Interview de M. Bernard Kouchner, ancien ministre de la santé et de l'action humanitaire, à RTL le 9 juin 1994, sur la campagne des élections européennes 1994 et quelques propositions de la liste "l'Europe solidaire", et sur les conflits de l'ex-Yougoslavie et du Rwanda.

Texte intégral

* La « liste Sarajevo »
Les voix de Léon Schwartzenberg seront obtenues surtout aux dépens des gens qui pensent comme lui que l'urgence est en Bosnie (…) et qui seront les seuls capables de défendre ces idées-là au Parlement européen. C'est donc contre-productif et un peu pervers. (…)

* Le bilan de la campagne
J'ai appris que les formes du débat doivent changer, que l'on ne peut pas se précipiter quinze jours ou dix jours avant une élection pour rendre compact ce qui est une volonté de dialogues beaucoup plus amples. Il ne faut pas traiter par le mépris des gens qui se posent des questions sur l'Europe (…) L'Europe est une aventure (…) Une démocratie à 350 millions de citoyens, c'est compliqué, cela va prendre des années, c'est complètement inédit (…) Les gens veulent débattre de leurs problèmes personnels (…) Il faut réinventer la politique (…) J'ai appris aussi que les députés européens étaient trop éloignés de leurs électeurs. Je trouve que notre mode de scrutin est mauvais et qu'il faudrait des députés régionaux (…) Les déchirements des partis, les courants n'intéressent plus personne. (…) L'enjeu est ailleurs (…) Les clivages à propos de l'Europe traversent tous les camps politiques. Ne devrait-on pas discuter du fond pour savoir quelle vie l'on veut, quels projets on propose, quel humanisme on doit construire à l'intérieur de l'Europe pour un mieux-être et à l'extérieur pour que l'Europe soit généreuse (…)

*Comment additionner les voix de gauche ?
Lors de la dernière élection, dans la liste conduite par Laurent Fabius, il y avait à la fois les radicaux de gauche et Jean-Pierre Chevènement. (…) La liste de Bernard Tapie comprend des femmes et des hommes de gauche (…) Mais il faudrait aussi définir ce qu'est la gauche ! (…) Bernard Tapie, sans aucun doute. Jean-Pierre Chevènement ? Un certain nombre de gens qui vont voter pour lui sont de gauche, mais je comprends mal (…) comment on peut être de gauche et tellement contre l'Europe (…) Si l'on veut être « arithmétique », ce qui ne me satisfait pas beaucoup, il faudra additionner ceux-là au moins (…)

*La « nouvelle alliance »
Après la nouvelle donne, la nouvelle alliance, pourquoi pas, mais donnons-lui un contenu et je serai très heureux d'y participer (…) Au Parti socialiste, cela marche mieux qu'on ne le croit après l'immense défaite de l'année dernière (…) La nouvelle alliance, il faut la fournir, lui donner de la chair, du souffle (…)

*La Bosnie
Question : Alain Juppé a annoncé cet après-midi que les Etats-Unis et les Européens envisageaient des sanctions contre les belligérants bosniaques si l'on n'arrivait pas à une solution négociée. Que pensez-vous de cette idée ?
Je la comprends mal, je la juge dangereuse. S'il s'agit de faire une paix qui ne serait pas acceptée par les Bosniaques, une paix contrainte et forcée contre les victimes, je ne suis pas d'accord. S'il s'agit de faire comprendre aux Bosniaques (…) qu'à terme ils pourraient bénéficier de cette paix et qu'ils l'acceptent, nous verrons. Mais faire pression sur les victimes me paraît extrêmement immoral (…) Il faut faire la paix, mais dans la justice (…)

*La politique humanitaire
Maintenir le niveau de notre politique humanitaire n'était pas suffisant. Il aurait fallu aller de l'avant, mais je ne l'ai pas constaté. (…) Un certain nombre d'exemples m'inquiètent (…)
L'humanitaire, c'est s'intéresser aux populations, tendre la main aux victimes, être à leurs côtés (…) Je voudrais que les guerres n'existent plus, qu'on les rende impossibles. C'est l'intervention politique mais née de l'humanitaire avant les conflits (…) J'aurais souhaité que l'ONU accepte cette intervention préalable et que l'Europe s'en charge en Bosnie (…)
On a souvent ricané à propos de la Somalie. Mais c'est dans l'histoire de l'humanité la première fois que l'on empêche de mourir 300 000 à 500 000 enfants. (…)
L'humanitaire, c'est une sentinelle avancée. En plus, et c'est essentiel, cela empêche de mourir et cela apporte non seulement de la compassion mais des secours (…) Seules les victimes ont le droit de demander plus ou moins d'humanitaire, pas les autres, pas les tenanciers de boutiques de charité (…), pas les politiques.
Je propose un service militaire européen parce que, pour appliquer le droit d'ingérence, il faut une armée européenne des droits de l'homme à la disposition de l'ONU (…) Je demande aussi un service humanitaire européen (…) Cela permettra de constituer une force de prévention (…) afin de ne jamais avoir à faire la guerre (…)

*Le Rwanda
Il faut changer notre forme de coopération (…) Un certain nombre de jeunes élites africaines se sont manifestées en faveur de la démocratie. Cela avance en Afrique et nous n'avons pas fait que des erreurs, au contraire. (…) L'esprit du discours de La Baule avance beaucoup plus qu'on ne le croit, mais malheureusement au Rwanda, ce qui s'est produit d'horrible, c'est le contraire (…)

*L'ouverture des frontières et l'emploi en Europe
Je ne suis pas partisan de frontières que l'on pourrait franchir n'importe comment et avec n'importe quelle marchandise. (…) Il ne s'agit pas d'accepter n'importe quoi qui mettrait en péril une économie particulière (…) Il y a un certain nombre de secteurs pour lesquels je fais confiance à la France et à l'Europe et où nous allons créer des emplois. (…) L'Europe doit être plus volontaire, en assurant la protection sociale et son amélioration, volontaire contre le chômage – de grands travaux créeront beaucoup d'emplois –, volontaire dans la réduction du temps de travail. Tout cela, c'est l'Europe de gauche ! (…) Il faudrait financer ces grands travaux par l'emprunt. (…)
Il faut parler de manière concertée de la réduction du temps de travail (…) Cela veut dire une autre vie, cela veut dire que l'Europe sera un modèle (…) de la vie que nous souhaitons, l'endroit où il fait le meilleur vivre (…)

*La drogue
La politique du tout-répressif a échoué. (…) Il y avait 6 pays qui cultivaient le pavot, il y en a maintenant 27 ! (…) Je ne suis pas partisan du laxisme vis-à-vis des trafiquants, bien au contraire (…) Mais distinguons bien les choses. Il y a des drogues douces. La France est, avec le Luxembourg, le dernier pays européen qui pratique une politique de répression à leur égard (…) Ecoutons les leçons de l'Europe ! Il faut prendre les gens en charge parfois comme des amis qu'il faut soutenir, parfois comme des malades, mais pas comme des délinquants. (…) Pas de racisme des drogues ! Les ravages de l'alcoolisme dans notre pays sont effrayants, mais c'est notre drogue à nous ! (…)
Je suis contre la dépénalisation, je suis pour la réglementation. (…)
Les drogues dures, en particulier la consommation d'héroïne et la toxicomanie par voie intraveineuse : nous avons un retard colossal en France, qui est très dommageable car le sida se propage par cette voie-là. (…) Le poids idéologique des habitudes, l'aspect tranquillement répressif de notre politique sont mortels. Il faut réduire les risques ! (…) Mais pas question de laisser les drogues passer à travers les frontières (…) Il faut faire confiance à nos partenaires européens, mais dans la clarté. Débattons ensemble pour savoir ce qu'il est possible de faire, pour tendre la main et réduire les risques (…)

*Le fédéralisme et la souveraineté nationale
Le fédéralisme est une très belle idée, mais elle est inapplicable maintenant car nous avons à construire une démocratie de 350 millions de personnes en tenant compte de l'Histoire (…) A terme, ce pourrait être une fédération de nations, avec des délégations très précises de souveraineté (…). Notre liste demande une constitution de l'Europe : on saurait qui fait quoi (…) L'Europe défend beaucoup plus les régions, les langues régionales, les identités régionales que nous ne le faisons nous, les Français (…).