieuse. Cette mission a été élargie à des actions concernant la connaissance du patrimoine cultuel, par la mise en place de groupes de travail, l'organisation et la publication de travaux de colloques et de rencontres sur ces thèmes, et à la promotion de toutes actions en direction des administrations, des usagers et des publics.
Un travail important a aussi été accompli par les groupes de travail, et individuellement par plusieurs membres du comité, plus d'une centaine de fiches sur les sujets les plus divers ont été rédigées, mettant ainsi une abondante matière à notre disposition. Il vous revient, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, de poursuivre ce travail et de l'étendre à des champs nouveaux, en rapport avec les réalités nouvelles de ce début du XXIe siècle.
Telle est la mission qui vous incombe aujourd'hui, au sein d'un Comité du patrimoine cultuel renouvelé. Je vous remercie de la contribution que vous apporterez, par vos travaux, aux grands sujets qui vous sont confiés. Je vous adresse, cher Bruno Foucart, tous mes voeux pour votre mission de Président, certain que votre immense connaissance du patrimoine, votre grande curiosité intellectuelle, votre liberté de ton et de pensée feront merveille pour animer les travaux de cette assemblée, à la mesure des enjeux qui lui sont confiés.
Je vous remercie.

Source http://www.culture.gouv.fr, le 15 juin 2006