Déclaration de Mme George Pau-Langevin, ministre des outre-mer, en hommage aux victimes de l'esclavage colonial, à Paris le 23 mai 2016.

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Circonstance : 18ème commémoration des victimes de l'esclavage colonial - Fête de la fraternité - Limyè BA Yo, dans les jardins de Montmorin au ministère des outre-mer, à Paris le 23 mai 2016

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Texte intégral

Monsieur le Président du CM 98,
Madame la ministre,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Chers amis.
Nous sommes réunis aujourd'hui pour commémorer ensemble les victimes de l'esclavage colonial. Chaque année, depuis la grande marche de 1998, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent pour cette journée du souvenir.
Cette année compte tenu de l'actualité, de l'état d'urgence, j'ai répondu favorablement à la demande de Serge Romana, le président du CM 98, quand il a souhaité que mon ministère accueille cette journée de commémoration. C'est d'ailleurs un clin d'oeil intéressant à l'histoire que cette initiative. Je me trouvais dans la ville de Grigny, avant de vous retrouver, pour le dévoilement d'un monument à la mémoire des esclaves des colonies françaises, sur lequel, comme à Sarcelles, à Saint-Denis et à Creil, deux cent treize noms, prénoms et matricules d'esclaves ancêtres des habitants actuels de cette ville ont été gravés. Serge Romana, initiateur de cette démarche était à mes côtés, ainsi que le maire de Grigny, Philippe Rio, mais également Hugues Louison, Martial Gamiette et les associations des Antillais, Guyanais et Réunionnais de la municipalité et de la région.
« Le mois des mémoires de l'esclavage et des combats pour l'égalité » que le CNMHE, le Comité National pour la Mémoire et l'Histoire de l'Esclavage, présidé par Myriam Cottias a instauré, rassemble de nombreuses commémorations, qui s'articulent autour de plusieurs dates qui chacune ont une portée particulière pour les territoires et pour notre pays tout entier. Le 27 avril à Mayotte, le 22 mai en Martinique, le 27 mai en Guadeloupe, le 10 juin en Guyane, le 20 décembre à la Réunion. Le 10 mai marquant de son côté la journée nationale du souvenir. Tout au long du mois, les communes ou les associations multiplient les cérémonies ou les débats.
Le 23 mai est aussi une date importante pour la mémoire de l'esclavage et de son abolition. Le 23 mai 1848, le gouverneur Rostolan, devant le soulèvement des esclaves de la Martinique fit entrer en application le décret du 27 avril relatif à l'abolition de l'esclavage. Les esclaves se sont ainsi emparés d'une liberté dont on les avait spoliés depuis des siècles, eux et leurs ancêtres. Dans les jours et les mois qui suivirent, les chaînes furent rompues en Guadeloupe, en Guyane et à La Réunion. Mais si la « maladie des chaînes », selon la belle formule, se soigne, elle ne se guérit jamais tout à fait.
Depuis son expérience d'homme, de philosophe et de psychiatre, Frantz Fanon a écrit des pages que nous ferions bien de relire pour comprendre les blessures des générations venues après, les blessures de ceux que cette tragédie continue à meurtrir. C'est pourquoi le 23 mai 1998, célébrant le 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, à l'appel des associations antillo-guyanaises et réunionnaises, 40 000 personnes ont défilé dans les rues de Paris contre l'oubli, et pour la mémoire des esclaves, ces hommes et de femmes qui furent victimes de la traite et de l'esclavage.
Célébrer l'abolition de l'esclavage, c'est rendre hommage à ces aïeux et qui ont été les instruments d'un système économique, basé sur l'exploitation ultime d'hommes et de femmes considérés simplement comme des biens de production.
On ne construit pas un avenir en dissimulant au présent les ruines de son passé. Ce passé, s'il n'est pas interrogé, s'il n'est pas mis en partage, s'il n'est pas transmis, continuera à faire le lit des blessures et de la discorde. Et si la France a mis du temps à reconnaître cette part de son Histoire, elle l'a fait et continue de le faire dans une volonté d'élucidation, de transmission et de vigilance. Il ne s'agit pas de repentance. Il s'agit de regarder ensemble dans la même direction, avec ce retour sur le passé qui conditionne notre regard sur nous-mêmes et notre avenir.
Notre pays a eu raison quand en 2001, avec la loi Taubira il a été le premier à reconnaître que la traite et l'esclavage sont des crimes contre l'humanité. Il fait ce qu'il faut quand il souhaite que cette histoire pénètre notre mémoire collective grâce à l'école et aux programmes scolaires ; quand la loi institue un comité spécialement chargé de garantir la pérennité de la mémoire de ce crime à travers les générations.
Notre pays poursuit son travail de mémoire quand mon ministère et celui de l'Éducation Nationale avec le CNMHE, lancent le concours national « La Flamme pour l'Egalité », qui permet aux élèves des écoles, des collèges et des lycées d'appréhender cette histoire à travers un projet collectif et fédérateur. J'ai vu à Macon au pays de Lamartine, et à Clermont-Ferrand chez le seigneur de Montmorin ex propriétaire de ce ministère, des travaux très sensibles faits par les jeunes des collèges sur cette tragique histoire.
Notre pays fait preuve de lucidité et de sincérité, quand le Président de la République inaugure le Mémorial Acte en Guadeloupe, en présence de chefs d'État Africains et Caribéens le 10 mai 2015. J'étais présente à cette cérémonie. De nombreux ministres étaient présents à cette cérémonie. Toute la France y était présente.
Notre pays va continuer d'approfondir ce travail de mémoire avec la Fondation que le Président de la République a annoncée le 10 mai dernier. Il en a fixé le cadre : « Cette fondation diffusera la connaissance de l'esclavage, de la traite mais aussi tout le combat des abolitionnistes" "Elle rassemblera toutes les mémoires et tous les Français, que leurs racines soient en Outre-mer, dans l'hexagone ou à l'étranger. "
Le chef de l'État a demandé à Lionel ZINSOU économiste franco-béninois, ancien Premier ministre du Bénin, de mener la mission de préfiguration de la fondation dont le rapport devra être remis à l'automne. Lionel Zinsou réunira autour de lui une équipe de personnalités ultramarines.
Je souhaite que cette fondation rassemble le plus largement possible.
Les victimes de l'esclavage, les suppliciés, les neg marrons, les résistants à ce système immonde méritent que nous soyons unis pour les honorer.
Cette mémoire, si nous voulons l'honorer, nous devons le faire rassemblés, nous devons le faire en nous donnant la main. Le CM98 et la fondation qu'il souhaite monter ont bien sûr toute leur place dans cette nouvelle étape. Nous le devons à la mémoire des victimes de ce drame et à la transmission nécessaire aux générations qui viennent après nous. Non pour vivre dans le chagrin, ou la vindicte, mais au contraire pour que le souvenir de cette catastrophe nous permette d'être vigilants et lucides dans nos vies présentes. La vigilance, parce que si nul ne peut être tenu pour responsables des fautes et des crimes de ceux qui nous ont précédés, nous avons le devoir de tirer les leçons de l'Histoire et de veiller à ce que ne se répètent jamais de tels crimes. Ces derniers mois sont là, au cas où nous aurions voulu l'oublier, pour nous rappeler que la barbarie et les forces de la haine ne sont pas anéanties, mais vivaces et même en regain. Si le ministère des Outre-mer est très heureux d'accueillir cette journée de commémoration, nous savons bien entendu que cela est lié aux attentats de novembre et de janvier dernier, et les mesures de sécurité avec lesquelles notre pays vit désormais. L'esclavage a aujourd'hui disparu de notre pays. Mais les préjugés, les haines racistes et antisémites ne sont pas éteintes, se ravivent et prospèrent. Il nous faut les combattre sans relâche, les pourchasser où qu'elles se trouvent et les terrasser sans hésitation. Cette journée de commémoration est aussi là pour nous rappeler qu'être silencieux devant la haine de notre prochain revient à y consentir, à l'encourager et à la renforcer. La France doit être fière de ses origines multiples.
Il faut aussi rappeler les conséquences et les perturbations que ce passé difficile a pu entrainer dans les sociétés ultramarines, mais aussi les biais qu'il a créé dans le regard des autres quant aux compétences et à l'accès aux responsabilités des descendants de cette histoire. Plus que jamais donc la lutte contre les discriminations et pour la promotion de la diversité sont d'actualité.
Aujourd'hui encore dans le monde, des groupes terroristes organisent dans les territoires qu'ils administrent de leur terreur, le commerce d'êtres humains, et soumettent des hommes, des femmes et des enfants à des conditions quasiment d'esclavage qui nous rappellent celles qu'ont connues ceux que nous commémorons aujourd'hui. La traite n'a malheureusement pas disparu, mais des trafics comparable, à l'heure où nous parlons, s exercent en Syrie et en Irak ou dans le nord du Nigeria.
Si nous commémorons aujourd'hui les victimes de l'esclavage, les esclavagistes existent toujours, et les formes modernes d'esclavage doivent être combattues maintenant, dans notre présent, sans atermoiement et sans faiblesse, mais avec courage et avec détermination. Le combat pour la liberté n'est pas derrière nous. Les valeurs de notre République font notre fierté. Mais elles ne peuvent faire notre fierté que si elles font, d'abord, notre exigence.
Liberté, égalité, fraternité : la devise républicaine ne doit pas être un slogan. C'est pourquoi faire que l'égalité soit une réalité est une ardente obligation pour nous tous aujourd'hui. Tâchons d'être, ensemble, à la hauteur de leur souvenir et de notre responsabilité d'hommes et de femmes du présent.
Source http://www.outre-mer.gouv.fr, le 25 mai 2016