Déclaration de M. Harlem Désir, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, sur la politique de sécurité et de défense commune, à Berlin le 21 octobre 2016.

Intervenant(s) :

Circonstance : Initiative « Think Tanks Tandem » sur l´avenir de la politique de sécurité et de défense commune après le Brexit, à Berlin (Allemagne) le 21 octobre 2016

Prononcé le

Texte intégral


Monsieur le Ministre, Cher Michael Roth,
Monsieur le Directeur, Cher Martin Koopmann,
Monsieur l'Ambassadeur,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,
C'est un plaisir pour moi d'être ici parmi vous pour cette deuxième session de l'initiative Think Tanks Tandem et je veux remercier chaleureusement la Fondation Genshagen et son directeur Martin Koopmann pour son organisation.
Se réunir ici à Genshagen est en soi un symbole. Depuis ses débuts en 1993, sous l'impulsion des fondateurs Brigitte Sauzay et Rudolf von Thadden, votre fondation a pour ambition d'être un lieu de rencontre, de dialogue et d'offrir une plateforme d'échanges entre les acteurs franco-allemands, mais aussi polonais et européens, du monde politique, économique, scientifique et culturel. Ici, depuis presque 25 ans, la construction politique et culturelle de l'Union européenne est à l'oeuvre. Le Think Tanks Tandem s'inscrit dans cette belle tradition.
En nous retrouvant trois mois seulement après la première rencontre à l'Abbaye des Vaux-de-Cernay, près de Paris, en juillet nous poursuivons le projet que nous avions imaginé avec plusieurs d'entre vous lors d'une rencontre avec l'Ambassadeur d'Allemagne à Paris, Nikolaus Meyer-Landrut, puis d'un déjeuner à Berlin en janvier dernier avec Michael Roth.
Nous avions la conviction que dans ce moment de crise européenne, où la relation franco-allemande a un rôle particulier à jouer, on ne peut s'en tenir à la seule dynamique diplomatique et institutionnelle.
Beaucoup des questions auxquelles nous sommes confrontés et sur lesquelles nous butons renvoient à des différences d'approche et de compréhension dans nos sociétés, et non pas simplement à des différences politiques entre gouvernements ou même à des différences d'objectif. Mais qu'il s'agisse de questions économiques, par exemple de la gouvernance de la zone euro et du rapport très différent à la dette ou aux règles, ou qu'il s'agisse de questions que l'on appelle régaliennes, celles où sont en jeu la sécurité et la défense, on se heurte à ces différences dans la manière de percevoir les sujets au sein de nos sociétés. Pour des raisons souvent historiques.
Et chaque fois que se posera la question d'aller plus loin ensemble dans le cadre européen, d'envisager de nouveaux partages de souveraineté, nous constaterons que ce à quoi nous nous heurtons n'est pas un manque de bonne volonté de l'autre partenaire, mais tient à des prémices, des diagnostics, des perceptions différentes, voire à des méfiances et des préventions qui se logent au coeur de nos façons de penser les enjeux, et de voir le monde.
Ce n'est pas que nous ne partageons pas les mêmes valeurs fondamentales, ou la même conception de l'intérêt général européen. Je crois que tout cela nous rapproche au contraire. C'est que nous ne voyons pas toujours le monde depuis la même fenêtre ou avec les mêmes lunettes.
Voilà pourquoi il nous a semblé que l'une des choses les plus urgentes et les plus nécessaires à faire était de travailler à approfondir l'échange entre les sociétés civiles de nos deux pays et pour commencer puisqu'il s'agit de l'Europe, entre les acteurs du débat européen les plus impliqués et les plus qualifiés de nos deux pays.
Non qu'ils n'aient des occasions de se rencontrer, d'échanger, et de travailler ensemble. Mais parce qu'il manque, nous semble-t-il, un processus permanent qui permette aux Think tanks français et allemands, de confronter dans la durée leurs points de vue, sur toute une série de sujets, et de faire émerger des analyses, des approches communes et une capacité d'élaboration commune. Un lieu qui permettre de faire advenir une sorte de communauté intellectuelle. Ce ne peut être qu'au terme d'un processus, d'une maïeutique, d'une élaboration collective et progressive que pourra émerger une capacité à surmonter les points de blocage actuels.
Je formule donc le voeu que cette deuxième rencontre, rapprochée, marque cette volonté d'engager un tel processus car la responsabilité de l'Allemagne et de la France au coeur de la construction européenne doit se nourrir de la pensée de celles et ceux dont la raison d'être est d'avoir un temps d'avance.
L'Europe ne traverse pas aujourd'hui une crise de plus mais bien une crise du projet européen lui-même. Avec le Brexit, l'Europe n'est plus irréversible. Cet événement a également agi comme un révélateur. Révélateur de la coupure entre l'Europe et les peuples. Beaucoup des fractures sociales, générationnelles, géographiques et des peurs qui se sont exprimées lors du référendum britannique, vis-à-vis de l'immigration, de la mondialisation, pourraient se retrouver dans tous les États membres. Révélateur des divisions entre États membres sur le projet européen.
Pour cette deuxième rencontre, vous avez retenu comme thèmes les questions de sécurité extérieure, de défense et de voisinage. Ce sont des enjeux sur lesquels en effet l'Europe joue sa crédibilité et son avenir.
La sécurité est aujourd'hui à la fois un enjeu stratégique et un enjeu politique pour l'Europe.
Stratégique parce qu'il n'y a pas d'entité politique durable si elle n'assure pas elle-même sa sécurité.
Politique car la sécurité est aujourd'hui l'une des principales attentes de nos concitoyens.
Or l'Europe ne s'est que peu ou pas saisie de ces sujets au cours des 60 premières années de son histoire. L'Europe n'a pas été bâtie autour de ces questions qu'elle avait déléguées à d'autres institutions, dont l'OTAN. Elle est peu et mal équipée institutionnellement, politiquement, et même mentalement pour les traiter.
Notre conviction, c'est que l'Europe devra à l'avenir y consacrer autant d'efforts, d'énergie et de moyens qu'elle n'en a consacrés aux questions économiques dans la première partie de son histoire.
L'Europe est aujourd'hui entourée de conflits, de guerres, de zones d'instabilités parmi les plus graves du monde. Elle est frappée par le terrorisme.
Soit elle est capable d'assurer elle-même sa sécurité, de se protéger et de projeter de la stabilité, soit c'est l'instabilité et l'insécurité environnante qui se projetteront en son sein. Et les citoyens se détourneront d'elle, les populismes l'emporteront et l'on assistera au repli national.
Sécurité intérieure et sécurité extérieure sont indissociables. Elles doivent être les deux pans d'une même stratégie globale à l'échelle européenne.
Les crises et les menaces qui pèsent sur la sécurité du continent avaient souvent été identifiées de longue date comme potentielles mais elles sont devenues réelles et se sont multipliées au cours des dernières années :
- Depuis les zones de conflit, en Syrie, en Irak, des réseaux terroristes planifient et conduisent des actions terroristes sur notre sol. Les situations en Libye, au Sahel et au-delà dans une grande partie de l'Afrique représentent également des risques importants pour l'Europe ;
- Ces crises, et d'autres dans notre voisinage Est et Sud Est, menacent les équilibres politiques et la stabilité de l'Europe. Ce sera d'ailleurs l'objet de la seconde table ronde demain. Il en découle des situations d'urgence humanitaire, la principale étant la crise des réfugiés, avec des conséquences importantes dans nos pays ;
- Le retour des logiques d'empire, des politiques de puissance dans notre environnement proche présentent également des risques réels. La crise ukrainienne en est le symbole et a été déterminante dans la prise de conscience partagée de ces nouvelles menaces. Mais l'on pense également à l'évolution incertaine de la Turquie ;
- N'oublions pas les enjeux de cyber sécurité, de cyber défense, les nouvelles menaces mêlant influence et propagande.
Les dangers auxquels nous devons faire face ne cessent d'évoluer et de muter. La menace la plus imminente est la menace terroriste. Elle requiert une réponse déterminée dans le respect de l'État de droit et de nouvelles coopérations européennes fortes, dans de nombreux domaines : contrôle des frontières, renseignement, fichier, justice, prévention des radicalisations. Nous en avons parlé aux Vaulx-de-Cernay. Je voudrais aujourd'hui revenir davantage sur l'action extérieure et la politique européenne de défense.
Il serait inexact de dire que l'Europe n'a aucune action dans ce domaine et il faut au contraire souligner ce que nous sommes progressivement parvenus à faire pour aller plus loin.
Au fil des années, la politique de sécurité et de défense commune, la PSDC s'est renforcée. 17 opérations et missions sont actuellement en cours aussi bien dans le domaine militaire, avec par exemple EUNAVFOR MED Sofia dont le mandat a été étendu à l'embargo sur les armes au large de la Libye et à la formation des garde-côtes libyens, que dans le domaine civil, notamment au Mali et en Ukraine.
La PSDC est ainsi devenue un outil central pour l'action extérieure de l'Union européenne. Basée sur une approche globale des conflits, elle permet une articulation des moyens et la coopération avec les partenaires de l'Europe : l'ONU, l'OTAN, l'Union africaine, les États-Unis.
Je voudrais également souligner que suite aux attentats du mois de novembre 2015 en France, l'Union européenne a fait preuve d'une grande réactivité et d'une réelle solidarité en réponse à l'invocation, par la France, de l'article 42.7 du traité sur l'Union européenne, c'est-à-dire de la clause de solidarité entre États membres. C'était la première fois et pratiquement tous les États membres ont répondu en apportant, sous des formes diverses, un soutien à nos opérations extérieures.
Nous pouvons prendre appui sur cet élan de cohésion pour progresser.
Mais il nous faut aller au-delà. Nous devons renforcer la PSDC et l'inscrire dans un cadre d'action plus large. À ce titre, la Stratégie globale pour la politique extérieure et la sécurité en Europe, présentée par la Haute représentante, est un point d'appui important. L'affirmation de l'autonomie stratégique de l'Europe, fil conducteur de ce texte, doit être la clé de voute de la nouvelle dynamique européenne. Il faut maintenant se donner les moyens de décliner au plan opérationnel et de mettre en oeuvre cette stratégie.
Nos pays devront consacrer plus de moyens à leur sécurité et coopérer davantage ensemble dans tous les domaines, qu'il s'agisse des capacités, des opérations ou du renforcement de nos industrie de défense.
Nous faisons face aux mêmes menaces, qui nous visent pour ce que nous sommes et ce que nous représentons collectivement : des sociétés de libertés démocratiques, diverses, ouvertes, fondées sur l'État de droit et le respect des individus, la liberté de conscience.
Aucun de nos États ne peut répondre seul à ces menaces, à ces défis, et c'est ensemble que nous devons défendre ce modèle de société.
C'est pourquoi il est était important que la sécurité et la défense soient au coeur des priorités de la relance européenne et de la feuille de route adoptée à Bratislava en septembre dernier.
La France et l'Allemagne ont fait des propositions, formulées par les ministres de la défense français et allemand, Jean-Yves Le Drian et Ursula von der Leyen, comme par nos ministres des affaires étrangères Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier.
Elles ont notamment appelé à progresser dans plusieurs domaines, en particulier la mise en place d'une chaine de commandement permanente au niveau européen, le renforcement de l'EUROCORPS, l'extension du champ du financement commun, le renforcement de la base industrielle et technologique de défense, la mise en oeuvre d'un commandement médical européen.
Nous connaissons les difficultés car il s'agit d'enjeux de souveraineté.
Mais nous devons travailler à dépasser ces obstacles.
Le Conseil européen de décembre sera une nouvelle étape importante pour la défense européenne.
Mesdames et Messieurs,
L'Europe est confrontée au défi de la sécurité, de sa propre sécurité, autour duquel elle n'a pas été construite. La multiplication des crises, leur ampleur, leur simultanéité mais aussi les conséquences dramatiques qui en découlent, y compris sur notre territoire ont conduit à une prise de conscience dans l'ensemble de nos États membres. Cette réalité nous oblige. Aujourd'hui, nous devons agir de manière réaliste, concrète, efficace pour garantir la sécurité de l'Europe et des européens. Il en va de la crédibilité de l'Union européenne auprès de ces citoyens et de ses partenaires ainsi que de son avenir.
J'attends donc beaucoup de vos travaux.
Et je ne veux pas conclure sans vous donner rendez-vous à l'Abbaye des Vaux-de-Cernay au premier trimestre 2017, avant le 60e anniversaire du traité de Rome, pour une troisième édition de Think Tanks Tandem.
Je vous remercie.
Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 novembre 2016