Déclaration de M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, sur la célébration du bicentenaire des indépendances des pays d'Amérique latine, Paris le 15 novembre 2010.

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Circonstance : Déjeuner avec les ambassadeurs d'Amérique latine à Paris le 15 novembre 2010

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Texte intégral

Mme l'Ambassadrice du Guatemala en France, chère Anaisabel Prera Flores,
Excellences,
Chers amis,
Je tiens tout d'abord à remercier très chaleureusement la Maison de l'Amérique latine et l'Ambassadrice du Guatemala en France, Mme Anaisabel Prera Flores, pour cette invitation à déjeuner. Alors que vous êtes nombreux cette année à célébrer le bicentenaire de vos indépendances, nous avons aujourd'hui une belle occasion d'évoquer ensemble la latinité que nous avons en partage.
Cette latinité, c'est bien sûr le terreau culturel commun qui nous unit depuis la première mondialisation, celle du XVIème siècle, quand nos deux continents ont entamé la grande aventure de leur décentrement. C'est aussi, depuis deux cents ans, cet ensemble complexe de valeurs qui s'est construit depuis l'émergence par exemple du républicanisme bolivarien, alors que l'Europe était aux prises avec l'aventure napoléonienne, jusqu'à la reconnaissance du syncrétisme et de la diversité dans laquelle nos deux continents se regardent en miroir. C'est sans doute là l'une des forces de cette latinité, au même titre que celle qui l'a précédée bien avant, au Vème siècle de notre ère : se fonder sur les désintégrations d'empires.
De cette première mondialisation qui nous est constitutive, nous avons également en partage le lourd passé du commerce triangulaire. C'est aussi ce lien qui fait que la France aujourd'hui fait partie intégrante de l'espace latino-américain, par les Antilles, par la Guyane. Le travail commun d'Aimé Césaire, de Léon Gontran Damas et de Léopold Sédar Senghor sur la notion de négritude est là pour nous rappeler que l'horizon de nos imaginaires que nous avons bâti ensemble s'inscrira pour toujours sur nos trois continents.
Nul besoin de revenir avec vous sur l'intensité des liens que les artistes ont tissé entre nous, depuis l'aube de vos indépendances, à l'image du peintre Jean-Baptiste Debret, le cousin de David, qui apportera à la Cour brésilienne son regard sur les réalités naturelles et sociales d'un monde métisse en devenir. Je pense évidemment à la longue liste des plus grandes figures de la littérature mondiale que l'Amérique Latine a produite, et dont les trajectoires sont presque toujours passées par la France à un moment ou un autre.
La qualité de ces liens a je crois définitivement pris le pas sur le souvenir des entreprises désastreuses et parfois burlesques que la France a pu mener autrefois en Amérique Latine. Je pense bien sûr à l'entreprise de la France antarctique, où des protestants français se sont déchirés quelques années dans la baie de Rio sur fond de querelle théologique et d'alliances de revers tupinamba ; aux Barcelonnettes et à l'hasardeuse aventure mexicaine de Napoléon III ; ou encore à Ferdinand de Lesseps au Panama...
C'était le temps de la prédation, dont Joseph Conrad nous a laissé un formidable témoignage dans Nostromo et sa géopolitique imaginaire de la République du Costaguana, où les entrepreneurs britanniques croisent un bonapartiste français dans leurs tentatives de faire main basse sur les ressources de ce bout d'Extrême-Occident. Ces temps sont heureusement révolus, et nourrissent désormais notre imaginaire littéraire.
Si j'insiste sur ce long XIXème siècle que nous avons en partage, c'est bien sûr parce que je souhaiterais rendre hommage au travail remarquable accompli par vos ambassades tout au long de cette année de célébration des indépendances. L'Equateur et la Bolivie avaient célébré leur bicentenaire l'année dernière ; cette année, ce sont l'Argentine, le Chili, la Colombie, le Mexique, le Venezuela, auxquels se joindront le Paraguay et l'Uruguay en 2011.
Ce moment mémoriel, la France, à travers l'implication des Ministères de la Culture et de Communication et de la Communication et des Affaires étrangères et européennes a souhaité le célébrer à vos côtés. Je tiens à souligner ici le rôle des villes françaises, qui se sont largement mobilisées pour cette année. Boulogne-Sur-Mer et Saint Tropez célèbrent le bicentenaire de l'Argentine avec une programmation pluridisciplinaire sur l'année entière. Clamart expose les sculptures de l'artiste colombien Edgardo Carmona Vergara. En Avignon, Contraluz a organisé une semaine des Amériques. La Rochelle organise expositions et colloques autour d'Aimé Bonpland en collaboration avec la ville de Corrientes en Argentine.
Les établissements publics de mon Ministère se sont également fortement impliqués dans cette année de célébration. Je pense par exemple au festival les Belles Étrangères, qui consacre cette année une partie de sa programmation à la Colombie ; au Festival d'Île-de-France, qui a réservé sa journée d'ouverture au Château de Villarceaux à l'Argentine, ou encore le festival de l'Imaginaire de la Maison des Cultures du Monde, qui a mis en lumière trois projets latino-américains : l'exposition « Paraguay Esquivo », un concert de la Mexicaine Silvia Maria, ou encore un concert de Chacarera et de zamba avec le violoniste argentin Nestor Garnica.
Je n'oublie pas non plus l'action des Ambassades de France en Amérique latine, largement impliquées dans l'événement, notamment la programmation tous azimuts de nos établissements en Argentine autour du Bicentenaire. Au Mexique, de grandes expositions sont prévues, avec Pierre Soulages, Peter Bramsen et Pierre Alechinsky, Annette Messager, Daniel Buren... Le Bicentenaire sera aussi l'occasion pour l'artiste Xavier de Richemont de réaliser, en septembre, une fresque monumentale de lumière pour la Cathédrale de Mexico. C'est aussi, en Colombie, l'occasion d'un bel événement : l'ouverture d'une urne contenant des documents datant du premier centenaire de l'indépendance de la Colombie mais dont personne ne connaît le contenu, l'inventaire et les clés ayant été perdus.
Ce sont donc 200 projets et plus de 350 événements en France et Amérique Latine qui témoignent de la grande vitalité de la culture latino-américaine, dont le cinéma est l'un des exemples les plus marquants. Depuis plusieurs années désormais, les films latino-américains arrivent de plus en plus nombreux sur les écrans français et sont régulièrement primés à l'occasion de grands festivals internationaux. Ce succès récompense une exigence de qualité et traduit un renouveau de la cinématographie latino-américaine. Certains de ces films ont pu être réalisés notamment grâce à des aides européennes, au Fonds Sud, aux accords que la France a signés avec certains de vos pays : je pense par exemple au film péruvien « Fausta » (La teta asustada), Ours d'or à Berlin en 2009 ; au film argentin « Dans ses yeux » (El secreto de sus ojos), Oscar du meilleur film étranger ; au film brésilien Mutum, de Sandra Kogut ; à la Caméra d'or mexicaine de 2010 au festival de Cannes, « Année bissextile » (Ano bisiesto) ; ou encore au premier film paraguayen depuis 30 ans, tourné en langue guarani, « Hamaca Paraguaya », en 2006. Je profite de cette mention d'un film issu du seul pays officiellement bilingue de l'Amérique hispanophone pour vous rappeler que nous organisons à la fin de 2011 les Etats généraux du multilinguisme outre-mer à Cayenne, et que nous seront très désireux, en tant que voisins, de pouvoir bénéficier de vos regards et de vos expertises dans ce domaine si essentiel pour l'intégration et la reconnaissance sociale, éducative et culturelle de nos communautés ultramarines.
Nous avons évoqué le cinéma, je souhaiterais également évoquer les musées et les grandes expositions patrimoniales. A titre d'exemple, je voudrais revenir par exemple sur le grand succès populaire qu'a connu l'exposition « Teotihuacan », qui s'est tenue d'octobre 2009 à fin janvier 2010 au musée du Quai Branly, et qui rassemblait environ 450 pièces exceptionnelles de la culture de Teotihuacan, grande cité de l'Ancien Mexique, que de récentes découvertes ont permis de mieux connaître.
L'exposition Maya, prévue également au musée du Quai Branly de juin à octobre 2011, permettra de mettre en lumière là encore la richesse de la culture du Guatemala. Cette exposition, qui portera sur « la culture maya de l'aube au crépuscule dans l'archéologie guatémaltèque », se composera d'environ 150 pièces dont une majorité provenant du site archéologique pré-classique d'El Mirador, berceau de la civilisation maya (apogée entre 300 avant JC et 150 après JC).
L'année du Mexique en France, organisée partout en France en 2011, à l'initiative des Présidents de la République français et mexicain sera une nouvelle fois l'occasion pour les Français de mieux connaître la richesse du patrimoine et le dynamisme de la création d'un pays latino-américain.
Enfin, permettez-moi d'avoir une pensée toute particulière pour Haïti. Comme vous le savez, ce pays a été durement touché par les catastrophes naturelles ces derniers mois, et je crois profondément que la culture est un atout majeur pour sa refondation. C'est pourquoi le Ministère de la Culture et de la Communication s'est largement investi en faveur de la reconstruction de ce pays, à travers des dons d'ouvrages par la Bibliothèque Nationale de France, l'accueil en résidence d'artistes haïtiens, la traduction de classiques de la littérature française en créole, le projet de reconstruction du ciné-théâtre « Le Triomphe », ou encore notre soutien aux médias haïtiens.
Je veux enfin vous assurer que vous trouverez toujours en moi un interlocuteur engagé, désireux de réaliser des projets concrets de coopération, et d'accueillir la création sous toutes ses formes. Vous trouverez toujours en moi un défenseur acharné de la notion de diversité culturelle, qui fait notre force à tous et fonde notre communauté de valeurs.
Nous avons à ce titre le projet d'organiser à l'occasion de la présidence française du G20 un sommet culturel, dans moins d'un an, dont le thème sera « investir la culture », et j'espère que nous aurons l'occasion de pouvoir bénéficier de votre engagement et de votre participation. Il serait dommage que nous perdions de vue, dans la nouvelle mondialisation qui emporte le fil de nos rencontres et la grisaille de nos tables de négociation, ce lien si singulier qui nous unit, et dans lequel votre connaissance intime du syncrétisme et de l'hybridité, par exemple, a tant à nous apporter. Dans Cent ans de solitude, les gitans et le prophète Melquiades passent périodiquement à Macondo, pour en bouleverser, le temps d'une visite, l'imaginaire et le merveilleux : nous pouvons, j'en suis sûr, être bien plus que des Melquiades l'un pour l'autre.
Je vous remercie.Source http://www.culture.gouv.fr, le 17 novembre 2010