Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec Cnews le 8 mars 2018, sur la lutte contre le terrorisme, le conflit syrien, les relations avec l'Iran, le nucléaire nord coréen, sa démission du Parti socialiste et sur l'avenir de l'Union européenne.

Texte intégral


JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être avec nous en pareilles circonstances, nationale et internationale, bienvenu Jean-Yves LE DRIAN.
JEAN-YVES LE DRIAN
Bonjour.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bonjour. On a l'impression que vous faites escale à Paris, vous voyagez tellement, en quelques jours vous êtes allé en Russie, en Iran, en Corée du Sud avec les Jeux Olympiques, en Afrique, et dans toute l'Afrique, partout où le monde, j'ai l'impression, est plus de la guerre que de la paix. C'est ça ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois que jamais, depuis la fin de la Guerre froide, on a connu une période aussi tendue, avec autant de risques, autant de menaces, autant de tensions, autant de problèmes de conflictualité, qui risquent d'un jour à l'autre d'éclater. Le monde est devenu sans repères, et cela crée de l'inquiétude, le monde est devenu dangereux, et depuis la fin de la Guerre froide on n'a jamais connu ça. Et c'est vrai, quand on va…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous dites ça pour nous faire peur ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Non, je dis ça parce que c'est la réalité que je constate partout. Que l'on voyage en Asie, que l'on voyage au Moyen-Orient, que l'on voyage en Afrique, on voit partout des tensions, du terrorisme, des menaces, des risques, des confrontations, avec à la fois des puissances qui se réarment, bref, le monde est devenu dangereux, et un peu sans repères, alors que les grands engagements qui avaient été pris dans ce 20e siècle qui a été quand même extrêmement barbare, à la fin du 20e siècle des engagements collectifs étaient pris, il y avait une organisation du monde qui se mettait en place, il y avait des Nations Unies qui prévoyaient des règles, aujourd'hui tout cela est en train de s'estomper et donc il y a…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc le 21e siècle commence dans le chaos, le désordre et des menaces.
JEAN-YVES LE DRIAN
C'est le chaos, c'est les menaces, c'est la nécessité de garder son sang-froid, c'est la nécessité d'être présent, c'est la nécessité aussi de faire en sorte que l'Europe s'unifie pour être puissance.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, mais elle est absente, on va le voir, l'Europe. Mais, l'Etat islamique, c'était un des adversaires, ou ennemis, il est tombé à Mossoul, à Raqqa, mais le terrorisme on sent qu'il s'est déplacé en Asie, en Afrique beaucoup. Et le danger, est-ce que vous, quand vous voyagez, vous le sentez, d'ailleurs, on peut aller pas loin, en Europe et en France, vous le sentez présent le danger, parmi nous ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Le terrorisme ce sera un combat de très longue durée, il faut l'intégrer, ça ne va pas s'arrêter uniquement parce que la coalition a réussi à enrayer le développement de Daesh. C'est vrai que l'Etat islamique aujourd'hui est en très grosse difficulté, cette espèce de rêve macabre de créer un califat islamique dans la zone Irak/ Syrie est en train de s'estomper, est en train d'être éradiqué. Même si le combat contre Daesh n'est pas fini, nous l'avons mené, nous l'avons mené parce que nous étions en situation de légitime défense contre ceux qui avaient, en France, et en Europe, menés des attentats contre nous.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous parlez de la Syrie, Jean-Yves LE DRIAN. A New York, pour la deuxième fois le Conseil de sécurité va voter une résolution pour demander à Bachar AL-ASSAD de cesser ses attaques aériennes et au sol contre ceux qui lui résistent dans le quartier de Ghouta, près de Damas, et la résolution, aussi, c'est pour que, aujourd'hui un convoi humanitaire puisse livrer des vivres, des médicaments et récupérer les blessés. Est-ce que ça va être possible, et si ce n'est pas possible, qu'est-ce qui se passe,
JEAN-YVES LE DRIAN
En Syrie, nous étions présents, nous sommes présents dans la coalition à l'Est de la Syrie parce que c'est là que se trouvait Daesh et c'est là qu'il fallait assurer notre détermination, par légitime défense, pour combattre ceux qui nous avaient eux-mêmes combattus. Sur la partie Ouest de la Syrie, il y a une guerre civile, il y a une guerre civile depuis 2011, qui oppose le régime à des groupes d'opposition, parfois des groupes rebelles, et cette guerre civile a fait jusqu'à présent plus de 300.000 morts, et aujourd'hui même, des populations civiles syriennes sont prisonnières dans la région de, ce qu'on appelle la Ghouta Est, c'est-à-dire tout près de Damas, sont emprisonnées par les forces du régime qui sont en train de les bombarder pour que leurs cibles récupèrent l'ensemble du territoire de l'Ouest…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Si Bachar AL-ASSAD continue à bombarder, à attaquer, le convoi humanitaire, s'il refuse, qu'est-ce qui se passe ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Nous avons oeuvré, la France a oeuvré, pour qu'il y ait une résolution des Nations Unies qui permette une trêve. Nous demandons une trêve, une trêve humanitaire, pour éviter ce qui va se passer…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Sinon, s'il refuse, s'il ne la respecte pas ?
JEAN-YVES LE DRIAN
S'il ne la respecte pas nous prendrons les dispositions publiques pour dire qui sont les responsables. Parce que, dans cette affaire, dans la zone Ouest de la Syrie, il y a la Russie, il y a l'Iran, il y a les forces de Bachar AL-ASSAD. La Russie et l'Iran ont des responsabilités pour faire imposer la trêve humanitaire, ils ont les moyens de le faire, il faut que ces 400.000 personnes qui aujourd'hui sont emprisonnées puissent avoir accès aux soins, puissent avoir accès à l'alimentation, les convois sont prêts à partir, laissez-les partir, puisque c'est la règle internationale désormais.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
La loi internationale lui impose d'arrêter. Il est aujourd'hui hors la loi. Qu'est-ce qu'on lui inflige, qu'est-ce qu'on lui fait s'il refuse ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Eh bien c'est l'opinion publique internationale qui constatera que ni la Russie, ni l'Iran, qui ont la capacité d'agir auprès de Bachar AL-ASSAD, ne prennent leurs responsabilités. Il faut que ces pays, qui ont signé la résolution, qui ont voté cette résolution, la mettent en oeuvre pour qu'il y ait un peu de sérénité en Syrie.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est pour ça que vous êtes allé en Russie et en Iran.
JEAN-YVES LE DRIAN
….
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Attendez, attendez Monsieur le ministre. On l'accuse, Bachar AL-ASSAD, d'utiliser, et on le dit une nouvelle fois, des armes chimiques. Si la preuve est faite, parce qu'on disait que pour Donald TRUMP et Emmanuel MACRON c'était la ligne rouge, si on a la preuve qu'il utilise des armes chimiques, qu'est-ce qu'on lui fait ? Naturellement, on ne peut pas lui faire la guerre, mais qu'est-ce qu'on lui fait ? Parce que sinon on donne une image d'impuissance au monde.
JEAN-YVES LE DRIAN
La question de l'arme chimique est une question majeure dans ce conflit, parce que l'arme chimique c'est un tabou majeur du 20e siècle. Depuis la fin de la guerre 14-18 il y a eu une prise de conscience au niveau international, il ne fallait jamais plus utiliser les armes chimiques…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et alors, s'il utilise ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Et il y a aujourd'hui des faisceaux de convergences, des faisceaux d'indications, qui laissent à penser que l'arme chimique peut être utilisée ou a déjà été utilisée, nous n'avons pas les preuves. Mais, pour la France, le président MACRON a été très ferme sur ce sujet, c'est la ligne rouge, c'est-à-dire que nous n'accepterons pas qu'il y ait une remise en cause de la non-prolifération de l'arme chimique, et si d'aventure l'usage de l'arme chimique était constaté, vérifié, attribué, et que l'usage de l'arme chimique était létale, qu'il faisait des morts, alors la riposte française serait au rendez-vous.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Une riposte française unilatérale, française ?
JEAN-YVES LE DRIAN
La riposte française serait au rendez-vous, la riposte française et américaine aussi, puisque, si d'aventure nous le constations, il faudrait le constater, nous prendrions les dispositions dures, les conditions d'intervention, pour éviter la prolifération de l'arme chimique, qui serait une catastrophe humanitaire, une catastrophe mondiale.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et une journée, lundi, il y a à peine 3 jours, vous étiez à Téhéran, vous avez rencontré trois des personnages les plus important du régime des ayatollahs, des gens qui étaient un peu différents entre eux, et vous avez, je vous ai écouté le dire là-bas, « les entretiens étaient encourageants, mais durs, sans concession », on avait l'impression que c'était de la boxe entre vous.
JEAN-YVES LE DRIAN
Il faut parler avec tout le monde, et il faut aussi parler avec ceux qui sont acteurs de décisions lourdes dans cette partie du monde qui est extrêmement dangereuse. Le président de la République s'entretient régulièrement avec le président POUTINE et le président ROHANI, mais il a souhaité…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Même si c'est dur ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, mais il faut parler, il faut dire les choses, il faut être clair.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais alors on nous dit les ayatollahs, lorsqu'ils étaient avec vous, ils ont été intransigeants, et vous, celui qui passe pour l'inflexible LE DRIAN, qu'est-ce qu'il fait, il s'est senti… ?
JEAN-YVES LE DRIAN
J'avais, en Iran, plusieurs missions qui m'avaient demandées par le président MACRON, d'abord une question très lourde qui est l'accord de Vienne. L'accord de Vienne, qu'est-ce que c'est ? c'est le fait qu'il y a un accord international qui permet d'éviter l'accession de l'Iran à l'arme nucléaire, parce que si l'Iran avait la possession de l'arme nucléaire, alors il y aurait une prolifération qui serait extrêmement dangereuses, pour l'avenir du monde d'une manière générale, et pour la région en particulier, parce qu'alors d'autres pays voudraient s'en doter et on aurait assez rapidement un risque de guerre nucléaire, donc il faut enrayer cela, et ont été menées des négociations, en 2015, pour éviter cette prolifération.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais est-ce que les Iraniens vous ont dit qu'ils tenaient, comme vous, au maintien de cet accord de Vienne ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Aujourd'hui le président TRUMP semble remettre en cause sa signature pour cet accord, et je suis allé voir le président ROHANI pour l'interroger sur la pérennité de cet accord, qui permet la levée des sanctions à l'égard de l'Iran, et qui permet donc, indirectement, le développement de l'Iran, et sur ce point il y a eu une fermeté dans l'orientation, ce dont je me réjouis.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Eux ils disent qu'ils le respectent.
JEAN-YVES LE DRIAN
Aujourd'hui ils le respectent, il faut qu'ils continuent à le respecter. J'ai cru entendre des engagements de la part du président ROHANI à cet égard, il est très attaché à cet accord, qu'il a considéré comme un accord historique, il importe pour la sécurité du monde de le maintenir.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc il ne faut pas y toucher ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Il ne faut pas y toucher, il faut le faire respecter, et c'est ce que nous dirons d'ailleurs aussi, c'est ce que le président MACRON dira au président TRUMP, c'est une ligne de fracture entre nous…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il va le voir à la fin du mois d'avril.
JEAN-YVES LE DRIAN
Il le verra en avril.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Parce que TRUMP se prononcera autour du 12 mai. Est-ce que ça veut dire que la France, pour la circonstance, peut-être un peu médiateur ?
JEAN-YVES LE DRIAN
La France dira ce qu'elle pense, et elle dira en particulier que le fait de respecter ce traité évite l'accession de l'Iran à l'arme nucléaire, et donc contribue à la sécurité de la région, et la sécurité du monde.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que monsieur ROHANI vous a dit que s'il y avait rupture ça entraînerait une reprise de l'arsenal et de la fabrication de la route vers le nucléaire militaire de l'Iran ?
JEAN-YVES LE DRIAN
C'est ce qui se passera s'il y a rupture, il faut que chacun en soit conscient. Si d'aventure on rompt l'accord de Vienne, demain l'Iran se dotera de l'arme nucléaire, et alors les pays voisins le feront aussi, et alors le risque nucléaire pourra intervenir, et alors la Corée du Nord dira « et moi, pourquoi je n'accède pas ? »
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Jean-Yves LE DRIAN, selon l'accord de Vienne, les Iraniens ne peuvent pas utiliser des missiles de plus de 2000 kilomètres de portée, c'est-à-dire la distance d'Israël. Est-ce que vous avez le sentiment et est-ce que vous êtes inquiet, parce qu'ils sont peut-être aller au-delà de ces 2000 kilomètres ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a eu, dans les entretiens que j'ai eus en Iran, des points de désaccord, des points de friction, où j'ai affirmé les positions de la France, avec beaucoup de clarté, et où j'ai interrogé les autorités iraniennes sur leurs intentions, en particulier dans le domaine balistique. Le domaine balistique c'est les missiles, il y a une espèce de frénésie capacitaire, de la part de l'Iran, pour se doter de plus en plus de missiles…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça nous regarde, c'est notre souveraineté.
JEAN-YVES LE DRIAN
De missiles à courte portée, mais aussi des missiles à moyenne portée et à longue portée, qui, à ce moment-là, ne sont plus des missiles défensifs, mais qui sont des missiles offensifs qui peuvent agresser et qui inquiètent, il y a d'une part cela, et d'autre part le fait que l'Iran livre des missiles à des entités non-étatiques comme le Hezbollah, comme les Houthis, et donc il y a là des risques de déstabilisation de l'ensemble de la région. J'ai fait savoir aux autorités iraniennes que nous étions inquiets de ce risque et qu'il fallait qu'ils contribuent à la stabilité de la région, pour leur propre intérêt, et donc qu'ils aient une position beaucoup plus modérée sur leurs capacités balistiques.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais là ils sont restés assez bloqués…
JEAN-YVES LE DRIAN
Là je vous dirai que… j'ai dit en rentrant qu'il y a encore beaucoup de travail. On va continuer à parler, il faut continuer à parler, et on continuera à parler sur ce point, comme on continuera à parler aussi sur la responsabilité qu'a l'Iran dans le règlement syrien, c'est aussi une responsabilité russe, pour que demain on arrête ces massacres et ce cataclysme humanitaire qui est devant nous.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce voyage en Iran, vous l'avez reporté une fois, au moment de l'affaire libanaise et d'HARIRI, il ne plaisait pas à l'Arabie Saoudite, vous y êtes allé. Le prince héritier Ben SALMANE est à Londres aujourd'hui, est-ce qu'il est fâché avec nous, puisqu'il n'est pas venu à Paris ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Il viendra Paris, bientôt.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quand ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Dans très peu de temps.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous dites qu'il va venir ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Bien sûr.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le voyage est maintenu.
JEAN-YVES LE DRIAN
Nous avons une relation très sereine et très claire avec l'Arabie Saoudite, où je me suis rendu plusieurs fois, le président de la République aussi, et nous avons un dialogue aussi très fructueux avec ce pays qui a, comme l'Iran, à régler un problème majeur qu'est la crise du Yémen où il faut qu'il y ait, là, une solution politique qui se présente dans les plus brefs délais pour éviter une nouvelle catastrophe humanitaire.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous voyez, il n'y a que des risques. Avant Téhéran vous étiez à Moscou, vous vous entretenu avec votre collègue, que vous connaissez bien, LAVROV, qui est toujours impassible…
JEAN-YVES LE DRIAN
Oh, il n'est pas toujours impassible LAVROV, il y a des moments où il est très agréable, des moments où il est très dur…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Apparemment c'était la castagne la dernière fois.
JEAN-YVES LE DRIAN
Quand on se rencontre on se dit les choses. Je pense que dans la diplomatie il faut se dire les choses clairement, c'est d'ailleurs ce qu'a initié le président MACRON, il faut dire clairement nos positions, il faut éviter les malentendus, et lorsqu'on connaît les positions des uns et des autres, on essaie de trouver les chemins qui permettent la sérénité.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça tombe bien, parce que ici aussi on veut la vérité, on se dit les choses carrément. Par exemple, depuis Vladimir POUTINE à Versailles, on sent bien que les relations avec Moscou sont refroidies. MACRON/ POUTINE, aujourd'hui, comment ça va, j'ai envie de dire mal ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Ils se parlent, ils échangent, ils se parlent régulièrement, c'est quand même important, et le président MACRON se rendra en Russie au mois de mai prochain, pour rendre cette visite, ce sera une visite d'Etat, il ira à Saint-Pétersbourg, au dialogue économique initié pas par la Russie. La Russie c'est une grande puissance, c'est une puissance qui doit être respectée, c'est une puissance qui a beaucoup de force, mais en même temps le président POUTINE et la politique extérieure de la Russie nous inquiète, nous interroge, que ce soit sur l'Ukraine, que ce soit sur le fait que, à notre sens, ils ne prennent pas leurs responsabilités sur la question syrienne. Donc, on attend la Russie au niveau de ses responsabilités pour le règlement pacifique de la question syrienne, pas uniquement sur la question humanitaire d'aujourd'hui, mais sur la question politique de demain, permettre à la Syrie de retrouver son intégrité.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quand vous voyagez, que vous voyez tous ces leaders et tous ces pays du monde, est-ce que la France est une puissance, entre nous, qui est respectée et qu'on prend au sérieux ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, la France est respectée, la France a un message, la France a une force et l'action du président MACRON est reconnue partout où je vais. La France peut transmettre des messages, la France est membre du Conseil de sécurité, la France a un message à donner au monde, et c'est ce que nous faisons régulièrement pour alerter…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
On continue, on continue…
JEAN-YVES LE DRIAN
On continue.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le Nord-Coréen, Kim JONG-UN, il est aujourd'hui tout sourire et flexible comme jamais, il propose un sommet des deux Corées. Est-ce que vous croyez à sa sincérité, ou est-ce que c'est l'effet des sanctions contre la Corée du Nord ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Je crois que c'est un peu tout cela. Il ne faut pas bouder quand il y a, dans ce monde incertain, dangereux, quand il y a, à un moment donné, des espaces d'optimisme. Le fait que, après les Jeux Olympiques, il y ait eu ces rencontres, le fait que Kim JONG-UN fasse des ouvertures, le fait que les autorités de Sud-Corée, le président Moon, fasse aussi des ouvertures, le fait que le président de la Corée du Nord dise « je veux discuter, y compris avec les Américains, sans préalable », prenons-le.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc il faut accorder de la confiance à ce dictateur boursouflé, croire qu'il a changé ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Le risque majeur, là aussi, en Corée, Jean-Pierre ELKABBACH, c'est le risque de prolifération nucléaire, et si d'aventure la Corée se dote définitivement, parce qu'ils ont déjà les moyens de le faire, de l'arme nucléaire, c'est toute la région qui va être en danger, mais aussi nous-mêmes, c'est notre sécurité. Demain, si la Corée du Nord a l'arme nucléaire, le Japon va demander aussi l'arme nucléaire, et alors on est dans une logique infernale qui remettra en cause notre propre sécurité. Autrement dit, si d'aventure ils commencent à se parler, tant mieux, et ce n'est pas une raison pour être naïf, les sanctions qui ont été décidées au niveau international et au niveau européen à l'égard de la Corée du Nord sont maintenues, mais le dialogue reprend, c'est quand même un événement qu'il faut saluer dans ce monde un peu obscur.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Kim JONG-UN a dit qu'il était prêt à stopper la production et le lancement de missiles à longue portée…
JEAN-YVES LE DRIAN
Oui.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qu'il était prêt à dialoguer. Pourquoi vous n'allez pas en Corée du Nord, vous ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Je suis allé à l'ouverture des Jeux Olympiques à la demande du président de la République, j'ai pu rencontrer les autorités responsables de Corée du Sud…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous pourriez y aller ?
JEAN-YVES LE DRIAN
La France est disponible pour agir…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Puisqu'on parle avec tout le monde…
JEAN-YVES LE DRIAN
On parle aussi avec l'ensemble des acteurs de la zone, y compris la chine.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je vais parler de l'Europe dans quelques minutes, mais il y a d'autres questions, personnelles et politiques que je voudrais régler tout de suite. Médiapart vous a soupçonné d'avoir utilisé vos fonctions pour favoriser deux de vos petits-fils, si j'ai bien compris, 6 ans et 10 ans, pour qu'ils s'inscrivent au lycée français de Barcelone.
JEAN-YVES LE DRIAN
J'ai vu ça.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est vrai ou faux ?
JEAN-YVES LE DRIAN
En fait, mon beau-fils a eu une mutation professionnelle à Barcelone, donc une partie de ma famille va s'installer à Barcelone, c'était à la fin du mois de mai dernier, et j'ai pensé qu'il était utile que mon cabinet prévienne le consul général de France à Barcelone d'une part, et les autorités espagnoles, parce que je suis ministre des Affaires étrangères, qu'il y avait une partie de ma famille qui allait résider désormais à Barcelone.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que vous êtes intervenu, vous ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne suis pas intervenu pour l'entrée de mes petits-enfants au lycée. Mais il y a des règles, vous savez, pour entrer dans un lycée français, il faut d'abord être de nationalité française, ensuite demander l'inscription, parce qu'il y a une mutation professionnelle, et ensuite avoir été, que les enfants aient été auparavant dans un établissement public français…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc vous voulez dire que ces conditions étaient remplies. Mais est-ce que les dossiers étaient…
JEAN-YVES LE DRIAN
Et il y a une commission d'agrément qui décide de la rentrée, ou pas, des candidats au lycée français, mes petits-enfants répondaient à tous ces critères, donc je ne vois pas le sujet.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, pour vous il n'y a pas de sujet.
JEAN-YVES LE DRIAN
Non, sauf à penser, Jean-Pierre ELKABBACH, que précisément, parce que ce sont mes petits-enfants, et qu'ils sont les petits-enfants d'un ministre des Affaires étrangères, ils n'ont pas le droit d'aller dans un lycée français, là on serait quand même dans l'absurde et le stupide.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Selon le proviseur il y avait de la place, donc ils ont été acceptés, mais vous connaissiez ce proviseur ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Pas du tout, je ne l'ai jamais rencontré.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Jamais vu. C'était en juin, vous veniez d'être nommé ministre des Affaires étrangères, donc le ministre LE DRIAN affirme ici qu'il n'a pas fait pression sur telle ou telle personne pour ses petits-fils.
JEAN-YVES LE DRIAN
Ils ont le droit d'aller au lycée français comme tout enfant qui arrive avec un parent muté.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
J'ai regardé les notes des uns et des autres, c'était en juin, cette enquête sort maintenant, 9 mois plus tard. Est-ce qu'il y aurait un lien, par hasard – je ne sais pas ce que vous allez me dire – avec l'élection partielle des Français de l'étranger qui a lieu en Espagne dans 1 mois, par exemple ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Je suis surpris que cette affaire devienne publique, alors qu'elle est parfaitement réglementaire, votre interprétation c'est une hypothèse, oui, peut-être, alors à ce moment-là, si ça prend tant de temps et si ça apparaît comme ça, avec des fondements aussi ténus, peut-être.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce serait une opération politique.
JEAN-YVES LE DRIAN
Je trouve que ce serait extrêmement malsain.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, parce que j'ai vu que certains des candidats de l'opposition sont employés des lycées français de Barcelone et de Madrid.
JEAN-YVES LE DRIAN
Ça ne m'a pas échappé.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Autre chose, toujours sur la France. Les quatre candidats de la direction du PS débattaient hier soir, est-ce que vous allez voter, Jean-Yves LE DRIAN, lors du congrès du PS ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Ecoutez, le responsable du PS aujourd'hui c'est monsieur Rachid TEMAL, il a déclaré il y a peu de temps « aucun ministre ne pourra voter », il a déclaré « il n'y a aucun socialiste au gouvernement », donc j'en prends acte.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire, ils ont exclu…
JEAN-YVES LE DRIAN
C'est-à-dire que je me retire, je me retire du Parti socialiste, avec à la fois beaucoup d'émotion, ça fait 44 ans que j'en suis membre, avec aussi beaucoup de fierté, parce que j'ai participé à des combats, sous François MITTERRAND, sous Lionel JOSPIN, sous François HOLLANDE, avec qui j'ai toujours une forte amitié, et puis j'ai remporté 13 victoires…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous vous retirez du Parti socialiste !
JEAN-YVES LE DRIAN
Et alors, je me retire avec émotion, avec fierté, mais aussi déception, parce que lorsque je vois en Allemagne, près de 70 % des socialistes décidés à soutenir le compromis politique pro-européen que propose madame MERKEL, non seulement, a soutenu, mais a participé à ce gouvernement de compromis, et que je vois, en France, le Parti socialiste, alors qu'il y a eu une campagne où finalement notre candidat n'était pas vraiment un candidat européen, et que le candidat européen et le candidat de la transformation, c'était Emmanuel MACRON, que je vois en France le Parti socialiste se replier, dans une opposition sectaire et stérile, oui, c'est de la déception. Mais en même temps, je suis déterminé, je suis dans la logique…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est un départ volontaire…
JEAN-YVES LE DRIAN
Je suis dans la logique…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est un départ volontaire, une rupture et une démission ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Je suis dans la logique de mon engagement depuis 1974, et j'estime aujourd'hui que la manière d'avancer vers l'Europe, la manière de transformer notre pays, c'est auprès d'Emmanuel MACRON qu'il faut le faire, et je regrette que le Parti socialiste se replie aujourd'hui dans des convictions qui sont à mon sens dépassées.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que ça veut dire que vous êtes En Marche vers le parti En Marche…
JEAN-YVES LE DRIAN
Je me retire. Non, je suis dans la majorité présidentielle, j'ai compris que les socialistes étaient désormais totalement dans l'opposition, je le regrette, et je maintiens mon parcours, je suis cohérent avec tout ce que j'ai fait depuis que je suis rentré au Parti socialiste, je suis fier de cette action, et je suis fier aussi de servir Emmanuel MACRON, parce que dans ce moment difficile que vous avez évoqué en début d'entretien, en particulier, au niveau international, il faut transformer la France, il faut transformer l'Europe, et il faut que la France soit à la hauteur au niveau mondial, et c'est une fierté pour moi de servir MACRON dans ces périodes…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors, les socialistes le savent aujourd'hui, et ils vont vu votre émotion, un mot, hier, sur CNews, Louis ALIOT, si proche de Marine LE PEN, a rendu responsable le CRIF de la montée de l'antisémitisme en France, parce qu'au lieu de s'attaquer à l'islam radical, dit ALIOT, il s'en est pris au Front national. Devant le CRIF, le président MACRON a répété : l'antisémitisme, c'est contraire à la République, l'antisémitisme, c'est le déshonneur de la France. Est-ce que vous considérez, vous, que ceux qui restent antisémites déshonorent la France, qu'est-ce que vous en dites ?
JEAN-YVES LE DRIAN
La force de la démocratie française, c'est de combattre toutes les haines et de faire en sorte que notre nation soit une nation inclusive, porteuse d'un message pour elle-même, et porteuse d'un message pour le monde, il faut combattre toutes les haines, d'où qu'elles viennent, l'antisémitisme, bien sûr, mais aussi l'islamophobie de l'autre côté, toutes les haines doivent être combattues, et c'est aussi la force de la France de le dire.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et vous voyez ce qui est en train de se passer dans toute l'Europe, à partir des élections en Italie, où l'extrême droite est montée, toute l'Europe est en train de basculer…
JEAN-YVES LE DRIAN
Non, il ne faut pas exagérer…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Une grande partie, les Pays-Bas et la France encore ont été épargnés…
JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a en même temps…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que ça veut dire qu'il y a cette menace peut-être…
JEAN-YVES LE DRIAN
Il faut refonder l'Europe. Et c'est vrai que les élections européennes de 2019 seront essentielles pour l'avenir, parce qu'on voit partout des doutes, des interrogations, des populismes, il y a aussi des raisons de se rassurer quand on voit ce qui se passe en Allemagne, mais même quand il se passe en Espagne ou au Portugal, où le message européen reste très fort, il n'empêche que les élections italiennes contribuent à cette instabilité et à ces interrogations. L'Europe doit se dire : je ne peux plus continuer comme avant, je suis trop lente, je ne suis pas assez forte, je suis trop ballotée, il faut une Europe forte refondée…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc l'Europe est absente, mais il faut qu'elle se renforce ?
JEAN-YVES LE DRIAN
C'est une nécessité supplémentaire, cette élection italienne, que de renforcer le message européen du développement…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Une question avant que je me fasse tirer l'oreille, parce que je suis lent, mais je vous ai… Donc, je vous pose cette question parce que, aujourd'hui, Donald TRUMP va signer une taxation, sauf pour le Canada et le Mexique, de l'acier et de l'aluminium, qui est importé. Est-ce qu'il faut que nous, justement, puisque vous dites : une Europe forte, il faut lui répliquer des représailles ? OEil pour oeil, dent pour dent ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, il faut que l'Europe affiche sa souveraineté et sa puissance, et c'est la raison pour laquelle la Commission européenne va proposer des contre-mesures à l'initiative tout à fait inopportune du président TRUMP, qui, sans doute, présente des intérêts pour l'Amérique tout de suite, pour les Etats-Unis, mais qui sur le long terme, est extrêmement néfaste pour l'influence américaine dans le monde…
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc il faut lui répondre : oeil pour oeil, dent pour dent ?
JEAN-YVES LE DRIAN
Il faut lui répondre fermement.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être venu, et je sais que tout à l'heure… demain, vous allez en Inde avec le président MACRON, après, vous allez en Afrique, et qu'est-ce que vous allez faire tout à l'heure ? Non, et tout à l'heure, c'est la journée internationale des femmes…
JEAN-YVES LE DRIAN
C'est la journée internationale des femmes, avec en particulier pour le ministère des Affaires étrangères, une rencontre qui aura lieu cet après-midi sur la régression des droits des femmes dans les zones de conflit, le viol qui est devenu une arme de guerre, c'est un sujet que j'ai souhaité mettre au débat, avec des échanges qui seront – je pense – très vigoureux.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a du pain sur la planche. Merci en tout cas d'être venu.
JEAN-YVES LE DRIAN
Merci.
JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et demain, je recevrai ici Valérie PECRESSE, qui est la présidente de la région Ile-de-France. Merci.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 mars 2018