Interview de Mme Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes à France-Inter le 2 juillet 2018, sur la cérémonie d'hommage à Simone Veil au Panthéon et le combat pour les droits des femmes.

Texte intégral


NICOLAS DEMORAND
Marlène SCHIAPPA, bonjour et merci d'être au micro d'Inter. Simone VEIL repose depuis hier donc au Panthéon après une cérémonie sobre d'une grande dignité qui a montré toutes les dimensions de la vie de cette femme d'exception depuis la déportation à Auschwitz jusqu'à la construction européenne, en passant évidemment par son combat pour les droits des femmes, à commencer par l'IVG. Vous étiez avec le gouvernement en place du Panthéon. Quels sentiments Marlène SCHIAPPA vous ont traversé pendant cette cérémonie ?
MARLENE SCHIAPPA, SECRETAIRE D'ETAT EN CHARGE DE L'EGALITE DES HOMMES ET DES FEMMES
D'abord forcément de l'émotion mais ce que je retiens c'est vraiment cette concorde, c'est-à-dire qu'il y avait effectivement des officiels mais il y avait surtout une foule immense tout au long du trajet, du Mémorial de la Shoah jusqu'au Panthéon qui été amassée et qui applaudissait à tout rompre. Par moments, toutes les phrases du discours du président de la République, et j'y suis retournée, l'après-midi puisqu'il y avait la possibilité de rendre un hommage citoyen, et de nouveaux à la rue Soufflot été remplie et il y avait une file d'attente immense pour accéder au Panthéon avec beaucoup de respect de la part de toutes les Françaises et les Français qui sont venus là pour rendre un hommage à Simone VEIL et à tout ce qu'elle représente parce qu'elle représente énormément de causes du 20ème siècle.
NICOLAS DEMORAND
Et qu'est-ce qu'elle représente pour vous au poste où vous êtes aujourd'hui ?
MARLENE SCHIAPPA
Je crois qu'il faut avant tout quand on est ministre et qu'on s'occupe soit de la santé, soit des droits des femmes, garder toute l'humilité et distance. Agnès BUZYN, elle-même qui est ministre de la Santé a dit qu'elle n'aspirait pas à se comparer à Simone VEIL, la marche est beaucoup trop haute.
NICOLAS DEMORAND
Mais j'imagine qu'il y a des choses tout de même qui se regardent, s'observent et peut-être inspirent ?
MARLENE SCHIAPPA
Bien sûr, elle est une inspiration, il faut rappeler que maintenant que le fait qu'elle soit panthéonisée fait consensus, il y avait une large approbation dans l'opinion, mais à l'époque, elle a mené souvent des combats très seule, elle était souvent en première ligne face à des oppositions très virulentes sur des sujets que l'on disait clivant à l'époque et qui font consensus maintenant.
NICOLAS DEMORAND
Le Président de la République a souligné qu'à travers Simone VEIL, les déportés de France, entrés au Panthéon, mais aussi les femmes et leurs souffrances celles auxquelles Simone VEIL a redonné leur dignité, leur liberté, leur liberté de disposer d'elles-mêmes, de disposer de leur corps, j'imagine que vous avez été particulièrement sensible à cet aspect-là du discours ?
MARLENE SCHIAPPA
Complètement, il y a eu tout un passage vraiment magnifique du discours du Président de la République et d'ailleurs dans les gradins c'est à ce moment-là que ça a le plus applaudi. J'ai trouvé parce que c'est extrêmement émouvant de dire justement, voilà il y a des générations de femmes qui ont oeuvré pour acquérir des avancées pour les droits des femmes pour l'égalité femme-homme qui n'auront pas d'hommage de la nation qui resteront pour certaines dans l'anonymat et avec Simone VEIL, elles entrent au Panthéon. C'est un hommage que la nation rend à Simone VEIL, mais aussi à toutes ces femmes qui, avant elle, avec elle ou après elle, ont oeuvré pour faire que l'égalité femmes hommes devienne une réalité.
NICOLAS DEMORAND
Alors que l'égalité des sexes pourrait être gravée dans le marbre de la Constitution, au frontispice de celle-ci, ne faudrait-il pas l'inscrire aussi dans le marbre du Panthéon et au frontispice de celui-ci aux grandes femmes et aux grands hommes, la patrie reconnaissante : est-ce que c'est un combat que vous pourriez mener, est-ce que c'est un combat que vous pourriez mener, est-ce qu'il est vain ou est-ce qu'il est très important ?
MARLENE SCHIAPPA
Non je pense qu'il n'y a aucun combat qui soit vain en matière d'égalité femme-homme, moi je pense d'ailleurs que souvent on a tendance à vouloir décrédibiliser certain combat pour l'égalité femme-homme notamment ce qui a trait à la sémantique, en disant que ce ne serait pas prioritaire ; par important etc. Parce que tout est prioritaire et on ne peut mener plusieurs combats de front.
NICOLAS DEMORAND
Mais celui-là, vous allez le mener maintenant ou pas ?
MARLENE SCHIAPPA
Je pense que ce qui est important, c'est de rappeler qu'il n'y a que cinq femmes qui sont au Panthéon. Simone VEIL, c'est la cinquième femme seulement à entrer au Panthéon. Je crois que pour moi le combat à mener c'est de faire en sorte c'est qu'il y est davantage de femmes et effectivement qu'on utilise, graver je ne sais pas, qu'on utilise au moins l'expression, effectivement, « Aux grands hommes et aux grandes femmes la patrie reconnaissante », ça me semble souhaitable. Au demeurant Simone VEIL, elle-même avait formulée cette demande auprès de François MITTERRAND, il y a quelques années de cela.
NICOLAS DEMORAND
Quelle femme au singulier ou au pluriel, vous avez peut-être plusieurs noms en tête, aurait aujourd'hui sa place au Panthéon ?
MARLENE SCHIAPPA
Je ne me lance pas dans ce type de pronostic.
NICOLAS DEMORAND
Olympe de GOUGES ?
MARLENE SCHIAPPA
Par exemple, pourquoi pas, d'autres aussi.
NICOLAS DEMORAND
Simone VEIL, dernière question, incarnait la droite ou le centre droit humaniste, il y a une famille de pensée très importante dans la vie politique française. Dans quel parti aujourd'hui vit encore ce courant de pensée.
MARLENE SCHIAPPA
Je ne suis pas sûre qu'elle incarnait la droite et le centre droit, elle appartenait effectivement…
NICOLAS DEMORAND
Humaniste, je disais humaniste qui est un courant.
MARLENE SCHIAPPA
Bien sûr, mais je crois que ce qui caractérise Simone VEIL c'est justement qu'elle transcendait aussi les partis. L'IVG, par exemple a été la dépénalisation de l'avortement, plus exactement, a été votée à l'Assemblée nationale grâce aux voix de l'opposition de l'époque, donc la gauche. Lorsqu'elle a été élue à la présidence du Parlement européen, c'est aussi avec des voix venant de la droite et de la gauche, donc je pense que là, et il serait trop facile maintenant de se lancer dans une forme de récupération ou de faire parler Simone VEIL, en disant qu'elle soutiendrait tel ou tel, elle serait avec tel ou tel mais effectivement ce qu'on ce qu'on peut retenir, c'est qu'elle voulait transcender les clivages politiques.
NICOLAS DOMERAND
La meilleure contraception : « c'est de fermer les cuisses, si je vous fais mal c'est parce que vous êtes trop grosse, un stérilet à 28 ans, il serait plutôt temps de penser à un enfant ». Voilà autant de citations tirées du rapport remis la semaine dernière sur les violences en gynécologie et en obstétrique. On va entrer dans le détail des choses mais déjà, avez-vous été sidérée parce que vous avez lu, parce que un rapport objective les choses et ce n'est pas le moindre de ses mérites.
MARLENE SCHIAPPA
Je n'ai pas été sidérée parce que je n'ai pas découvert la situation. Je vous rappelle que quand j'ai commandé ce rapport il y a un an, la question de ce qu'on appelle entre guillemets les violences gynécologiques et obstétricales ; qui n'est pas un terme forcément qui fasse consensus, donc on a choisi un autre terme pour le rapport, pour ne pas stigmatiser les gynécologues et les soignants dans leur ensemble. Mais il y a un an, lorsque j'ai commandé ce rapport, il y a eu un tollé ; disant que c'était un sujet voilà, c'est un sujet tabou qui se levait, et est le but de ce rapport c'était justement d'objectiver cela, de mener une enquête, mener des auditions en profondeur et de voir aussi surtout quelles solutions, quelles propositions, on pouvait apporter pour mettre fin à cette situation.
NICOLAS DEMORAND
Est-ce que vous partagez l'analyse de votre collègue Agnès BUZYN, ministre de la Santé qui dit que, en substance, le paternalisme et une forme d'autoritarisme marquent encore les formations de ces médecins.
MARLENE SCHIAPPA
Mais bien sûr, je connais moins bien qu'Agnès BUZYN puisqu'elle est médecin de profession, la formation qui se pratique et c'est pour ça que j'avais demandé au HCE d'auditionner et d'objectiver véritablement ce phénomène clairement mais manifestement oui il y a une forme de paternalisme qui ressort. Sans doute d'une minorité de soignants mais qui sont des faits du coup qui marquent les femmes, voire qui les traumatisent parfois et auxquels on doit pouvoir mettre fin.
NICOLAS DEMORAND
Est-ce que des femmes soigneraient mieux ces femmes ?
MARLENE SCHIAPPA
Je ne suis pas convaincue, mais après c'est un vrai débat philosophique, moi je ne suis pas sûre que les femmes soient exemptées de sexismes, c'est-à-dire que le sexisme est quelque chose de tellement présent dans notre société, le Président de la République lui-même dit que notre société est malade tout entière du sexisme. Il arrive que des femmes aient des comportements sexistes ou discriminants vis-à-vis d'autres femmes. Donc je ne crois pas que ce soit en soi une solution forcément.
NICOLAS DEMORAND
Est-ce que les données type, épisiotomie, césarienne, déclenchement, vont être rendues publics pour chaque maternité ?
MARLENE SCHIAPPA
Alors il y a plusieurs travaux qui sont en cours. J'ai rencontré des médecins qui justement faisaient état notamment Israël NISAND, qui était opposé à la base à ce rapport et là partager avec moi un travail très important qui est en train d'être mené dans les maternités justement sur les données sur le recueil sur la qualité. Il y a l'Inserm qui mène ce travail également en voulant l'objectiver de manière scientifique. Et puis nous, nous installons avec Agnès BUZYN justement, un groupe de travail pour faire en sorte de mettre en oeuvre les propositions de ce rapport du Haut Conseil à l'Egalité contre ce qui est appelé dans ce rapport « les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétricales ».
NICOLAS DEMORAND
Ça pourrait prendre quelle forme, un certificat, un label, un site internet regroupant toutes les données ?
MARLENE SCHIAPPA
Ça, c'est à discuter justement, ce groupe de travail fera des propositions.
NICOLAS DEMORAND
Qu'est-ce qui peut faire opposition à une mesure de ce type qui semble être une mesure de bon sens ?
MARLENE SCHIAPPA
Ecoutez, moi je crois qu'il y a des soignants, c'est ce que j'ai pu observer dans les débats, qui ont pu se sentir stigmatiser, on a parlé de bashing de gynécologues, et ça n'est évidemment pas l'objet. L'objet c'est comment on fait pour restaurer un lien de confiance, comment on fait pour faire en sorte que l'accouchement soit, sinon le plus beau jour de la vie d'une femme, ça me paraît ambitieux, mais peut-être au moins quelque chose qui puisse se vivre sans traumatisme et dans un sentiment de respect avec le plus de dialogue possible. Après je comprends, que les gynécologues soient parfois confrontés à une urgence, et des choix à faire justement dans cette urgence, ne serait-ce que pour sauver la vie de la mère ou de l'enfant, donc je crois qu'il faut faire en sorte que le corps des femmes leur appartienne et qu'elles puissent en disposer pleinement.
NICOLAS DEMORAND
Une dernière question avant de donner la parole à Léa SALAME. Le 29 juin dernier, la semaine dernière donc, une femme a été tuée par son ancien conjoint en Alsace, massacrée est le mot. Elle est morte après avoir reçue de très nombreux coups de couteau. Elle avait pourtant activé son téléphone « Grand danger » qui est un dispositif qui permet d'alerter tout de suite, dans ce genre de situation. Comment améliorer ce dispositif pour qu'une abomination pareille ne se reproduise pas ?
MARLENE SCHIAPPA
C'est une vraie question et c'est à chaque fois, quelque chose de terrible, à chaque fois que cela se produit et d'autant plus quand les politiques publiques ont été mises en oeuvre. Quand ça n'est pas le cas, on peut se dire, on aurait du détecter, on aurait du agir, on aurait du mettre en oeuvre, l'équiper. Là, manifestement cette femme était équipée, je pense aussi à Ouria qui a été poignardée à Angoulême par son ex mari alors qu'elle était hébergée dans un centre et suivie. Elle avait réussi à quitter son ex mari. Nous, on est en train de travailler sur l'amélioration du téléphone « grave danger », mais l'amélioration, elle porte avant tout sur l'amélioration du financement, l'assouplissement des conditions pour qu'on puisse avoir plus de téléphones « grave danger ». Actuellement, il faut une décision de justice, et ensuite, il y a une convention avec l'Etat, et l'Etat peut seul le financer, nous voulons assouplir cela.
NICOLAS DEMORAND
Et après, une fois que la personne est équipée, comment améliorer le fonctionnement ? Parce que là, ça s'est joué à quelques minutes.
MARLENE SCHIAPPA
Oui complètement, on a installé semaine dernière un groupe qui est chargé, justement, de faire des propositions à cet égard entre l'administration égalité femme-homme et la justice puisque ce sont les services de la justice qui prennent en charge le téléphone « grave danger », 900 000 euros par an. Je crois qu'il faut vraiment agir partout, c'est-à-dire, sur le téléphone « grave danger » mais aussi sur les dispositifs de repérage et de prévention c'est pour ça qu'à partir de la rentrée, nous mettons en place dans chaque département, autour de chaque préfet, un contrat local contre les violences avec des informations partagées entre la santé, les urgentistes, la justice, les procureurs, les forces de l'ordre, les élus locaux, les travailleurs sociaux pour faire mieux circuler l'information et pour sortir ces femmes de chez elles, et les protéger davantage jusqu'à ce qu'elles soient totalement en sécurité.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 juillet 2018