Déclaration de M. Edouard Philippe, Premier ministre, sur les dates liées au souvenir de l'esclavage, des traites et de leurs abolitions ainsi qu'à la mémoire des victimes, à Paris le 10 mai 2018.

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Circonstance : Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, Jardin du Luxembourg, à Paris le 10 mai 2018

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Texte intégral

« Liberté, création continue. » Ces mots, dans leur ambitieuse poésie, ne sont ni d'ELUARD ni de CESAIRE. Ils ne sont pas non plus de FLAUBERT dans le constat qu'il dresse d'une tragique infinitude. Ils sont le titre d'un discours que prononce, il y a 70 ans, un homme exceptionnel. Un homme noir, né à Cayenne à la fin du 19ème siècle. Etudiant boursier à Toulouse, brillant avocat à Paris, député de la Guyane, résistant au maquis. Cet enfant de Cayenne, petit-fils d'esclave, il se hisse au sommet de la République et devient président du Sénat : c'est Gaston MONNERVILLE.
Il y a 70 ans, il commémorait la révolution de 1848 qui ne fut pas une réplique inféconde de 1789, contrairement à certaines idées reçues, puisqu'il en jaillit, sous l'impulsion de Victor Schoelcher, un geste fondateur : l'abolition de l'esclavage.
Aujourd'hui que nous nous réunissons à quelques pas du Sénat, Gaston MONNERVILLE reste une figure tutélaire qui nous rappelle que les libertés, de tous les hommes et de toutes les femmes, les libérations, de tous les peuples et sur tous les continents, furent et demeurent des créations continues que beaucoup payèrent de leur sang et de leur vie sans en voir l'aboutissement.
Il y a donc un flambeau de la liberté que chaque génération doit se transmettre avec un soin très particulier. Et ce flambeau, c'est d'abord la mémoire qui l'entretient et qui le ranime.
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25 mars, 27 avril, 10 mai, 22 mai, 23 mai, 27 mai, 10 juin, 23 août, 20 décembre. Ces dates sont toutes attachées au souvenir de l'esclavage, des traites et de leurs abolitions mais aussi à la mémoire des victimes.
Trop de dates ? Non, mais un archipel de dates et de mémoires parce que l'esclavage fut un phénomène à la fois local et mondial. Au 18ème siècle, il est le moteur de la mondialisation marchande en enrichissant des centaines de ports et en irriguant les terres environnantes.
Cette dette, je la mesure avec d'autant plus de solennité que la journée du 10 mai, avant de la commémorer comme Premier ministre, je l'ai commémorée en tant que maire du Havre.
Or l'essor du Havre, comme celui de Nantes ou de Bordeaux, est étroitement lié au commerce avec les colonies, à la traite et à l'esclavage. En 1814, les armateurs du Havre signent même une pétition pour défendre le maintien de la traite des Noirs, arguant qu'elle conditionne la prospérité des ports, des colonies, de la marine. A ce moment-là, les ancêtres de Gaston MONNERVILLE sont peut-être passés par Le Havre, à fond de cale.
Le devoir de mémoire, il commence à une échelle communale, avec la lutte contre l'effacement ou la dilution des traces. Au Havre, les bombardements de 1944 ont détruit les vestiges historiques de l'esclavage. Il nous a donc fallu inscrire la mémoire de l'esclavage dans le paysage urbain, dans le calendrier républicain et dans la conscience collective. C'est aussi le choix qui a été fait, de façon remarquable et parfois contestée, à Bordeaux ou à Nantes.
Dès lors, depuis quelques années, plusieurs dates de commémoration dessinent un chemin de mémoire qui retrace les ramifications des faits, des idéologies et des combats.
Les commémorations ont été locales avant d'être internationales. Dans les cinq départements d'outre-mer, c'était des manifestations populaires, parfois enflammées, et finalement reconnues comme des jours fériés : le 27 avril (pour Mayotte), le 22 mai (pour la Martinique), le 27 mai (pour la Guadeloupe), le 10 juin (pour la Guyane) et le 20 décembre (pour La Réunion).
Les départements d'outre-mer nous ont ouvert ce chemin de mémoire pour mettre un terme à ce qu'Aimé CESAIRE nommait les « bouches cousues », les mécanismes qui font « fonctionner l'oublioir » (Discours sur le colonialisme).
D'autres dates sont devenues des dates nationales : le 10 mai et le 23 mai. Il y a vingt ans, le 23 mai 1998, avait lieu à Paris la grande marche qui contribua à réintégrer dans notre histoire nationale les traites négrières et l'esclavage pratiqués au sein des colonies françaises des Antilles, de Guyane et de l'océan Indien. L'année dernière, le 23 mai est devenu la journée nationale en hommage aux victimes de l'esclavage colonial.
Enfin, d'autres dates sont des journées internationales comme la journée de l'ONU le 25 mars et celle de l'UNESCO le 23 août.
Ce calendrier commémoratif ne vise pas à figer un souvenir traumatique mais à activer des processus de mémoire, à la fois associatifs et politiques, populaires et universitaires.
Aider à la réalisation des programmes de recherche, dans une logique de plus en plus interdisciplinaire et comparatiste, développer les connaissances et les faire partager, c'est l'une de nos obligations premières. Et je veux saluer l'action du Comité national pour l'histoire et la mémoire de l'esclavage. L'historiographie actualise en permanence les approches d'un phénomène qu'il faut continuer à explorer.
Plus largement, il faut entretenir la mémoire des blessures, mais aussi celle des résistances, ouvertes ou souterraines, car les esclaves ne se sont jamais résignés à leur condition.
La mémoire des meurtrissures, elle est encore à vif. C'est la mémoire des corps et des destins brisés, que la prix Nobel de Littérature, Toni MORRISON, décrit dans Un don au moment d'une sinistre revue des esclaves : « des cicatrices, des blessures […] striaient leur peau comme des veines mal placées », « les yeux des femmes semblaient impossibles à choquer, leurs regards se portaient au-delà du lieu et du moment, comme si elles n'étaient en fait pas là » (traduction de Anne WICKE). Les corps mécanisés, les corps martyrisés, nous ne devons pas les oublier.
Mais il faut aussi entretenir la mémoire des résistances car le seul choix des esclaves a toujours été la liberté, que ce soit par la religion, par la musique et la poésie ou par la lutte, laquelle n'était pas purement physique mais d'abord morale en ce qu'elle visait à préserver, au sein de la servitude, un espace au moins intérieur, minimal mais décisif, de liberté intellectuelle ou spirituelle. Avant de conquérir un droit à la reconnaissance politique, les esclaves ont inventé des modes d'expression, notamment musicaux, devenus universels. La résilience, elle est d'abord passée par la créativité.
Quant aux révoltes, aux actes de rébellion héroïques, ils étaient incessants, comme le montrent les travaux qui portent sur les figures de « marrons », ces esclaves qui s'enfuyaient au péril de leur vie.
Un des grands noms de cette résistance, c'est celui de Louis DELGRES qui lutta, avec ses troupes, contre le rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe. A la fin de sa célèbre déclaration du 10 mai 1802, il s'insurge que la Révolution française n'ait pas entraîné la liberté effective des esclaves. Ses mots résonnent encore à nos oreilles : « C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs. »
Vous l'avez compris, c'est pour parachever les idéaux de la Révolution que Louis DELGRES défend l'abolition.
La connaissance de ce chemin long et chaotique vers l'abolition, cette connaissance est la plus sûre alliée de la reconnaissance. Elle doit commencer dès le plus jeune âge. Le travail pédagogique passe évidemment par l'école, mais aussi par les arts et les documentaires – je salue d'ailleurs la remarquable série en 4 épisodes, « Les routes de l'esclavage » récemment diffusée par Arte.
Dans quelques minutes, je remettrai les prix de la flamme de l'égalité : des dizaines de classes du primaire et du secondaire ont réalisé, avec leurs professeurs, des projets portant sur ces mémoires qui nous rassemblent aujourd'hui, ces mémoires qu'il faut réconcilier, conjuguer. A travers ces travaux, ces élèves ont réfléchi au fait qu'une partie de l'humanité a longtemps considéré et traité une autre partie de l'humanité comme « un bien meuble ».
Dès lors, graver dans la pierre la dignité de la personne humaine sera l'objectif du Mémorial qui recensera les quelque 200 000 noms donnés aux esclaves des colonies françaises en 1848 et dans les années qui ont suivi. Le Président de la République a souhaité que ce monument se dresse au jardin des Tuileries, où s'élevait jadis le bâtiment de la Convention qui a voté la première abolition et d'où l'on voit l'Hôtel de la Marine où a été signée la deuxième abolition.
Ce Mémorial inscrira, dans le paysage de Paris, un grand lieu de commémoration. Car, pour l'instant, celui qui veut marcher dans les traces des abolitionnistes ne sait où aller. Celui qui voudrait retrouver les lieux où Paulette Nardal – la première étudiante noire de la Sorbonne, qui inspira le courant littéraire de la négritude – celui qui chercherait les lieux où cette militante martiniquaise tenait salon avec CESAIRE, Damas et Senghor, cet assoiffé d'histoire serait déboussolé.
La tâche de la future Fondation pour la mémoire de l'Esclavage, qui sera installée à l'hôtel de la Marine, est donc immense. Cher Jean-Marc AYRAULT, vous qui en présidez le GIP, vous avez toute ma confiance pour mener à bien cet ambitieux et nécessaire travail de mémoire.
Mesdames et messieurs, à l'occasion des 170 ans du décret de la IIe République abolissant l'esclavage, le Président de la République a rappelé que ces mémoires doivent être des mémoires en actes.
Cela ne signifie pas seulement qu'il faut leur consacrer des lieux vivants de mémoires, comme le Memorial'ACTe en Guadeloupe ou le futur Mémorial aux Tuileries.
Cela signifie que la liberté et l'égalité restent aujourd'hui des motifs de combats car l'esclavage aliène encore, selon les organisations internationales, plus de 40 millions de personnes dans le monde. C'est le thème de l'exposition que le comité national a montée cette année : « en finir avec les traites en finir avec l'esclavage ».
Cela signifie enfin qu'une mémoire en actes, c'est une mémoire consciente que l'abolition de l'esclavage n'a aboli ni les préventions sociales, ni les discriminations, ni le racisme.
Il y a trois ans, le 10 mai 2015, j'évoquais devant des collégiens du Havre un texte de Victor HUGO écrit en 1848. J'aimerais conclure en citant, pour les élèves qui m'ont écouté avec tant de patience, ces lignes édifiantes qu'il a écrites :
« La proclamation de l'abolition de l'esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité. Le gouverneur de la colonie lut le décret de l'Assemblée du haut d'une estrade élevée au milieu de la place publique et entourée d'une foule immense. C'était par le plus beau soleil du monde. Au moment où le gouverneur proclamait l'égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n'y avait sur l'estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire les trois races : un blanc, le gouverneur ; un mulâtre qui lui tenait le parasol ; et un nègre qui lui portait son chapeau. ».
La liberté, l'égalité et la fraternité étaient, restent et seront toujours des créations continues, perpétuellement recommencées, qu'il nous appartient de poursuivre sans relâche.
Je vous remercie de votre attention et je vais maintenant remettre les prix de la flamme de l'égalité à nos jeunes écoliers, collégiens et lycéens.
Source http://www.presseagence.fr, le 14 juin 2018