Déclaration de M. Manuel Valls, Premier ministre, sur les grandes lignes du projet de "Nation éducative", à Cergy-Pontoise le 16 novembre 2016.

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Circonstance : Déplacement à l'Ecole supérieure du professorat et de l'éducation, à l'université de Cergy-Pontoise (Val d'Oise) le 16 novembre 2016

Prononcé le

Texte intégral

Madame la ministre,
Monsieur le ministre,
Mesdames, messieurs les parlementaires,
Monsieur le maire, cher Jean-Paul JEANDON,
Monsieur le président de l'université de Cergy-Pontoise, cher François GERMINET,
Mesdames, messieurs les professeurs, maîtres de conférences, enseignants-chercheurs, chercheurs,
Chers étudiants,
Mesdames, messieurs,
Je tenais, monsieur le président, à répondre à votre invitation à venir ici, dans votre université, et ce, après l'excellent rapport que vous avez remis sur le développement de la formation continue.
Depuis près d'un an, une dizaine d'universités-pilotes mettent en oeuvre vos recommandations. Il faut maintenant voir quels enseignements en tirer, et comment nous pouvons aller plus loin.
L'université a, en effet, vocation à être l'un des principaux acteurs de la formation tout au long de la vie. Elle a tous les atouts, tous les talents pour cela. A condition, bien sûr, qu'on lui en donne les moyens, que l'on investisse à la hauteur de l'enjeu qu'elle représente. Un enjeu considérable.
Si je tenais à venir devant vous, c'est pour aborder un sujet déterminant pour notre Nation – un sujet qui sera de plus en plus déterminant dans les années qui viennent.
Je veux évoquer ce qui est un des piliers du projet de société, du contrat social, que nous devons bâtir et que je veux porter.
Je veux parler de l'éducation, du savoir, de la formation, de la recherche … de l'intelligence.
Parler de cela ce n'est pas évoquer simplement l'Education nationale ou les politiques d'enseignement supérieur et de recherche.
Parler de cela, c'est tout simplement parler de la France que nous souhaitons construire, dans un monde que nous avons de plus en plus souvent le sentiment de subir. C'est évoquer ce qui nous rendra plus forts, plus performants dans la mondialisation, mais aussi ce qui nous permettra d'être ensemble, de faire société.
1. Pourquoi une Nation éducative ?
Car regardons la réalité, notre monde et les mutations de notre temps.
Les outils technologiques, numériques, les parcours professionnels, les métiers évoluent à toute vitesse. C'est un fait : les jeunes qui entrent aujourd'hui sur le marché du travail changeront, au cours de leur vie, plusieurs fois de professions. On estime que près de 50% des métiers pourraient disparaître dans les 20 ou 30 prochaines années. Ce grand bouleversement, il faut s'y préparer dès maintenant.
Notre monde, ce sont aussi des pays-continents qui se dressent devant nous avec leurs doctorants, leurs ingénieurs, leurs populations de mieux en mieux formées.
Dans une économie qui n'aura pas les taux de croissance qu'elle a connus par le passé, la création de valeur implique de toujours plus innover, d'être à la pointe.
Nos Nations vont devoir se lancer dans une course aux qualifications pour peser de tout leur poids dans cette nouvelle donne internationale des savoirs.
On a beaucoup parlé ces derniers jours de mondialisation …
Contrairement à certains, je n'ai jamais cru que cette mondialisation était heureuse … Bien sûr, et vous le voyez dans vos travaux, elle crée des opportunités formidables. Vos laboratoires, vos unités de recherche, vos unités pédagogiques interagissent avec le monde entier, en un instant. Vous-mêmes interagissez avec le monde sans la moindre difficulté.
Mais la mondialisation, en Europe, en Amérique du Nord, ce sont aussi des secteurs entiers percutés de plein fouet, des territoires entiers subissant la désindustrialisation.
La mondialisation ne fait pas que du bien … et souvent, elle fait mal ! Il faut la réguler, la maîtriser, l'organiser. On ne peut pas tout laisser faire : dumping social, concurrence déloyale, non-réciprocité. Il y a des règles que nous devons savoir mieux imposer. Et l'Europe a une très grande responsabilité. J'aborderai ces questions demain à Berlin.
Notre pays, chacun le ressent, est à un tournant. La société se fragmente, se fracture. Le modèle républicain ne parvient plus à donner la confiance nécessaire pour se projeter dans l'avenir. C'est la crainte du déclassement pour les classes moyennes et populaires. C'est le constat quotidien de l'évitement scolaire, qui abîme la promesse républicaine. C'est la possibilité même de progrès social et d'émancipation individuelle – c'est-à-dire le refus de toute forme d'assignation, sociale, ethnique, culturelle, territoriale – qui est, au fond, remise en cause.
L'émancipation, c'est donner à chacun par la connaissance, la culture, les savoirs académiques, une plus grande maîtrise sur son environnement. Nous devons nous adapter au monde qui a profondément changé mais nous ne devons pas subir ces évolutions.
Nous devons construire une Nation éducative. C'est le coeur du nouveau contrat social qu'il faut inventer.
Quand le doute s'empare du pays, quand certains comportements extrémistes se banalisent, quand le populisme prospère, paraissant le seul à même de mettre des mots sur la perte de sens généralisée, il faut alors revenir à notre identité fondamentale.
Notre pays a toujours franchi les étapes les plus difficiles de son histoire par l'intelligence, nourrie d'un désir farouche d'émancipation et d'un besoin d'aventure partagée par le plus grand nombre. Il n'a jamais grandi dans la crainte et le repli.
La mondialisation n'est pas heureuse … mais elle est le cadre dans lequel nous évoluons. Ceux qui ne veulent pas voir cette évidence, qui plaident pour que nous nous barricadions, ne feraient que nous amener vers la ruine.
Pour tirer son épingle du jeu, pour demeurer cette grande Nation, la France doit bâtir une Nation éducative. La Nation éducative, c'est l'avantage comparatif de la « Nation France » dans la concurrence mondiale.
Oui, être un grand pays, c'est miser sur l'intelligence !
Ce qui veut dire – en s'inspirant des propos d'Abraham LINCOLN : « l'intelligence de tous, par tous et pour tous ». L'éducation ne doit plus être seulement un moment de la vie. Elle doit devenir un processus permanent, qui mobilise tous les citoyens et tous les types de savoirs.
Une Nation éducative, ce n'est pas seulement répondre aux impératifs économiques ! Non ! Les racines plongent bien plus profondément !
Ma conviction, c'est qu'il n'y a pas de projet politique viable qui ne soit pas basé sur l'Education.
Si je défends comme je le fais la République, c'est parce que la République a donné toute sa force à cette idée de l'Education … qui devait être nationale … c'est-à-dire au service de la construction de notre Nation.
La République, c'est l'école, l'autorité du professeur, qui doit être pleinement restaurée, le savoir pour tous qui permet à chacun de s'élever, de devenir un citoyen autonome, avec son libre arbitre, son esprit critique.
La République c'est la promesse de casser les mécanismes de reproduction sociale pour que l'effort, le mérite, la volonté soient toujours récompensés à leur juste mesure.
Or, qu'en est-il de cette promesse quand seulement 8% des enfants d'ouvriers obtiennent un diplôme bac + 3 ?
Moi je sens qu'il y a cet immense besoin d'Education qui bâtit notre Nation, qui la tire vers le haut, qui casse toutes ces cloisons, ces barrières qui font que notre société est bien trop figée, et que pour nombre de jeunes des quartiers populaires, elle sent même le renfermé.
Il y a cet immense besoin d'Education, car il y a, dans notre pays, cet immense besoin d'espoir. Nous devons redonner à chacun les raisons, mais surtout les moyens d'y croire.
Et en même temps que nous percevons cette aspiration profonde, il faut faire ce constat qui saute aux yeux lorsque l'on regarde la société française. Ce constat est simple, c'est celui d'un grand gâchis. D'une grande déperdition d'énergie collective.
Il y a chez les Français, d'un côté, une envie de transmettre, des compétences, des connaissances, des expériences et, d'un autre côté, il y a un désir d'apprendre, de comprendre et de maitriser le monde dans lequel nous vivons.
Le gâchis dont je parle, c'est que malgré les bonnes volontés, les initiatives locales, ces deux désirs ne se rencontrent pas. Je crois que nous n'avons pas le droit de rester impassible face à cela. Je pense que les Français savent que c'est la seule voie, une voie pour propulser le pays dans l'avenir.
2. Comment construire cette Nation éducative ?
Construire cette Nation éducative exige de la détermination, de la persévérance, sur le long terme.
a. L'éducation
Nous avons d'ores et déjà posé les premiers jalons. Sous l'impulsion du président de la République, avec Vincent PEILLON, puis Benoît HAMON et aujourd'hui Najat VALLAUD-BELKACEM nous avons remis l'école au coeur de notre projet commun.
Pour dire les choses comme elles sont : nous avons réparé ce qui avait été abîmé pendant dix ans.
Ce qui nous a guidés, c'est redonner toute sa force à l'école de la République, car il faut voir la réalité : beaucoup de nos compatriotes doutent d'elle. Ils se disent que l'école publique n'est plus partout « l'école des possibles ». Ce phénomène, on ne le constate pas seulement dans les quartiers les plus aisés. On voit dans trop de territoires, urbains ou ruraux, cette tentation des familles, souvent des classes moyennes – et c'est un effort colossal pour elles – de mettre leurs enfants dans le privé … car c'est à leurs yeux un moyen de leur donner plus de chances. Evidemment, cela reste marginal à l'échelle nationale. Mais quand on croit en la République, on ne peut pas accepter cela !
Je veux qu'un enfant du Pas-de-Calais ou de Bobigny en Seine-Saint-Denis, un écolier de Foix, en Ariège, comme un enfant des Antilles ou de la Réunion, ait autant de chances qu'un enfant qui grandit au coeur d'une métropole.
Hier, j'ai eu la chance de remettre la Légion d'honneur à Tahar AMARI, directeur de recherches en astrophysique, né au Blanc-Mesnil, passé par Louis le Grand, et fils d'ouvrier, venu de Kabylie. Ce parcours ne doit pas être une exception ! Il faut beaucoup plus de Tahar AMARI !
Nous avons donc refait du budget de l'Education nationale et de l'Enseignement supérieur le premier budget de l'Etat. Il augmente encore, en 2017, de 3 milliards d'euros.
Nous avons concentré nos efforts sur le primaire, car c'est là que beaucoup se joue.
Nous avons réformé le collège, pour valoriser les compétences autant que les connaissances, pour que l'enseignement s'adapte mieux à la diversité des élèves.
Nous avons refondé notre politique d'éducation prioritaire afin de donner plus à ceux qui en ont le plus besoin.
Nous avons donné aux décrocheurs le moyen de revenir vers la formation – avec, on l'a vu cette semaine, de premiers résultats encourageants.
Nous avons étendu l'accès aux bourses sur critères sociaux. Aujourd'hui, 1 étudiant sur 3 en bénéficie. Cet effort devra être prolongé au cours du prochain quinquennat.
Nous avons enfin voulu préserver le pouvoir d'achat des étudiants en élargissant le dispositif d'exonération des droits d'inscriptions et en gelant le montant de ces droits dans les établissements publics d'enseignement supérieur.
Nous avons aussi voulu que les enseignants puissent incarner à nouveau pleinement l'autorité républicaine, qu'ils soient mieux reconnus, en les dotant des moyens dont ils ont besoin.
Nous aurons ainsi créé 60 000 postes sur le quinquennat et rétabli – cette Ecole supérieure du professorat et de l'éducation en est l'illustration – la formation des enseignants ; une formation de qualité, solidement ancrée dans la pratique de terrain et forte de ses apports universitaires. Ces écoles peuvent d'ailleurs s'enrichir, encore davantage, des avancées de la recherche, et de l'évaluation indispensable qui permet aussi de corriger et d'approfondir.
Rétablir l'autorité républicaine, c'était aussi rétablir le respect des règles, des enseignants, des parents ; le respect de soi et de ses camarades ; et le respect des valeurs de la République. Les attaques qui ont frappé la France, et les incidents qui se sont produits dans nos écoles, ont montré à quel point il est nécessaire de transmettre dès le plus jeune âge nos valeurs de laïcité, de tolérance, d'ouverture – face à l'antisémitisme, au racisme, aux théories complotistes, à la radicalisation qui touchent une partie de notre jeunesse.
L'école, c'est la première étape de la Nation éducative que nous voulons construire … Une première étape essentielle, qui donne l'impulsion. Mais il ne faut pas s'arrêter là ! Car comment, dans le monde que je viens de décrire, estimer que l'on a acquis, à 16, 20 ou 25 ans, tous les savoirs dont on aura besoin …
b. La formation tout au long de la vie
Il faut donner aux actifs les moyens d'évoluer, d'adapter leurs compétences en permanence.
C'est le sens de la Garantie Jeunes, ouverte à tous les jeunes sans formation ni emploi, qui leur offre un parcours intensif de formation, un accompagnement au plus près. Il faudra aller plus loin dans cette logique, avec le Revenu universel ou de base – alors que les 18-25 ans sont aujourd'hui privés de l'accès au RSA.
C'est le sens aussi de cette belle idée de sécurisation des parcours professionnels. Nous en avons, là aussi, posé les premiers jalons, avec le compte personnel d'activité (CPA), qui entre en vigueur en janvier. Cette avancée – que les syndicats réclamaient depuis 20 ans ! – permet, très simplement, qu'un actif ne perde pas tous ses droits – notamment à la formation – quand il quitte son poste. Le CPA, ce sont aussi de nouveaux droits à la formation, automatiques, notamment pour les jeunes décrocheurs. Car la formation est si souvent la solution qui permet de s'en sortir !
C'est le sens, enfin, du plan 500 000 formations, qui permet d'orienter les chômeurs vers les métiers qui recrutent.
Miser sur la formation, c'est permettre aux Français de rebondir, de se réorienter, de bâtir leur propre parcours – de regarder vers l'avenir avec plus de confiance.
3. Nous devrons aller beaucoup plus loin
Les premiers jalons de cette Nation éducative sont posés … Il faut désormais aller plus loin, franchir dans les années à venir une nouvelle étape.
a. Consacrer les moyens nécessaires
Notre pays doit se rendre à cette évidence : l'investissement budgétaire dans le domaine de l'Education doit être un effort durable.
Nous aurons plus que jamais besoin des enseignants, des professeurs, des chercheurs, de tous ceux qui transmettent les savoirs, les compétences … Tailler à l'aveugle dans les effectifs serait une erreur d'appréciation impardonnable !
Nous devons au contraire redorer le blason du métier d'enseignant. Ce quinquennat a été celui des créations de postes … Nous avons aussi commencé à revaloriser le salaire des professeurs des écoles … Le prochain quinquennat devra être celui de vraies augmentations de salaires, pour tous les enseignants.
Je pense en particulier à ceux qui enseignent en début de carrière à l'université : les doctorants, les « ATER », les « post-docs » ... Ce sont des métiers qui doivent attirer des talents. Ils le font déjà. Ils doivent le faire plus encore ! La France, son intelligence, a besoin de cela !
Il faut aussi frapper beaucoup plus fort pour construire une vraie mixité sociale, pour faire que les élèves se rencontrent. Il faut le marteler : plus de mixité, ce n'est pas tirer les meilleurs vers le bas. C'est tirer tout le monde vers le haut ! Il faudra donc généraliser l'expérience menée aujourd'hui avec des départements volontaires pour que les collèges cessent de recruter seulement dans leur proximité immédiate, et aillent chercher des élèves aux profils plus diversifiés dans des secteurs plus larges.
Nous devons également mieux structurer notre recherche pour qu'elle s'affirme dans la compétition internationale, toujours plus féroce – avec cette règle d'airain des classements internationaux.
Nous avons de très nombreux atouts, nos enseignants, nos étudiants, une recherche scientifique qu'on nous envie. Nos universités sont reconnues. Chaque année, la France se distingue par des prix prestigieux. Combien de Prix NOBEL, de médailles FIELDS ! Revendiquons-le !
Mais il faut, là aussi, redoubler d'efforts, franchir de nouvelles frontières – l'aventure spatiale, les sciences du vivant. Il faut aussi construire un nouveau modèle d'université, mettre en commun les compétences, pour peser sur la scène internationale.
Ce qui implique de réunir au sein de grands campus, les universités, les organismes de recherche, les grandes écoles – et de casser ainsi une bonne fois pour toutes les vieux schémas, qui nourrissent un système à deux vitesses … qui nous ralentit. Il faut ces campus où se rencontreront des étudiants, des enseignants et des chercheurs de toutes nationalités et de tous les milieux sociaux. Il faut en faire beaucoup plus pour les jeunes de nos quartiers populaires ! Leur envoyer un message très clair ! Leur dire enfin que les portes leur sont grandes ouvertes ! Il faudra une gouvernance forte, capable de faire tomber les cloisons et les réticences. Comme vous le faites ici, avec des liens entre l'université de Cergy et l'ESSEC. Comme, c'est le cas également dans ma ville d'Evry avec le Génopôle, les grandes écoles d'ingénieur, Saclay.
C'est le sens des pôles d'excellence que nous créons partout sur le territoire, financés par le programme d'investissements d'avenir. Je pense à Saclay, à votre projet d'I-site, monsieur le président, avec une capacité scientifique de premier plan, ou encore à Strasbourg qui a obtenu le label d'Idex.
Nous devrons, dans les 10 prochaines années, avoir créé ces 10 campus internationaux qui rivaliseront avec les meilleures universités mondiales, qui formeront les meilleurs étudiants et attireront les meilleurs chercheurs.
Ce qui veut dire aussi, pour les étudiants : ne pas se spécialiser d'emblée mais avoir le choix – grâce aux différentes offres réunies sur un même campus – de suivre des cours qui ne sont pas directement liés à leur matière. On devra, à ce moment-là, pouvoir dire « j'ai fait Saclay », « j'ai fait Strasbourg », « j'ai fait Lyon », « j'ai fait Cergy » comme on dit aujourd'hui « j'ai fait l'ESSEC » ou « j'ai fait Harvard ».
Ces choix que nous faisons impliquent d'investir massivement dans l'université. Pas « dans 10 ans », mais dès maintenant, comme nous avons commencé à le faire.
On reproche trop souvent à notre université d'être une orientation « par défaut » … On ne peut pas l'accepter ! Il faut lui donner les moyens de son ambition, lui permettre d'être la voie royale vers une recherche d'excellence !
Il faudra pour cela investir tous les ans, pendant plusieurs années, au moins un milliard d'euros dans notre université. Un milliard d'euros pour nos chercheurs, un milliard 8 d'euros pour mieux orienter les élèves en amont. Trop souvent les lycéens sont mal orientés, « désorientés » alors qu'il s'agit de faire des choix décisifs pour leur avenir. Et comment réussir dans une filière qui ne nous plaît pas ? Une filière que l'on n'a pas choisie ? Pour tant d'élèves pourtant brillants, les classes préparatoires ne sont même pas envisagées ! Un milliard pour ouvrir, décloisonner l'enseignement supérieur, pour accueillir des étudiants toujours plus nombreux et mieux formés.
Il y a l'argent public. Mais c'est un effort de tous. Les entreprises, les fondations ont leur rôle à jouer. Elles doivent aussi investir plus encore dans le savoir, dans l'intelligence de notre Nation.
b. Un outil citoyen de la transmission du savoir
Il faut aussi élargir le prisme … réfléchir ensemble à la manière dont nous pourrions, au-delà de l'Education, de l'université, impliquer tous les Français, quelle que soit leur situation – les travailleurs, les retraités, les chômeurs, les bénéficiaires de minima sociaux – dans des « contrats d'éducation » avec le reste de la société.
Car, je vous le disais, nous percevons cette aspiration profonde : il y a chez les Français une envie de transmettre des compétences, des connaissances, des expériences, et d'un autre côté il y a un désir d'apprendre, de comprendre.
Il ne faut pas, bien sûr, « étatiser » les bonnes volontés, scléroser ce qui relève avant tout de l'initiative individuelle. Mais les pouvoirs publics peuvent jouer leur rôle, créer un environnement favorable, mobiliser, canaliser cette envie d'engagement. Permettre à chaque citoyen de construire un programme personnalisé pour enseigner, ou apprendre, les savoirs fondamentaux – français, mathématiques, langues étrangères, pratiques artistiques … la liste est longue. Il faudrait permettre à ceux qui maîtrisent les « codes » de les expliquer à ceux qui n'ont pas le sentiment de les avoir, par exemple pour trouver un emploi.
Encourager, également le plus grand nombre de Français à franchir le pas, ce qui implique de valoriser ce type d'activités … ce qui implique, aussi, de pouvoir se faire une idée précise des savoirs des uns et des autres.
Voilà ce que nous pouvons mettre en place pour redonner aux familles qui ont parfois l'impression d'être spectatrices d'un monde décidé par d'autres, pour redonner à des territoires entiers qui se sentent oubliés la capacité d'agir, la maîtrise de leur destin ; pour mettre le savoir à la portée du plus grand nombre.
Pour construire un tel dispositif, nous aurons besoin de temps – la montée en puissance doit se faire sur au moins un quinquennat – et nous aurons besoin de la mobilisation de tous : régions, intercommunalités, élus, partenaires sociaux, associations, entreprises, monde intellectuel, Pôle emploi, UNEDIC … Nous aurons besoin de toutes celles et ceux qui veulent se mobiliser.
Ce qui ne veut en rien dire : déposséder les acteurs de l'éducation de leur rôle. Au contraire ! Il s'agit de prolonger leur action ! Ils seront eux-mêmes – nécessairement – au coeur de cette Nation éducative, pour transmettre, mais aussi pour apprendre à transmettre.
Tout ne se fera pas en un jour, c'est évident … mais lancer ce processus permettra de renouer avec l'essence même du projet républicain, engagera une nouvelle ère de progrès collectif et individuel. Oui, ce projet redonnera des perspectives à des territoires qui se sentent oubliés, à des familles qui ont parfois l'impression de n'être que les spectatrices d'un monde décidé par d'autres. Ce projet, c'est le retour de la capacité de la République à créer des destins. C'est ce rêve français auquel la gauche, elle a bien raison, tient tant.
Voilà les nouvelles formes de solidarité que nous devons inventer. Qui n'ont pas simplement pour objectif de « réparer » mais d'anticiper, de prévenir les inégalités en amont, avant qu'elles ne se forment – et de permettre à chacun de continuer à apprendre à tous les âges de la vie.
La Nation éducative nous engage à un triple dépassement : un dépassement générationnel, puisque l'éducation devient un processus permanent ; un dépassement social, avec de nouvelles opportunité offertes à tous ; un dépassement politique enfin, car – quand trop souvent l'individualisme triomphe – la Nation éducative met la coopération, l'engagement, l'entraide au coeur de la vie de nos villes, de nos campagnes.
Le 19ème siècle, c'est la loi Ferry, l'école gratuite, laïque et obligatoire …
Le 20ème siècle, c'est la massification de l'enseignement, c'est l'émergence de la formation professionnelle …
Le 21ème peut être le siècle d'une Nation éducative ! D'une Nation qui fait le pari du savoir, de l'intelligence.
Mesdames, messieurs,
Pour conclure, j'aimerais vous dire le fond de ma pensée.
Dans une époque faite à la fois de rejet de la modernité et défiance envers les élites, les intellectuels, les techniciens – de venus des « technocrates » – les savants, ou encore les institutions démocratiques, nous devons retrouver le fil d'un imaginaire plus intense.
Dans ce monde complexe, traversé par les peurs, les craintes et, on l'a vu récemment, tiraillé par les populismes, je veux une Nation éducative, c'est-à-dire une Nation qui résiste par son intelligence collective, une Nation qui utilise son sens critique et qui est donc armée contre la démagogie. Voilà pourquoi je veux donner de la force à notre système éducatif et au fond de la force à tous les Français.
Mais, en retour, les élites et les responsables politiques se doivent aussi d'être à la hauteur, car ils incarnent cette autorité qui offre un cadre et une vision. Il faut incarner cette autorité bienveillante et émancipatrice et mon sentiment, c'est que cette responsabilité est immense.
Et pour porter cette responsabilité, il faut – j'ose le dire – une éducation à la conduite du pouvoir, à la responsabilité, un sens de l'Etat. Il faut de l'expérience, une expérience qui a été éprouvée par le temps. C'est ce processus laborieux qui fonde la confiance.
L'exercice du pouvoir c'est une éthique de responsabilité, c'est savoir tenir bon, c'est avoir le sens de l'intérêt général, le sens du collectif, refuser les aventures individuelles ; c'est savoir résister à toutes les pressions, au fatalisme, et surtout à tous ceux qui vous disent que rien n'est possible, que c'est difficile, que « ça ne se fait pas » ou encore qu'on ne peut « rien faire de plus »… Non tout cela, c'est de l'inertie.
Moi, je crois qu'il faut avoir ce courage de dessiner l'avenir, de redonner du sens au progrès par l'éducation et les arts, de porter des utopies concrètes, une vision, de bâtir un projet pour notre pays, de dire ce que nous voulons !
Je veux donner aux Français un cadre bienveillant et une dynamique d'espoir.
C'est cela pour moi une Nation éducative ! C'est cela pour moi un projet pour la France !
source : http://www.localtis.info, le 17 novembre 2016