Interview de M. Benoit Hamon, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à France-Inter le 30 juin 2014, sur l'abandon de l'expérimentation de l'égalité sexuelle des élèves ((ABCD de l'égalité).

Texte intégral


PATRICK COHEN
Bonjour Benoît HAMON.
BENOIT HAMON
Bonjour.
PATRICK COHEN
Recul, reculade, marche-arrière, voilà ce qu’écrit la presse ce matin à propos de ces ABCD de l’égalité que vous abandonnez. Pourquoi ?
BENOIT HAMON
D’abord, les ABCD de l’égalité c’est quoi. Ce sont des formations, de 600 enseignants volontaires, pour les aider à lutter contre des stéréotypes, qu’inconsciemment ils pouvaient véhiculer dans leur classe en faisant la différence entre les garçons et les filles, d’une part.
PATRICK COHEN
On l’a réexpliqué ce matin sur INTER.
BENOIT HAMON
Et d’autre part, ce sont des outils pédagogiques mis au service de ces 600 enseignants, pour justement faciliter la transmission d’une culture de l’égalité. Les ABCD c’était donc une expérimentation, comme il en existe de multiples dans l’Education nationale…
PATRICK COHEN
Dont la généralisation était prévue en septembre prochain.
BENOIT HAMON
Sous réserve, évidemment, que l’évaluation de cette expérimentation soit bonne. Que dit l’évaluation de cette expérimentation ? Elle dit que les ABCD ça a été positif. Positif auprès des enseignants, positif auprès des parents. Et cela justifie, quoi ? Qu’à partir de cette expérimentation, nous fassions quoi ? une généralisation, d’une part, de la formation initiale des enseignants, d’autre part de la formation continue de tous les enseignants, de la maternelle au lycée, avec une priorité au premier degré, aux 320.000 enseignants du premier degré, et que nous mettions à disposition de ces enseignants formés, les outils pédagogiques à partir d’un certain nombre des modules ABCD, une mallette pédagogique, pour pouvoir justement transmettre cette culture de l’égalité. Ce que nous allons faire, d’un mot, c’est passer de 600 enseignants formés, à 320.000 enseignants du premier degré en formation continue, qui vont, dès la rentrée prochaine, disposer des instruments pour pouvoir adopter et mettre en oeuvre ces modules pédagogiques, que nous allons former 25.000 enseignants en formation initiale sur ces modules pédagogiques et cette culture de l’égalité…
PATRICK COHEN
Ça ne sera pas tout de suite ça.
BENOIT HAMON
D’accord.
PATRICK COHEN
Les profs sont formés au rythme de l’arrivée des nouveaux profs.
BENOIT HAMON
Oui, les 25.000 nouveaux.
PATRICK COHEN
Ça fait 3 % des effectifs chaque année, à peu près.
BENOIT HAMON
Oui, je viens de vous parler de 320.000 professeurs, qui sont dans les écoles aujourd’hui, en premier degré.
PATRICK COHEN
Oui, et qui seront formés quand ?
BENOIT HAMON
Qui seront formés en cours d’année, il y a 9 heures de formation continue.
PATRICK COHEN
Donc pour les élèves.
BENOIT HAMON
Pour les élèves, pour les 6 millions d’élèves des écoles publiques aujourd’hui, nous allons mettre en oeuvre, quoi ? Le fait que, sur la déconstruction aujourd’hui d’un certain nombre de stéréotypes – je fais vite, mais de quoi on parle ? du fait que les garçons respectent parfois moins bien les filles, le fait que, inconsciemment, on passe plus de temps avec des garçons qu’on juge prompts à se démobiliser quand les filles elles ne le seraient pas, le fait que quand l’école se termine on dit « c’est l’heure des mamans », etc., etc. La réalité c’est que, nous voulons éviter que dans l’école se construise une forme de, conviction pour certains, qu’il y aurait des matières pour les filles et des matières pour les garçons, des métiers, des formations et des diplômes pour les filles, des métiers, des formations et des diplômes pour les garçons, etc. C’est cette culture de l’égalité qui doit s’apprendre, que nous allons enraciner, par la généralisation de modules pédagogiques qui ne vont pas concerner que 600 enseignants, dans 10 académies, mais bien toute l’école de la République.
PATRICK COHEN
A terme, combien d’élèves à la rentrée prochaine ?
BENOIT HAMON
Mais dès la rentrée prochaine.
PATRICK COHEN
Tous les élèves.
BENOIT HAMON
La mallette pédagogique, elle est à la disposition des enseignants dès le 2 septembre, la formation continue elle commence dès le 2 septembre, la formation des inspecteurs de l’Education nationale également. Comment vous dire. Quand il y a une expérimentation, quand il y a un dispositif pionnier, que regarde-t-on ? S’il a fonctionné ou pas. Le bilan est véritablement positif, et j’ai décidé de mettre ce rapport de l’Inspection générale ce matin-même en ligne pour que tout le monde en mesure l’intérêt, mais, ce que je dis c’est que…
PATRICK COHEN
Mais ce rapport il ne prônait pas l’abandon des ABCD de l’égalité, il disait il faut les amplifier.
BENOIT HAMON
Exactement, ce que nous faisons.
PATRICK COHEN
Oui, sauf qu’il n’y aura plus, comme dans les ABCD, de moments particuliers, d’ateliers ou de séances dédiés à l’apprentissage de l’égalité filles/garçons.
BENOIT HAMON
Elles peuvent parfaitement avoir lieu…
PATRICK COHEN
Elles peuvent ?
BENOIT HAMON
Evidemment, elles peuvent parfaitement avoir lieu, comme…
PATRICK COHEN
C’est à la discrétion des enseignants.
BENOIT HAMON
Mais, aujourd’hui, justement, nous ne voulons plus que cette question de l’égalité relève de la faculté d’un enseignant à adopter ou à rejeter ces modules pédagogiques, nous pensons qu’ils sont indispensables pour faire en sorte que tous les enfants apprennent à se respecter entre eux, ce qui n’est plus le cas, ou ce qui est moins le cas aujourd’hui dans un certain nombre d’écoles.
PATRICK COHEN
Est-ce que ça figurera dans les programmes ?
BENOIT HAMON
Alors attendez, c’est le deuxième aspect. On parle de la formation des enseignants. Il y a ensuite ce qu’on appelle les programmes scolaires, c'est-à-dire ce qui doit être ce que nul ne doit ignorer au terme de sa scolarité obligatoire, le socle des compétences et de connaissances.
PATRICK COHEN
Les nouveaux programmes ont été retardés d’1 an !
BENOIT HAMON
Les nouveaux programmes ils rentrent en vigueur à partir de 2016. Nous aurons quoi dans ces nouveaux programmes ? nous aurons justement le fait que l’égalité, dans un cours d’Histoire-géographie, l’égalité dans un cours de français, l’égalité en éducation physique et sportive, eh bien ça s’apprend, ça s’apprend et ça amène à ce que les enseignants ne véhiculent plus certains clichés, et que les élèves apprennent qu’ils sont différents, selon qu’ils sont garçon ou fille, le but ce n’est pas de nier leurs différences, mais qu’ils sont égaux en droits, et que cette égalité, eh bien si on veut vivre ensemble, elle s’apprend.
PATRICK COHEN
Ce sera donc dans les nouveaux programmes de la rentrée 2016.
BENOIT HAMON
Ce sera dans les nouveaux programmes, c’est dans la formation initiale des enseignants – vous permettez qu’on prenne un peu de temps pour faire les nouveaux programmes, c’est quand même suffisamment sérieux – et puis il n’y a pas que l’égalité, il y a le français, il y a les mathématiques, et après tout je rappelle que, aujourd’hui, dans les écoles primaires, ce sur quoi l’école française recule, ce sont les mathématiques et le français. un mot sur le français, si je peux dire un mot, c’est que, aujourd’hui, une des failles, une des lacunes, de l’école primaire française, c’est dans la compréhension des textes, dans le fait qu’on sache lire correctement mais qu’on ne sache pas tirer les informations d’un texte, et cette transmission des langages, elle est indispensable si on veut que les enfants pensent, raisonnent, formulent un jugement, communiquent, respectent le jugement de l’autre. Voilà aussi une des priorités de l’école primaire, faire en sorte que nos enfants maîtrisent davantage les langages pour qu’ils puissent mieux exprimer ce qu’ils pensent, et mieux respecter ce que l’autre pense. Tout ça est cohérent, je veux le dire, tout ça est cohérent, et cette culture de l’égalité qu’on enracine, elle ne se résume pas – pour faire vite – à un programme expérimental, et pardon de ne pas résumer l’égalité à une étiquette, et moi je souhaite que tout cet emballement qu’on a connu dans les deux, trois derniers jours, au regard du programme sans précédent que nous allons mettre en oeuvre à l’école, que cet emballement retombe pour qu’on se concentre sur l’essentiel, le fait que, aujourd’hui…
PATRICK COHEN
L’emballement il est dû à votre communication, Benoît HAMON. En abandonnant ce sigle, cette étiquette, comme vous dites, ABCD, qui a été une cible pendant des mois, vous donnez l’impression de céder aux opposants à ce programme.
BENOIT HAMON
On donne l’impression, mais donner l’impression ça ne veut pas dire pour autant qu’on le fait. La réalité c’est que quand…
PATRICK COHEN
Vous auriez pu garder ABCD.
BENOIT HAMON
Mais pourquoi aujourd’hui, il y a des familles, qui sont…autour du thème ABCD il y a de la confusion, certains considèrent qu’on fait un cours d’éducation sexuelle, qu’on touche à l’identité sexuelle, c’est devenu un étendard, au-dessus de l’école, qui justifie aujourd’hui toutes les batailles qu’on emmène dans l’école, et moi je veux que l’école cesse d’être un champ de bataille, et quand on enseigne l’égalité ça ne peut pas s’enseigner correctement, l’égalité filles/garçons, dans une atmosphère qui est une atmosphère de luttes, de polémiques, entre adultes.
PATRICK COHEN
Donc il fallait ce nom à la poubelle.
BENOIT HAMON
C’est pour ça que, qu’est-ce qu’il reste à la fin ? Non plus 600 enseignants, mais tous les enseignants formés, de la maternelle au lycée, priorité au primaire, en formation continue, formation de tous les jeunes professeurs dans le tronc commun de leur formation initiale, formation des inspecteurs de l’Education nationale, et donc des cadres de l’Education nationale, de surcroît mise à disposition d’une mallette pédagogique pour les enseignants. et j’y rajoute une chose, information, dans les conseils d’école, des parents, parce que les parents ont posé beaucoup de questions sur ce qu’étaient ces ABCD, certains s’inquiétant de ce qui allait être enseigné à leurs enfants, eh bien nous leur apprenons que ce qui va être enseigné c’est qu’il n’y a pas de métier réservé, pas de diplôme réservé, qu’il faut pouvoir accorder de l’attention autant aux filles qu’aux garçons, de considérer aujourd’hui qu’on doit enseigner sans clichés et que les clichés sexistes ne doivent plus être au coeur de l’école, c’est ça qui va se passer. C’est, je crois pouvoir le dire, sans équivalent, ce que nous allons lancer, en Europe et en France, pour ce qui a été fait jusqu’à présent, et je regrette que, à partir de ces batailles d’adultes, on en oublie que, dans cette affaire, nous avons décidé de faire de l’enfant, et de ce qu’il apprend, notre priorité. Et ce sera toujours ma boussole. La priorité c’est l’enfant et ce qu’il apprend. J’écoute tout le monde, mais je ne lâcherai pas cette priorité à l’enfant.
PATRICK COHEN
Votre actualité Benoît HAMON c’est aussi ce déplacement que vous faites aujourd’hui sur le campus de Bobigny à l’université Paris 13 pour évoquer la réforme des bourses. Vous allez renforcer l’aide sociale aux étudiants ?
BENOIT HAMON
Oui, nous voulons engager une deuxième vague de revalorisation des bourses, ainsi 77.500 étudiants, qui jusqu’ici bénéficiaient d’une bourse à échelon zéro, c'est-à-dire qui n’avaient qu’une exonération des droits d’inscription à l’université, vont bénéficier, pour ces 77.500 étudiants, de 1000 euros par an, ils vont ainsi avoir 1000 euros qu’ils n’avaient pas auparavant, c’est un plan de près de plus de 80 millions d’euros que nous allons consacrer à l’aide sociale étudiante, et à donc permettre à ces jeunes étudiants, qui jusqu’ici ne bénéficiaient que d’une exonération des droits d’inscription, de bénéficier, parce qu’ils sont issus de familles modestes, d’une bourse de 1000 euros par an…
PATRICK COHEN
Là on parle des boursiers qui, des 90.000 boursiers qui ne touchaient jusqu’ici aucune aide, c’est ça ?
BENOIT HAMON
Absolument, qui touchaient, qui avaient droit à une exonération des droits d’inscription…
PATRICK COHEN
Juste l’exonération des droits d’inscription.
BENOIT HAMON
Nous avions commencé à revaloriser les bourses sous la forme d’une première vague, c’était un engagement du président de la République, vis-à-vis notamment des organisations étudiantes, que nous revalorisions l’aide sociale, cette deuxième vague d’aide sociale en direction des étudiants est honorée aujourd’hui, et je suis très heureux de pouvoir dire à ces étudiants boursiers et à leurs familles que l’engagement qui avait été pris par le président de la République est tenu, dès la rentrée prochaine, en 2014, alors qu’ils ne bénéficiaient pas de bourse, ils seront désormais boursiers et bénéficieront de 1000 euros.
PATRICK COHEN
90.000 boursiers concernés.
BENOIT HAMON
77.500, exactement.
PATRICK COHEN
Merci Benoît HAMON pour cette précision. On vous retrouve dans quelques minutes avec les questions des auditeurs de FRANCE INTER sur tous les sujets qui vous concernent évidemment, Benoît HAMON, ministre de l’Education.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 juillet 2014