Articles de M. Alain Krivine, porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire, dans "Rouge" du 30 septembre 1993 et du 3 février 1994 (intitulé "Petites avancées, grande continuité"), sur le 28e congrès du PCF.

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30 septembre 1993
Rouge

Le comité central du PCF s'est réuni, du 28 au 30 septembre, pour adopter les projets de documents soumis à la discussion du XXVIIIe congrès. L'occasion, pour "Rouge", d'un premier point.

La disparition de l'URSS, comme la chute des effectifs et des bulletins de vote, ont définitivement ébranlé les certitudes de la majorité des adhérents. Toutes tendances confondues, la direction sortante est largement discréditée ; désormais, peu de militants ne se demandent pas ce que représente l'identité communiste. En l'absence de débats politiques de fond, tous ces bouleversements se traduisent, dans les sommets de l'appareil, par des batailles de cliques, paralysantes.

Dans le PCF, comme dans les autres partis formés à l'école stalinienne, ces divisions laissent deviner, en pointillé, deux grandes sensibilités : l'une, sectaire, avec souvent un discours "lutte de classe", et l'autre, beaucoup plus ouverte et unitaire, mais, sur le fond, très réformiste. Ainsi, la direction du PC connaît-elle ses "afghans" – les "amis d'Honecker" ou "l'appel des soixante" – qui accusent Marchais de faire le jeu de Fiterman. Ces courants, minoritaires, représentent quand même une réalité, notamment dans les vieux bastions ouvriers. De l'autre côté, se trouvent les refondateurs. Ils jouent un rôle de pression important, grâce au nombre de leurs élus et à leur implantation dans l'appareil. Mais ils n'ont que peu d'audience dans la base militante, qui perçoit mal ce qui les sépare de la direction. Désormais, les refondateurs agissent comme une fraction publique, avec leur direction et leur journal, Futur. Un pied dedans, un pied dehors, ils restent au PCF. Et puis surtout, il y a la masse des militants qui ne se reconnaît ni dans les uns, ni dans les autres.

C'est dans ce contexte que Georges Marchais va abandonner son poste de secrétaire général. Le silence savamment entretenu sur son successeur doit calmer les clans. Mais il ne fait aucun doute que l'actuel secrétaire général tient à quitter son poste en apparaissant comme le leader du renouveau, enfouissant ainsi un passé peu reluisant. Il peut espérer jouer un rôle d'arbitre audacieux, utilisant toutes les vieilles ficelles bureaucratiques. Pour le moment, il laisse la direction se débrouiller, donc s'embrouiller, sans lui, avec une opération de la hanche dont la date, opportunément choisie, lui a permis d'être absent de la fête de l'Huma et du dernier CC. Ainsi garde-t-il toute latitude pour devenir le champion des amendements et des coups de gueule "novateurs".

Montagne et souris

Question documents préparatoires, il aura de quoi faire en ce qui concerne le nouveau projet de statut. En effet, ce document veut répondre, à la fois, aux exigences démocratiques de la base et à la volonté de statu quo d'une partie de l'appareil. Du coup, la montagne accouche d'une souris. Les trente et un articles des nouveaux statuts sont noyés sous un flot de réflexions et de généralités sur le changement et la démocratie. Mais, sur le fond, l'abandon du centralisme démocratique se limite à quelques nouveautés. Le but du PCF est "la transformation de la société et le dépassement du capitalisme". Si la loi de la majorité reste celle du parti, il n'y a plus obligation de l'appliquer : désormais, les seuls motifs d'exclusion sont la double appartenance avec un autre parti, ou la participation aux élections sur des listes concurrentes. Enfin, véritable révolution culturelle… le bureau politique et le comité central s'appelleront : bureau national et comité national, la commission de contrôle se métamorphosant en commission d'arbitrage. Quant au droit de tendance, il reste banni. Seuls les documents de la majorité du CC sont soumis à la discussion de l'ensemble des cellules, pour le congrès. Enfin, les commissions de candidatures proposeront chaque fois des listes bloquées : il s'agit, là, d'une avancée vers la régression.

Le projet de thèses est plus intéressant, surtout en comparaison des documents passés. Il n'en reste pas moins d'une grande généralité, sans doute pour esquiver les conflits. Il s'agit, en fait, d'un manifeste essentiellement destiné à réactualiser, pour les militants, l'identité du PCF et du communisme. Respect du suffrage universel, démocratie, autogestion et lutte des classes sont les mots d'ordre dominants. Nous reviendrons longuement sur ce texte, dans lequel se trouvent une série de constats, souvent justes, concernant la situation internationale, ou l'exploitation capitaliste en France, avec un léger bémol aux thèses nationalistes et chauvines. Par contre, en ce qui concerne les perspectives, si le vieil objectif du "rassemblement majoritaire" est socialement défini, il reste politiquement flou : "Toutes les forces de gauche, de progrès, pour mettre en œuvre la politique de changement choisie par le peuple". Mais comme les conditions d'un tel rassemblement ne sont pas mûres, il faut renforcer le PC.

Enfin, on note l'analyse plus que succincte du stalinisme, avec un début de glissement inquiétant – et nouveau pour le PCF – où révolution d'Octobre et stalinisme sont mis dans le même paquet cadeau : "Le PCF a longtemps partagé avec les autres PC, un modèle de pensée qui postulait que la société ne pouvait se libérer du capitalisme qu'au moyen de la dictature du prolétariat et de l'étatisation de l'économie. La révolution d'Octobre, en 1917, puis la construction de la société soviétique se sont effectuées selon ce modèle. Celui-ci a d'abord permis un important développement économique et social, jusqu'à faire de l'URSS la deuxième puissance du monde. Mais il a également permis qu'apparaissent le stalinisme et son cortège de monstruosités".

Face à cela, les refondateurs ont proposé une contribution, qui n'est pas un contre texte et qui tire le bilan de leur position, mais qui fait aussi le procès du document de la direction, en s'efforçant d'apparaître comme les partisans du neuf et du renouveau, sur le plan politique et théorique. Mais, une fois de plus, les amis de Fiterman se limitent aux généralités et aux questions, sans apporter la moindre réponse alternative. Si ce n'est – et c'est ce que nous retiendrons –, d'une part, la proposition de listes communes des forces progressistes, aux différentes élections à venir et, d'autre part, l'idée d'assises communistes permettant de faire débattre "tous ceux et toutes celles que motive un tel objectif".

Pour résumer le climat de ce comité central, on pourrait dire qu'il y régnait une volonté de changement chez une direction incapable de changer, qui sait qu'il faut changer, mais qui ne sait pas quoi changer et qui a peur de changer. Un débat à suivre, mais avec les militants.

Alain Krivine


3 février 1994
Rouge

Petites avancées, grande continuité

Pour un observateur non averti, le XXVIIIe Congrès du PCF apparaît comme celui de la stagnation. Les traditions ont été respectées et tous les documents ont été adoptés à plus de 95 %. Un score à faire pâlir d'admiration tous les chômeurs des BP des pays de l'Est.

Ils étaient cent trente-neuf membres du comité central, ils sont cent trente-huit et, comme il y a eu une vingtaine de départs volontaires, il y a une vingtaine de nouveaux dont dix secrétaires de fédérations. Tous les opposants sont réélus, même si les démissionnaires (Charles Fiterman, Anicet Le Pors et Lucien Sève) ne sont pas remplacés. Quant au bureau politique, il est renforcé par trois proches de Georges Marchais. Maintien donc des équilibres antérieurs, mais renforcement de l'équipe Marchais qui, "sous l'affectueuse pression de ses amis" (sic), a dû se sacrifier et rester au BP. Il essayera de continuer à diriger le parti, par Robert Hue interposé.

Cet ancien responsable des élus communistes, peu connu, s'est révélé par son action d'avant-garde de dénonciation d'une famille marocaine accusée, à tort, de trafic de drogue, à Montigny-lès-Cormeilles, en février 1981. En choisissant ce militant, qu'on dit fade mais dévoué, l'ancien secrétaire général a voulu garder les rênes d'un parti en voie de balkanisation. Il compte sur son autorité pour limiter la casse et accompagner une transition vers une équipe de rechange qui n'existe pas encore. Cependant, tout est possible dans ce parti, surtout quand on est secrétaire général. On ne peut exclure que Robert Hue puisse, demain, sortir de sa cage pour voler de ses propres ailes. Il aura, de toute façon, à affronter des échéances électorales difficiles et à arbitrer les conflits avec, d'un côté, une partie des élus ou des syndicalistes qui se reconnaissent chez les refondateurs et, de l'autre, une partie de l'appareil et quelques vieux centres militants. Ces derniers, avec la fédération du Pas-de-Calais et son député Rémy Auchédé, semblent désormais s'organiser en véritable fraction nationale.

En fait, ce congrès est plus révélateur qu'il n'y paraît des contradictions qui agitent le parti.

Continuité

Le congrès lui-même n'a reflété que très timidement, les préoccupations de la base du parti réel, de ces militants dont près de 70 % n'ont pas voté et qui s'interrogent sur tout : le bilan, la disparition de l'URSS, les perspectives. Ces interrogations n'ont quasiment pas été entendues. Dans le Palais des sports de l'Ile-des-Vannes, les traditions ont été respectées.

Le congrès national est une grand-messe parfaitement régentée, beaucoup de délégués étant, en fait, des permanents fédéraux. Ils s'appellent d'une table à l'autre par leurs prénoms, heureux de se retrouver. Ils savent depuis des lustres qu'ils n'ont pas voix au chapitre pour déterminer la ligne politique. Leur rôle, c'est de l'appliquer dans les fédérations et sections. Le seul moment vraiment politique du congrès intervient pendant les rapports présentés par la direction. Après, vient l'interminable lecture des interventions écrites, stéréotypées, genre : "Moi, dans ma boîte, dans mon quartier, dans ma cité". Pas un mot sur la crise de la droite, de la gauche, la création de la FSU, les suites de la manif du 16 janvier, la tactique pour les européennes, le Front national etc.

Chaque congrès a son thème et les délégués l'illustrent en fonction des réalités locales. Cette année : le changement, l'abandon du centralisme démocratique. Et chaque dirigeant de monter à la tribune pour se féliciter d'avoir changé et de montrer comment cela permettra d'améliorer les "rapports avec les gens". Mais, changement oblige, les refondateurs eurent souvent la parole, chaque fois suivis, toutefois, d'une intervention spontanée sur le thème : "Un, travaillons ensemble, comme l'a demandé Georges. Deux, mais attention tu déconnes. Trois, ne va pas quand même trop loin, ma patience a des limites".

Le ballet est ponctué des traditionnelles ovations accueillant la délégation des vétérans, puis celle des JC. Les délégués représentent l'encadrement du PC. Ils ont l'impression que tout le parti est à leur image et, quand ils se lèvent pour ovationner le secrétaire général, c'est eux-mêmes qu'ils applaudissent. Donc le parti, donc la classe ouvrière selon une dialectique, certes un peu rapide, mais qui marche depuis des décennies. Seules les consignes de la direction les empêchent de manifester leur impatience quand quelques opposants viennent déranger la cérémonie. Le sentiment de légitimité du BP est, ici, très fort et, dès qu'on en franchit les frontières, la marginalisation est immédiate, quels que soient les services rendus dans le passé. Fiterman a pu en juger. Il n'a même pas eu droit, comme les autres, à un rappel de son passé ; l'appareil avait déjà supprimé sa biographie.

Avancées

Pourtant, pour la direction comme pour les délégués, et encore plus pour les militants de base, la volonté de changer est évidente. Mais, par ses traditions et son éducation, l'appareil dirigeant est incapable de savoir comment et sur quoi changer. On en reste donc aux mots, comme des comédiens qui, sur scène scanderaient "marchons, marchons" tout en faisant du sur-place. L'exemple des statuts en est une caricature. Pires que les précédents, ils ne font que modifier le sigle du BP et du CC. L'Humanité changeant même de sous-titre en plein congrès, au grand effarement des délégués. "L'organe central du PCF" est ainsi devenu, samedi 29 janvier, à trois heures du matin, le "journal du PCF". Ce bouleversement historique que l'histoire ne retiendra pas, avait l'air d'une farce pour bon nombre de délégués qui s'emmêlaient les pinceaux en confondant, avec le sourire, BP et BN, CC et CN. Bref encore un Canada dry de changement pour un parti qui avance tout de même, malgré tout… mais à la vitesse d'un glacier.

Des changements sont bien apparus. Si le débat politique n'a pas eu lieu, il y eut en revanche des échanges révélateurs sur les statuts et le fonctionnement, laissant apparaître impatience et impertinence chez certains délégués se réclamant de la majorité. Citons des responsables de la fédération des Hauts-de-Seine, furieux de se voir imposer au CC, par la direction, Guy Carrassus, dirigeant de l'école des cadres. Ou une déléguée de la même fédération demandant, innocemment et en vain, la liste des membres du CC ayant toujours une activité professionnelle. Ou cet autre délégué qui voudrait "connaitre la démarche d'un CC qui, unanimement, il y a trois ans, voulait conserver le centralisme démocratique et le rejette aujourd'hui avec la même unanimité.… Mais à la demande du secrétaire général". Là encore, pas de réponse à l'impertinent.

L'unanimisme est terminé et, désormais, le PCF reconnaît le droit à la différence et à l'opposition. C'est déjà beaucoup et irréversible, mais c'est pour le moment sans grandes conséquences, vu la faiblesse politique des oppositions. Il y a, d'une part, la fédération du Pas-de-Calais qui semble vouloir organiser ses sympathisants à l'échelle nationale, sur une base lutte de classe sectaire, nostalgique du passé. "Je ne reconnais plus mon parti" s'est ainsi écriée, presque en larmes, une déléguée alsacienne. Et puis, il y a les refondateurs, qui ont montré leur isolement total dans le congrès où ils n'étaient qu'une poignée d'élus sans texte alternatif, ni même amendement. Leurs discours sur la nécessité du changement, faute de contenu alternatif, rendait leur combat incompréhensible. Seul Guy Hermier a été capable de faire deux propositions constructives, jamais relayées par ses propres camarades : une liste unitaire aux européennes et des assises de tous les communistes avec ou sans carte. Citons aussi Patrick Braouezec, le député-maire de Saint-Denis, s'étonnant que personne ne discute des immigrés, du racisme, de l'extrême droite et que personne ne s'interroge sur le fait qu'aucun salut d'organisations immigrées n'ait été lu au congrès. Dans ce contexte de non-bataille, l'émouvante intervention de Charles Fiterman ressemblait davantage à un constat d'échec d'un dirigeant brisé qu'à un appel au combat.

Il est encore trop tôt pour prévoir les évolutions d'un parti dont la coupure base-appareil n'a jamais semblé si forte. La logique devrait pousser à l'ouverture, comme en Italie où en Espagne, mais le personnel dirigeant et ses traditions rendent ce pronostic problématique. Le plus vraisemblable, à court terme, est une balkanisation accrue (syndicalistes, élus, appareil, journalistes.). Mais le PCF reste une force sociale, politique et électorale incontournable pour tous ceux qui veulent transformer cette société. Raison de plus pour intensifier le débat avec ses militants et multiplier les campagnes communes. L'invitation d'une délégation de la LCR au congrès est un symbole, certes, mais un symbole significatif puisqu'arrivé très tard. Le délégué du comité central s'en est excusé : "Nous vous avions oubliés". Il est vrai que, dans toute l'histoire du PCF, nous n'avions jamais été sur sa liste… en tout cas pas sur celle des invitations. Voilà déjà un progrès.

Alain Krivine