Interview de M. Claude Allègre, ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie, dans "Le Figaro" du 9 décembre 1998, sur les raisons de la désaffection des étudiants étrangers pour la France, la nécessité d'une réorganisation de l'accueil de ces étudiants, la création de l'agence EduFrance, et les mesures envisagées pour attirer les étudiants étrangers dans le système universitaire français.

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Le Figaro. - Le nombre d'étudiants étrangers qui fréquentent les universités françaises est en baisse depuis 1994. Quelles sont les principales causes de ce phénomène ?

Claude Allègre. - La France accueille en réalité un nombre important d'étudiants étrangers. 130 000 par an, ce qui la place au troisième rang après les États-Unis et le Royaume-Uni. De plus, notre pays fourni depuis quelques temps un effort supplémentaire pour exporter ses compétences éducatives vers les pays en développement, ou les pays émergeants qui le demandent, sous la forme d'offres de formation et d'expertise. Cette « formation des formateurs » sur place est moins visible depuis la France, mais plus efficace et bénéfique aux pays qui en font la demande. Il est vrai toutefois que notre système éducatif, alors qu'il a longtemps bénéficié d'une image de qualité, est en perte de vitesse sur ce que certains appellent « le marché mondial », termes ambigus dont je vous expliquerais ce qu'il recouvre.

Le Figaro. - Pourquoi cette perte de vitesse ?

- C'est un problème de méthode et de forme, plus que de fond. Le poids l'acoustique est économique des Anglo-Saxons, le fait que culturellement leurs universités soient habituées « à aller chercher » l'étudiant, le caractère plus attractif de leurs campus… tout ce qu'il y a autour des enseignements - plus que les enseignements eux-mêmes - explique leur succès, en particulier dans les pays qui affichent un fort potentiel de croissance, comme ceux d'Asie du sud-est d'où nous sommes pratiquement absents.

A l'inverse, notre pays dispose d'atouts importants : la qualité du service public, sa gratuité, le niveau incontesté de nos diplômes nationaux, notre capacité d'évaluation et d'expertise… Ce qui manque, c'est une méthode qui prenne en compte d'abord la demande des pays étrangers, et non l'offre française, une démarche que l'on peut qualifier de « commerciale » si l'on entend par là qu'elle prospecte et identifie les besoins, puis fabrique des produits qui répondent à ces besoins et, ensuite, fait la promotion de ces produits par des moyens publicitaires.

Le Figaro. - N'est-il pas également indispensable de simplifier les formalités administratives ?

- On invoque trop facilement les difficultés d'obtention des visas ou la barrière de la langue  concernant les visas, dans la loi Reseda, nous avons sensiblement allégé les procédures de délivrance dans les consulats pour les étudiants, chercheurs et enseignants, et pour les familles. Nos universités s'organisent pour faciliter leurs démarches auprès des préfectures et les aider à remplir les formalités de séjour. Nos capacités d'accueil, en province surtout, sont bien plus importantes qu'on ne veut le dire. De plus, les conseils régionaux et les entreprises commencent à participer aux opérations de promotion que nous organisons à l'étranger (salons éducatifs comme, récemment, à Mexico ou en Inde). Enfin, le plan université du IIIe millénaire prévoit des aménagements et des logements pour les étrangers ainsi que des maisons universitaires des grands pays étrangers.

En ce qui concerne la langue, on ne peut plus considérer cet élément comme un obstacle. Nombre d'écoles et d'universités dispensent des cours d'anglais, ou prévoient des sessions de mise à niveau linguistique accélérée. On ne peut plus se priver d'accueillir des étudiants étrangers de bon niveau sous prétexte qu'il ne maîtrise pas parfaitement la langue de Corneille.

Le Figaro. - Par la création d'Edufrance, vous vous êtes donné les moyens de promouvoir les enseignements français à l'étranger. Quelles sont les autres dispositions envisagées ?

- L'agence Edufrance ne pourra fonctionner que si les conditions sont réunies tout autour pour lui permettre d'agir efficacement. J'ai réorganisé le dispositif de relations internationales de mon ministère pour renforcer la coordination de nos actions, et mes services se sont beaucoup rapprochés de ceux des ministères des affaires étrangères, de la coopération et du commerce extérieur. Nous nous sommes battus pour faire assouplir les procédures d'entrée des étudiants, des scientifiques et des stagiaires étrangers. Nous avons créé ensemble cette agence pour soutenir et encourager les universités et les écoles dans leur effort. Nous avons décidé de collaborer activement au recrutement des personnels du réseau culturel et scientifique des ambassades, qui doivent être les relais de notre politique nationale en matière de coopération éducative, scientifique et technologique. Enfin, nous voulons réexaminer ensemble les modalités d'attribution des bourses et allocations aux étrangers qui veulent poursuivre des études en France, critères de sélection basés sur l'excellence, et non sur la maîtrise de la langue, ou liés à des politiques concernées de développement, ou encore articulés avec les besoins des entreprises françaises, mise en relation avec les programmes scientifiques prioritaires, etc.

Le Figaro. - N'êtes-vous pas tout particulièrement inquiet de constater la désaffection des étudiants africains ?

- L'Afrique restera pour nous un continent privilégié, mais il y a aussi l'Asie et l'Amérique du Sud, en plein développement économique et qui souhaitent lisser des liens forts avec l'Europe. Nous ne devons pas les décevoir. Nous disposons par ailleurs d'outils pour former leurs étudiants sur place, sans leur imposer le traumatisme de l'immigration. Nous voulons promouvoir de véritables partenariats avec les universités étrangères, mettant fin à l'assistanat et je dirais presque au « bricolage » en terme de coopération universitaire.

Le Figaro. - Des mesures particulières sont-elles envisagées en faveur des étudiants francophones ?

- Il est certain que nous avons un lien historique et culturel avec les pays francophones, qui fait que nous développerons plus facilement et plus naturellement des collaborations. Il s'agit simplement d'élargir à ces pays ce que nous faisons déjà en France. L'agence Edufrance cherchera à obtenir pour cela des financements d'organismes multilatéraux (Banques mondiales ou autres). Dans ce sens, nous souhaitons continuer l'effort particulier que nous faisons en direction de l'Afrique, en approfondissant nos liens par exemple avec l'Afrique du Sud qui est aujourd'hui confrontée à un gigantesque problème de formation supérieure.

Mais nous devons comprendre que nous constituons, pour bien des pays dominés par la culture anglo-américaine, une alternative qu'ils ne demandent qu'à essayer, pour peu que nous sachions leurs proposer des formules qui correspondent à leurs attentes. C'est maintenant ou jamais, au tournant du XXIe siècle, qu'il nous faut faire preuve d'ingéniosité et de dynamisme. C'est un véritable défi pour notre système éducatif. Je ne doute pas qu'il ait les ressources pour le relever.