Déclaration de M. frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, sur le rôle de la Commission de terminologie et de néologie pour la défense de la langue française, Paris le 2 mai 2012.

Texte intégral

Monsieur le Président,
Monsieur le Délégué général à la langue française et aux langues de France,
Monsieur le président de la Bibliothèque nationale de France,
Monsieur le Directeur général de l'Autorité de régulation professionnelle de la publicité,
Messieurs les directeurs généraux et leurs représentants,
Monsieur le Haut fonctionnaire de terminologie et de néologie,
Mesdames et Messieurs, chers amis,
Il y a un peu plus d'un mois, l'occasion m'a été donnée de célébrer la Semaine de la langue française avec bon nombre d'entre vous, autour des Dix mots qui ont donné lieu à toutes sortes de manifestations ludiques, festives, créatives et récréatives, et qui ont rassemblé des acteurs en tout genre : élèves des écoles, Comédiens français, artistes amateurs et professionnels, associations, travailleurs sociaux…
Aujourd'hui, c'est de termes qu'il va être question. Encore des mots, toujours des mots, mais ceux, très sérieux, des spécialistes : les mots du langage professionnel, ceux de l'innovation technique et scientifique. C'est à des experts que je m'adresse, à vous qui êtes pour la plupart des spécialistes dans un secteur très pointu de la culture ou de la communication.
Votre mission est de contribuer à « l'enrichissement de la langue française ». La formule est belle, chargée de sens ; elle est aussi porteuse d'une forte responsabilité.
Nous sommes au coeur d'un dispositif de l’État français, qui, chacun le sait, a toujours considéré de sa responsabilité de faire de la langue une des composantes les plus fortes de l'identité et de l'unité nationales, et de ce que l'on appelle aujourd'hui la cohésion sociale.
S'y ajoutent à notre époque, plus que jamais, de forts enjeux économiques. Nous avons à valoriser nos savoirs et nos savoir-faire dans un contexte mondialisé. Nous voulons aussi faire valoir une manière d'appréhender le monde, une forme de pensée qui nous est propre. Or, c'est un truisme, les mots véhiculent la pensée, et c'est par le « langage françois » que notre culture et que nos valeurs se sont propagées depuis la Renaissance. On ne saurait dissocier notre rayonnement culturel et scientifique de celui de notre langue, qui en est autant le fondement que le truchement.
C'est aussi une langue à vocation internationale, que nous partageons avec d'autres. Forte de sa diversité, elle peut faire obstacle à une uniformisation qui passe par le recours à des concepts directement empruntés, sans être assimilés.
La langue française, comme toutes les autres, est riche de tous les apports étrangers qui se sont accumulés au cours des siècles et aujourd'hui comme hier, il serait bien dommage et même néfaste de se priver de ces emprunts.
Pour autant, nous avons un devoir qui est de préserver l'avenir de notre langue, de veiller à ce qu'elle ne devienne pas un pur objet patrimonial – la langue de Molière et de Racine, certes belle, mais incapable de dire le monde d'aujourd'hui, et contrainte de s'effacer devant une langue unique, elle-même appauvrie, simplificatrice et réductrice de la pensée.
Or une langue qui ne s'enrichit pas s'appauvrit et elle est vouée à une disparition prochaine. D'où ce travail à caractère normatif, mais peu contraignant, qui mise surtout sur son aptitude à convaincre et qui ne peut porter tous ses fruits sans une reconnaissance officielle manifeste. Pour ma part, je lui donne mon appui, sans réserve.
Le dispositif officiel d'enrichissement de la langue, animé et coordonné par la délégation générale à la langue française et aux langues de France, sous la houlette de Xavier North, est complexe mais parfaitement structuré. Sans entrer dans le détail, je veux seulement souligner la place prépondérante de la Commission générale présidée par Marc Fumaroli, qui en est l'instance principale, et, bien entendu, le rôle déterminant de l'Académie française, dont je salue les représentants ici présents. Ce réseau, vous le savez, comporte dix-huit commissions spécialisées de terminologie et de néologie implantées dans les ministères, chacune traitant des domaines de compétence du ministère auquel elle est rattachée.
La mission de notre commission, comme des dix-sept autres qui sont à la base du dispositif, est de rendre possible et effectif le droit au français de nos concitoyens : le droit, notamment, de s'approprier les réalités contemporaines qui arrivent dans notre quotidien le plus souvent en anglais, ce qui est singulièrement visible dans le domaine des technologies de l'information et de la communication, qui sont une des attributions majeures de ce ministère. Si votre commission a vocation à traiter l'ensemble du vocabulaire de la culture, sous tous ses aspects, dans toutes ses dimensions, elle a désormais à s'intéresser prioritairement aux technologies de pointe et particulièrement aux avancées spectaculaires du « numérique ».
Mesdames et Messieurs, il ne s’agit pas ici, pour vous, de chercher à freiner ou renverser l'évolution naturelle d'une langue qui se façonne librement et spontanément. Il serait vain et dénué de sens de vouloir donner un équivalent français à chacun des termes anglo-américains qui s'introduisent dans notre vocabulaire et dont bon nombre sont voués à une existence éphémère - un progrès chassant l'autre, une mode se substituant à une autre, un mot remplaçant l'autre. Encore moins conviendrait-il de vous pencher sur les mots étrangers entrés dans la langue depuis longtemps, et qui l'ont enrichie. Qui aurait le sentiment de ne pas parler français en disant que les fans du club de tel chanteur de jazz portent un T-shirt à son effigie ?
En revanche cerner des concepts encore mal connus et souvent complexes, les définir de façon claire et compréhensible pour les profanes, leur trouver un équivalent français qui soit parlant, et faire ainsi la preuve que notre langue est apte à concevoir et à exprimer la modernité, voilà ce qui doit être votre ambition.
Ce travail d'élucidation des notions nouvelles et hautement techniques qui généralement n'ont encore de nom qu’anglais, afin de proposer une désignation en français, et les rendre accessibles à tous, c'est précisément la tâche qui vous incombe. Je ne prendrai qu'un exemple : je sais à quel point les discussions ont été serrées lorsqu'il s'est agi l'an dernier de définir sans ambiguïté et de nommer respectivement la liseuse et le livre numérique, ce qui avait une importance cruciale pour la législation et la réglementation à adopter en la matière.
Votre commission, créée en 1998, a connu trois mandats successifs. Il m'appartenait de la renouveler pour son quatrième mandat. J'ai souhaité que soit rendue manifeste la vitalité de cette assemblée et je me réjouis qu'y entrent aujourd'hui de nouveaux membres, pour certains très jeunes, et venus d’horizons très divers : il nous faut en effet bien faire comprendre que l'effort terminologique n'est pas un combat d'arrière-garde mené par des esprits passéistes, puristes et grognons, déplorant la colonisation de notre vocabulaire, mais au contraire le fait de personnes enthousiastes, qui portent un regard confiant sur l'avenir de notre langue et y contribuent avec autant de compétence que d'imagination.
Il fallait aussi ancrer vos travaux dans la continuité. Je remercie les membres déjà chevronnés de la commission qui ont accepté de poursuivre leur action pour quatre nouvelles années. Je remercie également très chaleureusement le haut fonctionnaire de terminologie et de néologie de ce ministère, Jean-Sébastien Dupuit, qui réussit l'exploit de conjuguer son travail de pilotage et de coordination de la commission avec ses lourdes responsabilités d'inspecteur général au sein du ministère. Je sais que vous pouvez compter sur lui, comme il peut compter sur vous, pour que vos travaux soient productifs et pour les faire connaître et reconnaître le plus largement possible.
Cette action n'est pas un petit sprint intermittent : c’est un travail de longue haleine porté par une vision à long terme. Vous vous êtes engagés pour quatre ans de labeur intensif et passionnant. Vous allez vous pencher sans perdre de temps sur des notions souvent encore mal maîtrisées, mal comprises, et vous allez les rendre accessibles au plus grand nombre. Vous allez permettre à l’État de remplir son devoir d'exemplarité en s'exprimant en français dans ses textes. Vous allez nous aider à franchir le cap de la révolution numérique sans perdre ce qui fait notre spécificité linguistique et culturelle.
Je remercie chacun personnellement de son engagement pour ce travail qui exige à la fois la rigueur des scientifiques et la créativité des poètes.
Je serai heureux d'entendre chacun de vous se présenter, à commencer par votre nouveau président, Jean-Pierre Biron, qui a été à mes côtés jusqu'à aujourd'hui et qui a bien voulu devenir le capitaine du navire. Qu'il en soit remercié.
Mais je voudrais d'abord donner la parole à celui qui a la responsabilité du bon fonctionnement de l'ensemble du dispositif et du secrétariat permanent de la Commission générale à laquelle vos travaux sont soumis, Xavier North.Source http://www.culturecommunication.gouv.fr, le 3 mai 2012