Interview de M. Claude Evin, ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale, à "La Cinq" le 29 septembre 1988, sur les manifestations des infirmières et la grève dans l'audiovisuel.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Claude Evin - Ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale

Média : La Cinq

Texte intégral

Guillaume DURAND : En France, les infirmières ont manifesté et recommenceront pendant deux jours les 6 et 7 octobre prochain, elles réclament, vous le savez, reconnaissance et salaires à la hausse. Sur la manifestation de cet après-midi on a compté environ, suivant les estimations, entre 20 et 30 000 personnes, Pierre Emmanuel SUDRES.

Pierre Emmanuel SUDRES : Les infirmières ont la migraine, ce matin manifestation sans précédent pour une revendication première, les salaires.

Infirmière : J'ai 18 ans d'ancienneté et je gagne 8 000 francs par mois, avec les primes qui sont inclues dans le salaire.

Infirmière : Bien sûr c'est le salaire, mais c'est surtout la formation et c'est surtout la possibilité de bien soigner les malades, ne pas les soigner comme des machines, on n'a pas un bout de bois entre nos mains, nous, on a des bébés, on a des familles aussi qui souffrent.

Pierre Emmanuel SUDRES : Le mouvement se durcit, un nouveau préavis de grève vient d'être déposé les 6 et 7 octobre par la coordination d'Île-de-France, c'est elle qui est à l'origine de la manifestation d'aujourd'hui. Cette organisation non syndicale venue de la base entend bien participer la semaine prochaine aux négociations. Mais le Gouvernement s'y oppose, seuls les syndicats reconnus seront acceptés autour de la table.

Guillaume DURAND : En direct avec nous, et je l'en remercie Claude ÉVIN, donc porte-parole du Gouvernement et ministre des affaires sociales, alors est-ce que vous ne craignez pas avec ce nouveau préavis, pour le 6 et le 7 un blocage, un pourrissement du conflit ?

Claude ÉVIN : Je ne le souhaite pas, en tous les cas ce n'est pas la volonté du Gouvernement. Le Gouvernement a indiqué d'abord qu'il comprenait tout à fait le mouvement qui se manifeste aujourd'hui. Je rappellerai que c'est la majorité d'avant mars 86 qui avait adopté le statut de la fonction hospitalière. Et puis pendant deux ans il ne s'est strictement rien passé, alors aujourd'hui "le bébé" tombe dans les bras du Gouvernement et il nous faut le gérer. Le Gouvernement, et j'ai annoncé au nom du Gouvernement l'engagement de négociations à partir du 6, mais il est évident que nous ne souhaitons pas naturellement que cette situation s'enlise.

Guillaume DURAND : Alors d'accord, mais soyons clairs, sur les salaires qu'est-ce que vous pouvez faire dans une période budgétaire qui est, et pour le moins qu'on puisse dire, austère ?

Claude ÉVIN : Il est vrai qu'on ne peut pas aborder le problème des infirmières, pris isolément, de l'ensemble des préoccupations des salaires de la fonction publique, il y a dans un certain nombre d'autres professions, un certain nombre de revendications. Mais il est vrai que les infirmières, et le Président de la République l'a dit lui-même à VILLEJUIF la semaine dernière, les infirmières ont quelque chose de caractéristique, et moi je suis très sensible, et je reconnais qu'aujourd'hui, le fait que les infirmières se soient fait applaudir dans la rue, correspond bien à un sentiment fort que les Françaises et les Français ont à l'égard des infirmières. Eh bien il va nous falloir revaloriser leur statut, il va nous falloir répondre aux préoccupations de conditions de travail.

Guillaume DURAND : Ça veut dire qu'à partir du 6, vous pourriez traiter sérieusement les problèmes salariaux ? Parce que vous savez que, les bons sentiments, quand on a 5 ou 6 000 ou 8 000 francs par mois comme disait la dame tout à l'heure, c'est difficile forcément.

Claude ÉVIN : C'est tout à fait difficile et la volonté du Gouvernement est bien, le 6, de faire des propositions de négociations sur les statuts et sur les rémunérations des infirmières, en effet.

Guillaume DURAND : Alors Claude ÉVIN, avant qu'on parle de l'audiovisuel, on va voir un certain nombre de reportages pour dresser le point de la situation, je voudrais poser une dernière question, car il y a eu la poste, il y a les infirmières, il y a évidemment l'audiovisuel, et je trouve qu'en ce moment Henri KRASUCKI a l'air de bonne humeur, est-ce que vous n'avez pas l'impression que la CGT pourrait jouer contre vous un rôle actuellement ?

Claude ÉVIN : Écoutez je laisse, Henri KRASUCKI dans l'humeur qui est la sienne, mon problème n'est pas celui-là, mon problème à moi en tant que ministre de la santé et des affaires sociales est d'apporter des revendications aux infirmières aujourd'hui. Que des organisations, mais je ne pense pas qu'elles soient l'ensemble des organisations, aient, y compris d'autres idées en tête, cela est fort possible, mais il appartient aux Françaises et aux Français de juger.

20 h 09

À propos de la grève dans l'audiovisuel.

Guillaume DURAND : …Avant de retrouver Claude ÉVIN notre question Minitel, donc le Gouvernement a-t-il raison de ne pas intervenir dans le dossier des télévisions publiques, votre sentiment donc avant d'écouter Claude EVIN, oui 43 %, non 54 %, sans opinion 3 %. Claude ÉVIN, on va cerner les problèmes; d'abord, A2, est-ce que vous trouvez que c'est une bonne chose que, au moins en assemblée générale, les gens aient décidé de reprendre le travail, même si, pour les images ça dépend forcément d'autres sociétés quelquefois ?

Claude ÉVIN : Le problème c'est que chaque société a une marge d'autonomie, les unes par rapport aux autres, nous sommes là dans des sociétés, la loi l'a voulu ainsi. Nous étions opposés à cette loi en 1988, entre les deux années qui viennent de se dérouler, nous avions dit combien cette loi était dangereuse pour l'audiovisuel. Et donc ce qui se passe aujourd'hui ne nous étonne pas, nous le regrettons. Mais il est important que les négociations aient d'abord lieu dans les sociétés. Le Gouvernement ne se désintéresse pas, notamment du service public de l'audiovisuel, et des objectifs de qualité que doit avoir ce service public, mais il est important que les négociations se déroulent dans les sociétés. 

Guillaume DURAND : Mais vous savez qu'une partie de l'opposition justement vous reproche de jouer d'une certaine manière le pourrissement en laissant les patrons de société se débrouiller, vous pourriez intervenir sur les salaires ? 

Claude ÉVIN : Il appartient aux patrons de société de faire leur métier, je ne suis pas certain d'ailleurs que cela a été leur première motivation dans la conduite des évènements au cours de ces derniers jours. Si aujourd'hui nous rentrons un peu plus dans une situation, dite "normale", on ne peut que s'en féliciter. Le Gouvernement a tout fait et souhaite naturellement que ces conflits puissent se résoudre le plus rapidement possible.

Guillaume DURAND : Mais peut-être que, dans les sociétés, Claude ÉVIN, de service public il y a des gens qui se disaient la réélection de François MITTERRAND devrait permettre la disparition d'un certain nombre de personnages qui étaient à la tête justement de ces sociétés. Vous ne les avez pas faits disparaître, et vous allez même les prolonger jusqu'en 89, ils seront forcément déçus…

Claude ÉVIN : Mais vous savez pourquoi ? C'est la CNCL qui nomme les présidents, il n'appartient pas au Gouvernement de changer les présidents des chaînes. Nous sommes dans une situation que le législateur a voulu…

Guillaume DURAND : Avec la nouvelle CNCL cela pourrait se faire plus vite ?

Claude ÉVIN : Eh bien le Gouvernement va engager, théoriquement… Le conseil des ministres du 12 octobre examinera un nouveau projet de loi qui définira un nouveau conseil supérieur de l'audiovisuel, ce n'est que dans le cadre de ce conseil… le pouvoir législatif existe dans ce pays, nous ne sommes pas dans un état de fait mais dans un état de droit.

Guillaume DURAND : Alors justement, ma dernière question concernant ce dossier, ça nous ramène un petit peu au climat du pourrissement, il y a ce soir des journalistes de FR3 qui ont décidé de marcher sur LATCHE ?

Claude ÉVIN : Je refuse cette notion que Monsieur JUPPÉ exprimait tout à l'heure de pourrissement. Cela ne vous surprend pas quand même d'avoir cette multiplication des conflits aujourd'hui après deux ans d'un pouvoir de Monsieur Jacques CHIRAC ? Je le disais tout à l'heure à propos des infirmières, pendant deux ans le Gouvernement de Jacques CHIRAC a refusé de négocier, il n'est pas étonnant qu'aujourd'hui nous ayons ce problème. Monsieur LÉOTARD a dit lui-même pendant deux ans j'ai baissé la redevance et je n'ai pas eu de grève, et pour cause, et bien est justement cette absence de moyens que Monsieur LÉOTARD a provoqué qui conduit aujourd'hui à cette situation de pourrissement. Donc nous prenons les dossiers mais on ne peut pas accuser un gouvernement qui assume les responsabilités depuis un peu plus de trois mois d'avoir créé cette situation.

Guillaume DURAND : Donc pour vous c'est une bombe à retardement ?

Claude ÉVIN : C'est une bombe à retardement, c'est une multiplication de bombes à retardement malheureusement, mais le Gouvernement prend les dossiers sereinement, les uns après les autres et a la volonté de les traiter le plus rapidement possible.

Guillaume DURAND : Alors je saisis le dernier dossier, vous n'avez pas comme moi probablement l'information, c'est ce qui concerne l'affaire BOUYGUES, mais il est vrai qu'on retrouve, parmi les rumeurs qui circulent concernant les actions achetées chez BOUYGUES, des noms qu'on a retrouvés récemment chez HAVAS ?

Claude ÉVIN : Il est vrai que l'audiovisuel suscite un certain nombre de convoitises et il n'est pas impossible que les hypothèses manifestées tout à l'heure correspondent en effet à la volonté d'un certain nombre…

Guillaume DURAND : … Mais s'il y a par exemple André ROUSSELET, on va dire, c'est encore la main de l'Élysée, vous le savez ?

Claude ÉVIN : Oui, mais vous savez on trouve des mains partout et Monsieur SEYDOUX peut aussi être interprété comme étant la main de tel ou tel, mais je ne pense pas que la volonté de l'Élysée ou la volonté du Gouvernement soit de s'immiscer dans la vie des entreprises.

Guillaume DURAND : Claude ÉVIN merci d'avoir participé en direct à ce journal.