Déclaration de M. Gérard Larcher, président du Sénat, dans "Réforme" du 27 octobre 2008, sur son attachement au protestantisme et à la laïcité, son engagement dans la vie politique et la conception de son rôle comme président du Sénat.

Texte intégral

Vous exprimez régulièrement votre attachement profond au protestantisme. Le nouveau président du Sénat que vous êtes peut-il en dire davantage ?
Je suis attaché au principe de laïcité. Je pense que la loi de 1905 demeure l'un des piliers du vivre ensemble et de notre République. Bien entendu, je ne souhaite pas que l'on en fasse une lecture intégriste, mais intégrale. De ce point de vue, je suis d'accord avec le président de la Fédération protestante quand il dit : « Attention aux adjectifs qualificatifs ». L'expression « laïcité ouverte » n'est pas mauvaise en soi, elle traduit la pensée de ceux qui n'avaient pas fait de cette laïcité un combat véritable. C'est la raison pour laquelle j'ai cité, lors de l'inauguration du nouvel espace protestant « Cap Espérances » à Ermont, en région parisienne, le 11 octobre dernier le texte de Raoul Allier qui, en 1904, rappelait la nécessité de maintenir la cohésion de la société : « Si je désire ardemment la séparation des Eglises et de l'Etat, c'est pour qu'elle soit une cause de paix sociale et politique. Elle ne peut l'être qu'a condition d'être réalisée dans la justice et la liberté. »
Naturellement, depuis 1905, le monde a changé, l'univers religieux n'est plus le même dans notre pays. La société française n'est plus dominée par un catholicisme romain intransigeant, ce qui était le cas au début du vingtième siècle. L'arrivée de l'islam, qui nous apparaît comme une religion nouvelle, l'essor de courants spirituels venus d'Extrême- Orient, que l'on néglige trop souvent et qui ont toute leur place, le dynamisme des Eglises chrétiennes orthodoxes - que l'on songe aux Arméniens ou bien aux chrétiens libanais venus récemment -, la ferveur enfin des évangéliques inspirés par les mouvements américains, voilà qui implique une lecture plus fine de la loi de séparation.
Alors, bien sûr, en tant que président du Sénat, je suis tenu à une certaine réserve. Mais il n'est pas possible de dresser une frontière étanche entre la sphère privée et la vie publique. J'ai été baptisé à l'Eglise catholique et j'ai choisi le protestantisme. Je me suis tourné vers la Réforme d'une façon très simple. Dans ma jeunesse, l'esprit de Vatican II soufflait fort et portait à la rencontre avec les protestants. J'avais des camarades qui venaient d'Alsace ou des Cévennes, nous nous retrouvions dans des cercles d'alphabétisation des travailleurs migrants. Si j'ajoute que, dans ma famille, on admirait Jean XXIII et que j'étais allé en pensionnat chez les Eudistes, petite congrégation de prêtres très ouverts au monde, on comprendra que mon évolution s'apparentait à un prolongement naturel. Mon épouse, qui est une amie d'enfance, est luthérienne. Avec elle, j'ai fait le choix d'entrer dans l'Eglise réformée avant même de devenir père de famille. J'ai présidé l'aumônerie oecuménique de l'école vétérinaire où j'étais étudiant, au début des années soixante-dix ... Mais je dois dire aussi que la rencontre avec le pasteur Brice Deymié a été très positive. Je peux dire que c'est lui qui m'a le plus marqué, nous sommes restés liés. Il a conduit mes enfants avec beaucoup de finesse.
L'Evangile est le coeur de ma foi, dont je ne fais pas une lecture prémâchée. Je pense que même si Dieu n'existait pas,l'injonction « aimez-vous les uns les autres » doit guider notre vie. J'aime dans le protestantisme cette idée de sacerdoce universel, qui n'implique pas que l'on pratique la foi de manière individuelle et égoïste, mais au service de la communauté au sens le plus large du mot. Nous sommes d'ailleurs une famille plutôt ouverte, nous rassemblons des réformés, des luthériens, des juifs et des catholiques ...
Cette fidélité spirituelle a-t-elle influencé votre engagement politique ?
Mon engagement politique a précédé mon choix en faveur de la Réforme. Dès l'âge de dix-sept ans, j'ai rejoint les gaullistes sociaux de l'Union démocratique du travail. Pourquoi cette démarche ? Mon père était maire et me donnait sans doute l'exemple de ce qu'est l'engagement public. J'étais, déjà, fondamentalement non marxiste : je reconnaissais l'existence des classes sociales mais je pensais, très tôt, que construire une doctrine et un système politique sur la lutte de ces classes empêche de donner sa cohésion à la société. Ma famille était profondément marquée par la geste gaullienne, en Normandie. A la suite des bombardements de la guerre, ma famille et moi nous vivions, lorsque j'étais enfant, dans une ville détruite puis reconstruite. Notre école était en baraquement. Cela a sans doute formé ma sensibilité sociale, d'autant plus que, dans notre région, dominait l'influence du Christianisme social. La pensée de Jacques Maritain m'a beaucoup marqué aussi, bien sûr.
Mais, encore une fois, je me suis très tôt engagé en politique, même en tant qu'étudiant de l'école vétérinaire. Vétérinaire de la Fédération des sports équestres, j'ai participé à ce titre aux jeux Olympiques de Montréal en 1976. Nous avons d'ailleurs ramené la médaille d'or. De façon presque naturelle, il me semble avoir concilié vie professionnelle et engagement politique.
Votre élection à la présidence du Sénat couronne-t-elle un parcours d'élu local ou bien votre destin national ?
Cette image de la couronne ne me convient pas trop. Fondamentalement républicain, j'ai été maire à trente-trois ans, conseiller régional deux ans plus tard, sénateur à l'âge de trente-six ans plus dix jours, l'un des plus jeunes de ma génération - en compagnie de Jean-Luc Mélenchon et Henri de Raincourt. Je suis passionné par la commune, que je considère comme une entité de vie magnifique. Je ne me suis pas déterminé en fonction de considérations existentielles ou par ambition personnelle, mais parce que j'ai souhaité me montrer à la hauteur de la confiance qui m'était accordée. Je me suis dit que si mes collègues ne me faisaient pas confiance, je ne devais pas le prendre comme un affront. Je pense que mon élection est un don de confiance. La présidence du Sénat est un temps de ma vie.
Quand je suis entré au gouvernement, je suis arrivé avec les sujets qui me tenaient à coeur depuis toujours : l'hôpital, les rapports avec les partenaires sociaux, l'exclusion au travail-je crois à l'économie de marché mais je pense qu'elle doit être régulée. Mais c'était un moment de mon existence, pas un aboutissement. J'ai très bien vécu le fait de ne plus avoir ces responsabilités. François Fillon m'a proposé d'être ministre de l'Agriculture et j'ai refusé alors que c'eût été aux yeux de mon père une consécration plus grande-que si j'étais devenu président de la République !
La culture protestante m'a été utile aussi parce que son système de gouvernement synodal encourage à l'humilité et à partager les responsabilités -après avoir été évêque, on est vicaire, dit l'adage. Cela ne me pose donc aucun problème existentiel. Avoir des officiers de sécurité, une voiture de fonction et, le lendemain de son départ, conduire votre vieille automobile et partir travailler, cela ne me pose aucun problème. Je respecte la douleur de l'échec de mes concurrents parce que chacun a son histoire. Le passage d'une vie à une autre est difficile. Certains de mes collègues ne se sont pas encore remis de leur départ du gouvernement.
Que répondez-vous à ceux qui mettent en cause la précédente présidence du Sénat ?
Méfions- nous des périodes de crise, qui génèrent de l'antiparlementarisme. Durant les années trente, l'Assemblée nationale a subi de terribles attaques ; aujourd'hui, c'est le Sénat. Il faut se garder de toute attaque à caractère populiste et j'encourage les médias à rester attentifs, tout comme nous, sénateurs, devons veiller à rester exemplaires. La manière dont on parle de Christian Poncelet ne me paraît pas juste. Il faut parler des gens avec respect et sérénité, avec vérité et équité. Christian Poncelet a conduit pour le Sénat de vraies transformations : l'ouverture internationale, les liens avec les entreprises. des actions souvent décisives qui ont amélioré le rayonnement de notre institution. Je crois que le Sénat aspire à un renouveau mais je ne veux pas juger, parce que ce n'est pas dans ma nature. J'ai demandé un certain temps pour analyser les habitudes et les pratiques.
Beaucoup mettent en question le rôle même et le fonctionnement du Sénat ...
Je crois que cette maison a besoin de se concentrer sur ce qui fait sa raison d'être : la vie démocratique. Nous devons, par exemple, aider les pays émergents à solidifier les démocraties par la création d'une seconde chambre, tel est notre devoir. A ceux qui doutent de l'utilité d'une seconde assemblée d'élus, je rappelle que le bicamérisme existe partout. Le Sénat a pour responsabilité de dire la loi, de contrôler le gouvernement et de faire de la prospective. Il est le défenseur des libertés individuelles et collectives des citoyens. Et, contrairement à l'Assemblée nationale, il ne dépend pas de l'élection présidentielle, surtout depuis l'instauration du quinquennat. Par exemple, sur la question très concrète du logement, le Sénat formule des propositions différentes de celles du gouvernement. Sur la rétention de sûreté administrative et les tests ADN, le Sénat s'est montré le garant des libertés.
S'il est important que l'Assemblée suscite l'impulsion, il est tout aussi essentiel que le Sénat pratique la politique- autrement, en tenant compte du désir de protection des citoyens. Bref, nous sommes fondamentalement utiles. Mais il existe une distorsion entre notre image et notre action. Je ne prétends pas la combler en quelques jours, ni même en quelques semaines. Je pense simplement que d'ici au 1er mars, nous pourrons élaborer une réforme du règlement, faire travailler en bonne intelligence majorité et opposition. Je m'attacherai à rendre le fonctionnement du Sénat et sa gestion plus transparente. Mais il faut aussi que les Français comprennent que la démocratie à un coût. C'est là aussi que le protestantisme est encore une fois différent. Il entretient avec l'argent une relation apaisée.
Quel regard portez-vous sur la crise financière actuelle ?
J'observe qu'il y a peu encore les économistes nous donnaient des leçons et nous disaient que nous, politiques, nous ne comprenions rien. Aujourd'hui, ce sont les politiques qui se confrontent à la crise : les golden boys ont disparu dans la nature. La capacité à créer du vivre ensemble passe par la politique. Les responsables politiques vont pouvoir reprendre l'initiative. La diversité des valeurs que nous portons constitue une garantie. J'ai proposé la mise en place d'une commission mixte Assembée nationale-Sénat pour analyser la situation mais aussi pour formuler des propositions. Bernard Accoyer et moi-même nous essaierons - selon nos moyens- de contribuer à l'élaboration d'instances de régulation, y compris à l'échelle mondiale. En vingt ans, toutes les règles issues du New Deal ont disparu. Il faut imaginer une nouvelle forme de régulation. C'est un sujet sur lequel. une fois de plus, gauche et droite doivent travailler ensemble.
Je pense que la présidence de l'Union européenne attend cela. S'il y avait moins d'Europe, ce serait une catastrophe. J'assume les prises de position eurosceptiques que j'avais au moment du débat sur le traité de Maastricht. Les exigences que mes amis et moi formulions au début des années 90 rencontrent les nécessités du moment. On voit bien que nous avons besoin d'une Europe davantage associée aux politiques. La Banque centrale européenne a bien manoeuvré mais elle ne pouvait pas s'en sortir sans les politiques. Il faut trouver un équilibre nouveau entre l'indépendance des banques et la prise en compte des réalités sociales du territoire dans lesquels elles interviennent. La monnaie n'est pas un être désincarné mais un outil. Pendant les périodes de crise, je ne vais pas me scandaliser que l'on assiste les gens par les emplois aidés. Je suis pragmatique, cela ne m'interdit pas d'avoir des convictions.
Source http://www.ump-senat.fr, le 4 décembre 2008