Interview de M. Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattants, à Itélé le 8 février 2012, sur la vie politique en France et sur la situation en Syrie et en Afghanistan.

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER Avant de parler de l’international, un mot de la situation en France et de cette campagne. Demandez-vous toujours des excuses au nom du gouvernement à Serge LETCHIMY pour ses propos hier à l’Assemblée nationale ?
 
GERARD LONGUET Honnêtement, il gagnerait à les présenter rapidement et que la page soit tournée. Sa phrase est malheureuse et j’espère qu’elle dépasse sa pensée.
 
CHRISTOPHE BARBIER Est-ce que vous demandez au président de l’Assemblée de le sanctionner pour cette phrase malheureuse ?
 
GERARD LONGUET Il y a un règlement intérieur. Il sera appliqué.
 
CHRISTOPHE BARBIER La droite ne cherche-t-elle pas quand même depuis des semaines à débusquer la gauche ? À la provoquer ? À la faire déraper puisqu’elle est en tête dans les sondages ?
 
GERARD LONGUET Oh ça, de toute façon on a le devoir de s’expliquer et si on ne s’explique pas à l’occasion d’élections présidentielles, quand le fera-t-on ?
 
CHRISTOPHE BARBIER Civilisation, c’était quand même un mot déplacé dans la bouche de Claude GUEANT. On comprend bien ce qu’il voulait dire mais il parlait de régime politique ou de société, pas de civilisation.
 
GERARD LONGUET De culture ou de système, oui. C’est plus vaste, mais après tout réfléchissons à ce qu’est notre socle. C’est les droits de l’homme, 26 août 1789, c’est une civilisation humaniste. C’est à cela que faisait référence Claude GUEANT.
 
CHRISTOPHE BARBIER Est-ce que tout cela, ce n’est pas l’électricité due à l’absence de campagne parce que le candidat de la droite, Nicolas SARKOZY, n’est toujours pas déclaré ?
 
GERARD LONGUET Non. Je crois qu’il y a un débat politique et parler après tout des droits de l’homme et de leur actualité me paraît totalement légitime.
 
CHRISTOPHE BARBIER Néanmoins, est-ce que la candidature de SARKOZY ne devient pas une urgence, ne serait-ce que pour ordonner les troupes ?
 
GERARD LONGUET Chacun sait que Nicolas SARKOZY est dans l’action et qu’il le sera utilement jusqu’au moment où, comme il l’a dit lui-même. Mais il y a des choses à faire aujourd'hui. Ce matin-même, au conseil des ministres, on va passer les mesures économiques qui sont extrêmement importantes. Pourquoi perdre du temps alors que l’on peut prendre des décisions utiles au pays ?
 
CHRISTOPHE BARBIER Le collectif budgétaire, c’est quelque chose de sérieux avec des résultats efficients ou c’est un théâtre d’ombre en attendant le prochain gouvernement ?
 
GERARD LONGUET Non, c’est d’abord une nécessité absolue parce qu’il y a une actualité, il faut en tenir compte, et puis il y a également des propositions sur une idée simple : c’est que la relance économique, ça passe par la compétitivité, c'est-à-dire alléger le coût du travail.
 
CHRISTOPHE BARBIER Oui, mais avec une TVA sociale qui entrera en vigueur le 1er octobre.
 
GERARD LONGUET Parce que c’est une réflexion et c’est un débat public, c’est une orientation et on va voir que ceux qui embauchent vont se dire : « Tiens ! il y a un signal positif. »
 
CHRISTOPHE BARBIER On apprend que l’UMP a réservé le palais omnisports de Bercy pour le 24 février qui est un vendredi.
 
GERARD LONGUET Ça tombe bien ! C’est mon anniversaire !
 
CHRISTOPHE BARBIER Alors outre fêter votre anniversaire, est-ce que ce sera le premier meeting du candidat SARKOZY ? Ça pourrait servir.
 
GERARD LONGUET En tous les cas, ce serait une belle fête pour moi.
 
CHRISTOPHE BARBIER Henri GUAINO n’est pas favorable à la présence d’Angela MERKEL dans un meeting du candidat SARKOZY. Et vous ? Ça vous gêne ou ça vous plaît ?
 
GERARD LONGUET Moi je suis très Européen, j’appartiens au Parti populaire européen, c'est-à-dire le rassemblement européen des partis qui partagent les mêmes convictions, dont la CDU de madame MERKEL. Cela ne me choquerait pas. Cela étant, le bon élève de la classe n’est jamais aimé.
 
CHRISTOPHE BARBIER Et il faut quand même le suivre, l’exemple du bon élève à défaut de l’aimer ?
 
GERARD LONGUET Il faut suivre l’exemple du bon élève, il faut rapporter de bonnes notes à ses parents – c'est-à-dire aux électeurs français.
 
CHRISTOPHE BARBIER Il faut rapporter aussi des parrainages pour se présenter. Est-ce que vous êtes pour l’anonymat des parrainages, qui permettrait à Marine LE PEN sans doute d’être qualifiée ?
 
GERARD LONGUET En tous les cas, cet anonymat jusqu’à présent personne ne l’a demandé et en période de campagne, ça me paraît un petit peu tard. La vraie question – la vraie question c’est pourquoi diable personne n’ose signer pour le Front National ?
 
CHRISTOPHE BARBIER Parce que les élus, les petits maires, ils craignent d’être sanctionnés à l’intercommunalité. Ils craignent d’être sanctionnés par le préfet, ils ont peur.
 
GERARD LONGUET Parce que peut-être que le message présenté par madame LE PEN est un message de violence, de conflit, de rejet. Il faut aussi que madame LE PEN se pose des questions sur son acceptation par les responsables.
 
CHRISTOPHE BARBIER Mais 15-20 % des sondés formulent le désir de voter pour elle. Ce serait compliqué quand même de l’éliminer.
 
GERARD LONGUET C’est un bon sujet et ils l’exprimeront aux élections législatives s’ils ne le font pas aux présidentielles. Moi personnellement, ça ne me dérange pas du tout qu’elle soit candidate mais il se trouve que les gens n’ont pas envie de la parrainer.
 
CHRISTOPHE BARBIER Marine LE PEN a été chahutée hier à son arrivée à La Réunion. Elle accuse l’Etat de ne pas la protéger. C’est vrai ?
 
GERARD LONGUET Je ne pense pas. Je pense qu’il y a – bon, c’est la spontanéité de la démocratie en période de campagne, mais c’est vrai qu’elle suscite des passions. Elle doit aussi se poser la question : dans un pays qui a besoin de rassemblement, qui a besoin d’entente, les candidats qui suscitent les divisions sont évidemment... payent ce qu’ils sèment.
 
CHRISTOPHE BARBIER En 2017, vous seriez favorable à un parrainage par un certain nombre de citoyens, d’électeurs comme le suggère François HOLLANDE ?
 
GERARD LONGUET Ça déplace le problème mais ça ne le règle pas parce qu’à ce moment-là, les citoyens doivent donner leur nom ? Il y aura des fichiers avec des citoyens qui auront signé pour un candidat ? Ça me paraît un peu compliqué.
 
CHRISTOPHE BARBIER La France rappelle à Paris son ambassadeur en Syrie. Est-ce que ce n’est pas un peu mince comme mesure ?
 
GERARD LONGUET C’est un début. Nous sommes dans une période de débat. La France a fait son maximum au Conseil de sécurité des Nations Unies avec le soutient de la Ligue arabe pour obtenir une condamnation ferme de Bachar el-ASSAD.
 
CHRISTOPHE BARBIER Ça a raté.
 
GERARD LONGUET Non, non. Il se trouve que la Russie – appelons un chat, un chat – a pris la décision de bloquer et en contrepartie aujourd'hui s’engage dans une négociation directe avec Bachar el-ASSAD. On verra bien ce que cela donnera. En attendant, rappelons notre ambassadeur.
 
CHRISTOPHE BARBIER Vous croyez à l’issue diplomatique russe ? C’est-à-dire obtenir de Bachar qu’il se calme ?
 
GERARD LONGUET En tous les cas, les Russes se sont trop avancés pour ne pas essayer d’apporter un résultat.
 
CHRISTOPHE BARBIER Est-ce qu’on ne peut pas aider militairement les rebelles, ne serait-ce qu’en leur fournissant des armes ?
 
GERARD LONGUET Non.
 
CHRISTOPHE BARBIER Pourquoi ? On l’a fait pour…
 
GERARD LONGUET Parce que la France ne décide pas toute seule d’aider Pierre, Paul ou Jacques. La France met en oeuvre, le cas échéant, des décisions adoptées par le conseil de résolution des Nations Unies. La France n’est pas – elle contribue à une démocratie mondiale, elle ne décrète pas le bien et le mal toute seule.
 
CHRISTOPHE BARBIER Si la Russie échoue, une nouvelle tentative de résolution avec aide militaire ou intervention militaire, ou zone d’exclusion aérienne, c’est une possibilité ?
 
GERARD LONGUET Je pense que si la Russie ne fait pas bouger Bachar el-ASSAD, elle reviendra au conseil de sécurité sur ses positions de blocage antérieures.
 
CHRISTOPHE BARBIER Est-ce qu’il a franchi un point de non-retour, Bachar el-ASSAD, pour ce qui est du pouvoir politique ?
 
GERARD LONGUET Profondément, oui. Profondément, oui. Moi je me pose parfois la question : mais quand on voit ces morts civils alignés, il y a des choses qui sont inacceptables, inacceptables.
 
CHRISTOPHE BARBIER Les Etats-Unis avancent à 2013 – c’est semi-officiel – leur date de retrait d’Afghanistan comme la France. Ça arrange bien le candidat SARKOZY ?
 
GERARD LONGUET En tous les cas, ça prouve que Nicolas SARKOZY a eu raison de bousculer le jeu et de, par exemple, de proposer au président KARZAÏ une transition rapide et chacun a envie aujourd'hui que les Afghans prennent leurs responsabilités en main. Cette initiative du président de la République, eh bien OBAMA la comprend et j’ai l’impression qu’il la partage.
 
CHRISTOPHE BARBIER Est-ce que ce n’est pas la preuve plutôt qu’on va laisser tomber le gouvernement KARZAÏ ?
 
GERARD LONGUET Non. Ça prouve que l’armée nationale afghane, et j’en parle d’expérience pour l’avoir vu sur le terrain, est en train d’assumer ses responsabilités. C’est exactement ce que nous voulions : que les Afghans règlent leurs problèmes par eux-mêmes, sans puissance extérieure voisine impliquée fortement.
 
CHRISTOPHE BARBIER Vous ne pensez pas que cette armée, que cet Etat, vont s’effondrer sur eux-mêmes, totalement infiltrés comme on a pu le voir ?
 
GERARD LONGUET Absolument pas. Absolument pas. Pas totalement infiltrés : il y a des infiltrations, c’est une évidence, mais c’est une armée du gouvernement, une police qui fonctionne et qui dans les zones où la transition était assurée, c'est-à-dire où elle est seule, assure son mandat.
 
CHRISTOPHE BARBIER Est-ce que la vente du Rafale en Inde est quelque chose de définitivement acquis ou est-ce qu’il peut y avoir encore un échec de ce contrat ?
 
GERARD LONGUET Juridiquement, c’est une négociation exclusive : ce n’est pas un contrat définitivement acquis sauf que quand vous décidez de ne discute qu’avec une seule personne, normalement on doit s’entendre.
 
CHRISTOPHE BARBIER Qu’est-ce qui peut compliquer ? Qu’est-ce qui peut faire achopper encore le contrat ?
 
GERARD LONGUET Je vais vous dire. Ce sont des contrats qui portent sur trente ou quarante ans de mise en oeuvre d’un appareil, d’un système industriel. Il y a évidemment des paramètres à fixer et entre le GIE Rafale d’un côté et le gouvernement indien de l’autre, ils ont à négocier. Je pense que la négociation aboutira, j’en ai la quasi-certitude.
 
CHRISTOPHE BARBIER Et nous ferons un gros transfert de technologies vers l’Inde.
 
GERARD LONGUET Et nous ferons un partenariat avec l’Inde et un pays comme la France ne peut réussir à l’international qu’en étant partenaire. Nous le sommes aujourd'hui dans l’automobile avec le Maroc comme nous l’avons été avec la Roumanie, eh bien en matière aéronautique nous travaillons avec les Etats-Unis par exemple pour les Falcon. Nous travaillerons avec l’Inde comme nous l’avons fait depuis, permettez-moi de le dire, cinquante ans. Ça fait cinquante ans que la France équipe l’armée indienne.
 
Source : Premier ministre, Service d’Information du Gouvernement, le 10 février 2012