Déclaration de M. Jean-Marc Todeschini, secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, sur le travail de mémoire concernant la Déportation, à Paris le 10 juin 2016.

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Circonstance : Remise de Légion d'Honneur – Promotion "Mémoires de la Déportation", à Paris le 10 juin 2016

Prononcé le

Texte intégral


Madame la sénatrice,
Madame la directrice générale de l'Office National des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre,
Madame la directrice de la direction de la mémoire, du patrimoine et des archives,
Madame la conseillère d'Etat, présidente du conseil d'administration de l'Institution nationale des invalides,
Madame la chef de service de la grande chancellerie de la Légion d'honneur,
Monsieur le gouverneur des Invalides, mon général,
Chers récipiendaires de la Légion d'Honneur,
Mesdames et messieurs,
Je voudrais commencer par remercier les présidents d'amicales et d'associations qui nous ont aidés à élaborer cette promotion. Elle n'aurait pas été possible sans leur précieux concours.
Je m'adresse en cette heure à des miraculés revenus de l'Enfer, à des survivants, dont on ne peut évoquer leurs souffrances sans émotion.
Je m'adresse à des femmes et à des hommes qui ont enduré la souffrance des camps, la douleur des deuils, l'inhumanité de la barbarie nazie. Je m'adresse à des passeurs de mémoire, qui souhaitent que rien ne soit oublié.
Vous faites partie, Mesdames et Messieurs, d'une promotion spéciale de la Légion d'Honneur intitulée "Mémoires de la Déportation". Je ne pourrai, au cours de mon allocution, citer en détail tous vos parcours.
Cependant, vous tous ici, avez connu l'angoisse des camps ; vous avez vu la mort de près, celles de vos proches, celles de vos camarades ; vous avez eu durant de trop longs mois, pour tristes compagnons, la faim, le froid, la terreur.
Tous ici, déportés raciaux, déportés politiques, avez été victimes de l'injustice la plus atroce du dernier siècle, condamnés en raison de vos actes de naissance ou pour des actions de Résistance. Monsieur FEIGELSON a 14 ans en juin 1940 quand il refuse l'armistice et la défaite. Il participe à la fourniture de faux-papiers et de cartes d'alimentation. Le 1er décembre 1943, il rejoint les Forces Françaises de l'Intérieur où il organise l'instruction de groupes de combat et prend part à plusieurs actions sur le terrain. Arrêté près de Toulouse le 14 mai 1944 par la Milice, il est soumis à la torture. Il ne parlera pas.
Monsieur ARNAULT et Monsieur HIGELIN distribuent des journaux clandestins sur les marchés parisiens contre le régime de collaboration vichyste. Pour ces actes de bravoure, ils ont tous les deux connu la dureté des représailles et la souffrance de la déportation.
Vous avez d'abord enduré des conditions de transport inhumaines, dans des wagons à bestiaux, entassés comme des animaux, pendant des jours et des nuits, sans réserve d'eau. Ce fut le sort de beaucoup d'entre-vous : de M.ADONER, qui, à Kosel en Allemagne, perdra ses parents, ses frères et ses soeurs, gazés ou brûlés ; de M.BARON, transféré au camp de Birkenau dans des conditions inconcevables.
Puis ce fut l'arrivée dans les camps de la mort. Leurs noms résonnent encore aujourd'hui. Auschwitz-Birkenau, Ravenbrüsck, Mauthausen, Bergen-Belsen, Treblinka. Ce fut la découverte de l'horreur, celle des chambres à gaz et des exterminations.
Dans les camps, face au néant, vous connaissez la dure réalité de conditions de vie et de travail inhumaines et éprouvantes. Monsieur GOSSIN est exploité, au camp de Mauthausen comme un esclave dont la vie était accessoire, dans les carrières et les mines, dans les fabriques de munitions et les usines d'armement. Il travaille jusqu'à épuisement pendant plus de 12 heures par jour. Il souffre de la faim et de la soif. Monsieur WAJCMAN, après des mois passés dans des conditions extrêmes, est libéré au camp de Theresienstadt par les Alliés le 5 mai 1945. Il avait 15 ans. Il ne pesait plus que 15 kilos.
L'inhumanité des nazis n'épargne pas même les femmes. Madame ALICIGUZEL est exploitée dans un camp de terrassement d'Auschwitz-Birkenau. Elle sert même de cobaye pour des expériences scientifiques nazies. Ces traitements ignobles nous révulsent. Ils furent pourtant votre quotidien.
Les nazis n'ont pas plus de considération pour les enfants. Monsieur PILA n'est âgé que de 12 ans quand il est déporté à Auschwitz-Birkenau. Compte tenu de son âge, il est destiné à la chambre à gaz. Mais grâce à son audace sans pareille, il s'évade par deux fois des camions allant au four crématoire. Dans les camps, il est victime de persécutions cruelles de la part des "kapos". Il y perd toute sa famille.
Durant les dernières semaines de captivité, la plupart d'entre-vous ont aussi connu la violence des "marches de la mort". C'est cette épreuve que Mme GRISNPAN ou Mme STILAND ont dû endurer.
A la fin de la guerre, les mois qui suivent la libération sont ceux d'une impossible reconstruction. Revenus des camps de la mort, vous devez réapprendre à vivre.
Avec toujours autant de courage et de détermination, vous parvenez à vous relever. Monsieur SEPHIHA trouve la rédemption dans les études supérieures. Il commence des études de chimie à l'université de Bruxelles et devient chef de laboratoire à Rouen. En 1950, sa soif d'apprendre le conduit à reprendre des études de linguistique, de littératures espagnole et portugaise à la Sorbonne.
Esprit ouvert et brillant, il obtient deux diplômes d'hébreu et de yiddish à l'Institut des Langues Orientales et devient professeur des universités, dans la prestigieuse Sorbonne, jusqu'en 1991.
Parmi vous, au fil des années, s'est enfin affermi le désir de tout faire pour que rien ne soit oublié.
Vous avez tous ressenti la nécessité de raconter les récits de vos souffrances et celles de vos proches, afin que soit assurée la transmission du souvenir. La paix que nous connaissons n'est pas un acquis pour l'éternité. Il faut sans cesse redoubler de vigilance pour faire cesser tous les négationnismes qui sévissent encore de nos jours, et notamment sur Internet. L'oubli est notre ennemi commun. Cette ambition ne se décrète pas. Elle doit passer par un lent et sage travail d'éducation et d'instruction, par les récits des déportés, par les témoignages des survivants. C'est ce qui constitue le travail de mémoire. Vous en avez tous été des artisans.
Inlassablement, vous parcourez les écoles, à la rencontre des jeunes générations, pour qu'elles transmettent elles-mêmes la mémoire de l'indicible. Madame SENOT, Messieurs ENCELOT, SAUREL, ROTH et ALCUBIERRE, interviennent régulièrement dans des établissements scolaires pour transmettre la flamme du souvenir. Monsieur ANTELIN soutient des voyages d'étude d'élèves et d'étudiants de plusieurs jours en Pologne, pour qu'ils se confrontent à toute la brutalité du passé.
Vous vous investissez également dans des associations, qui sont les gardiennes du souvenir. La plupart d'entre-vous participent encore à la commission "Témoignages" aux côtés d'historiens, d'autres rescapés de l'Holocauste et d'anciens combattants.
Enfin, vous racontez, toujours avec la même émotion et le sens du devoir, le récit de vos douleurs. Ces témoignages sont précieux pour l'avenir. Ils figurent, pour maintenant et pour la postérité, dans des livres et des documentaires.
Madame HAVERLAND, Madame MONTARD, Monsieur OBREJAN, s'attachent à décrire ces tragédies dans plusieurs ouvrages reconnus aujourd'hui pour leur qualité pédagogique. Monsieur GUTMAN s'investit dans plusieurs documentaires, comme "Premier Convoi", où il décrit les conditions épouvantables de sa déportation, et "Mémoire demain" où il revient sur les lieux de ses souffrances passées pour raconter avec plus de force encore ce qu'il a connu. Madame BOLLA et Monsieur ZYLBERSZTEJN, participent aussi à la réalisation de plusieurs DVD comme celui consacré aux enfants otages de Bergen-Belsen.
Mesdames et messieurs, votre existence a été dure, tragique, éprouvante. Elle a été marquée par les privations, la douleur, l'injustice.
Vos vies nous décrivent ce qu'il y a de plus barbare - la cruauté des nazis - et ce qu'il y a de plus noble en l'homme – la résistance, le courage, le témoignage. Vous avez plié sous le poids de la souffrance. Mais vous n'avez jamais rompu.
Vous avez eu le courage. Le courage de résister. Le courage de survivre. Le courage de témoigner. C'est pour toutes ces raisons que vous méritiez tous de figurer dans la promotion "Mémoires et Déportation" de la Légion d'Honneur.
Au moment de conclure mon intervention, je laisserai pour ma part le dernier mot à Primo Lévi, qui a raconté avec talent et émotion, et sans le moindre artifice, la douleur des camps.
"N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants".
Je vous remercie.
Source http://www.defense.gouv.fr, le 13 juin 2016