Déclaration de Mme George Pau-Langevin, ministre des outre-mer, en hommage à Alphonse de Lamartine, signataire du décret du 27 avril 1848 abolissant l'esclavage, à Mâcon-Loché le 13 mai 2016.

Texte intégral

Mesdames, messieurs,
Je suis heureuse d'être avec vous aujourd'hui, pour cet hommage à Alphonse de Lamartine, poète, romantique et député qui défendit la République et ses valeurs.
Il proclama la Seconde République le 25 février 1848. Une république émancipatrice, qui crée le suffrage universel pour les hommes, rétablit la liberté de réunion et de la presse. Et qui abolit l'esclavage.
Pour le gouvernement provisoire, avec Dupont (de l'Eure), Armand Marrast, Garnier-Pagès, Albert, Marie, Ledru-Rollin, Flocon, Crémieux, Louis Blanc, et Arago, Lamartine signa le décret du 27 avril 1848. Cet hommage est pour moi un moment important du « 2ème mois des mémoires de l'Esclavage et des combats pour l'Égalité », quinze ans après l'adoption de la loi Taubira du 21 mai 2001, reconnaissant la traite et l'esclavage comme des crimes contre l'humanité.
Il y a trois jours, j'étais au Sénat pour la journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et des abolitions, en présence du Président de la République, du Révérend Jesse Jackson et de nombreux ministres.
Il y avait aussi de nombreux enfants, qui ont participé au concours national « La Flamme de l'Egalité », un concours ouvert aux écoles, collèges et lycées sur l'histoire de la traite, l'esclavage et les abolitions. Un concours que j'ai organisé avec la ministre de l'Education Nationale et le CNMHE, le Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage.
Cette première édition fut un succès. Près de trois mille enfants ont été touchés par cette initiative et je m'en réjouis, parce qu'il s'agit pour nous de diffuser cette histoire qui est notre héritage commun. Je leur dis merci et je remercie également leurs enseignants impliqués dans cette belle aventure.
Je tiens à saluer le travail des classes de 3ème et 4ème de du collège Jean Moulin de Montceau- les-Mines qui ont reçu le prix spécial du Jury de la « Flamme de l'Egalité » des mains de la ministre de l'Education Nationale mardi dernier et dont vous avez pu voir la pièce « Esclaves », hier.
Bravo à ces jeunes ! Nous tentons de faire sentir les souffrances qu'il y a derrière ce mot « Esclavage ». Nous ne pouvons en effet que les imaginer et rendre hommage à ceux qui les ont subies et à ceux qui ont lutté pour que cela cesse.
Lamartine fut de ceux là. Lamartine, fut de ceux qui combattirent pour que l'émancipation des esclaves devienne réalité.
Pendant treize ans, il n'eut de cesse de défendre à la tribune ses idéaux de justice et d'humanité, s'opposant à ce qui était présenté, vécu et pensé par beaucoup à l'époque comme une nécessité ! L'esclavage était en effet un système économique, le fondement d'une société tournée vers l'enrichissement et reposant sur l'exploitation ultime d'hommes et de femmes réduits au rang de biens meubles, à leur seule fonction de biens de production !
Lamartine monta à la tribune pour dire sa conviction que l'asservissement d'hommes par d'autres hommes n'était ni juste, ni souhaitable et qu'il fallait y mettre un terme. Voici ce qu'il déclare lors d'un Discours à la chambre des députés en 1835.
« Non, Messieurs, nous ne croirons jamais à ces prétendues nécessités des crimes sociaux, à cette prétendue impuissance des races humaines d'arriver à la possession des droits que Dieu leur a faits, pas plus qu'à cette impossibilité de cultiver certaines plantes autrement qu'en dégradant toute une famille humaine. S'il en était ainsi, périssent ces plantes qui ne pourraient croître que sous la sueur et le sang des esclaves ! »
La lecture des discours de Lamartine, est extrêmement éclairante. Elle nous invite à analyser ce combat pour la justice et l'humanité avec les yeux d'un homme du 19ème siècle en plein bouleversement économique et transition du capitalisme mondial. Le devoir est humain, moral, mais les conséquences sont aussi d'ordre économique et financier. « Qu'attendons-nous, Messieurs ? Indépendamment de ce résultat tout moral, vous aurez des colonies mieux cultivées par le travail libre, où les procédés les plus économiques, les machines et les industries qu'elles exigent s'établiront ; une population plus nombreuse et plus riche qui consommera une somme bien plus forte des produits industriels de la métropole ; les denrées coloniales, le sucre surtout, à meilleur marché sur le continent et devenant accessible à la consommation de toutes les classes ; une réduction notable dans vos forces militaires aux colonies et dans la mortalité des troupes que vous êtes forcés d'y tenir. » Lamartine défend l'homme derrière l'esclave, il défend la République, et il défend la loi qui selon lui doit mettre un terme à l'esclavage. Le combat émancipateur de Lamartine procède d'une vision humaniste qui propose une approche qui veut aussi prévenir les déséquilibres qui résulteraient de l'abolition. Il n'est pas forcément facile de comprendre cette position avec les yeux d'aujourd'hui !
Parce que oui, Lamartine défendit également l'indemnisation des colons ! Une indemnisation, qui selon lui était de nature à maintenir un équilibre dans les colonies. En cela, il voulait imiter les Anglais qui avaient adopté l'Abolition Bill en 1833.
Dans un discours prononcé au banquet donné aux délégués des sociétés anglaise et américaine, à Paris le 10 février 1840, il expose une nouvelle fois sa position : « La propriété du colon est fondée sur des garanties égales aux garanties de vos champs et de vos maisons ; car il possède en vertu d'une loi mauvaise, mais d'une loi commune à tous. Vous devez donc punir la société de la mauvaise loi qu'elle a faite, et non le colon de la mauvaise nature de sa propriété ; c'est-à-dire, vous devez compenser aux colons la spoliation, sous peine de ne réparer une iniquité que par une autre iniquité ! »
Il est le témoin de son temps mais il choisit son camp. Celui du refus de l'inhumanité, celui de la République. Sans doute pour lui l'indemnisation était le prix à payer pour permettre à la loi d'abolition de passer. Il faut se rappeler que lors de la première abolition en 1794, le décret d'abolition n'avait pu être mis en application ni à la Réunion où les représentants de la Convention avaient été renvoyés, ni à la Martinique qui avait préféré pactiser avec les anglais.
Nous ne pouvons pas nous mettre à la place de Lamartine, tout comme il nous est impossible réellement même si nous pouvons l'imaginer, de nous mettre à la place des esclaves, ancêtres des ultramarins d'aujourd'hui.
Nous disons aujourd'hui que ces combats-là furent des combats pour la liberté ; que si nous ne faisions pas ce que nous faisons aujourd'hui, c'est-à-dire nous souvenir, rendre hommage à tous ces combattants de la liberté, ce serait injuste.
Le souvenir des esclaves, le souvenir des défenseurs des esclaves pour leur liberté, qu'ils furent esclaves eux-mêmes, ou membres de sociétés abolitionnistes, ou simples citoyens - comme les habitants de Champagney (en Haute Saône) ou de Toulon-sur-Arroux en Saône-et-Loire qui dès 1789 réclamèrent dans leur cahier de doléances la fin de l'esclavage- qu'ils furent députés comme Lamartine, ce souvenir est indispensable à notre pays, ce souvenir est fécond pour notre nation, ce souvenir est fertile pour les nouvelles générations.
Ce passé assumé, connu et transmis est ce qui nous permettra de nous accepter, semblables et différents. Cette histoire est celle de nos ancêtres. Elle fait partie de notre socle commun. Elle ne peut être le terreau de la haine et de la division, mais au contraire ce qui nous encourage à nous rassembler.
C'est tout le travail des bénévoles, des associatifs, des passionnés, des professionnels impliqués dans les sept villes de votre département qui constituent une partie de la Route de l'abolition, qui elle-même est un fragment de la Route de l'esclave initiée par l'UNESCO en 1994. C'est le travail qui sera approfondi et organisé par la Fondation pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage dont le Président de la République a annoncé la constitution le 10 Mai dernier au jardin du Luxembourg. Je sais la passion, l'engagement des militants culturels qui consacrent leur temps à faire connaître cette histoire et à la partager.
Merci à l'association les Amis des Antilles et à sa présidente Christiane Mathos, conseillère municipale déléguée aux cultures partagées qui organise ce festival, qui permet dans un moment solennel et convivial d'apprendre de nous-mêmes, et de notre pays. Merci à vous.
Source http://www.outre-mer.gouv.fr, le 17 mai 2016