Interview de Mme Ségolène Royal, ministre déléguée à l'enseignement scolaire, dans "Le Figaro" du 27 janvier 1999, sur les mesures pour lutter contre la violence des mineurs dans les quartiers et à l'école.

Texte intégral

Le FIGARO. - On est effaré des révélations successives sur la violence à l'école. En connaissez-vous l'ampleur réelle ?

Ségolène ROYAL. - J'ai bien conscience de la réalité de la montée de la violence. Aujourd'hui, 64 % des collèges sont concernés par les violences physiques et verbales. Le sentiment de cette violence est passé, chez les élèves et les enseignants, de 5 % il y a trois ans à 40 %.

Le FIGARO. - Cela veut-il dire qu'auparavant on ne parlait pas de la violence à l'école ?

- D'abord, effectivement, il y a eu une libération de la parole, de la part des chefs d'établissements. On ose désormais parler de la violence dans les collèges et les lycées. Elle est constituée par le racket, mais aussi par la répétition de phénomènes mineurs, dont l'accumulation devient intolérable, comme les insultes, les crachats, les voitures des enseignants abîmées, etc. Sans compter les agressions que les jeunes exercent vis-à-vis d’eux-mêmes.

Le FIGARO. - D'où vient cette violence ?

- Ce qui manque-t-il tous les niveaux ce sont des référents adultes, c'est-à-dire des exemples à suivre. Voyez les triches dans le foot, le cyclisme et même, a-t-on entendu, dans l'élection de Miss France ! Vous donnez aux enfants et aux adolescents le sentiment que tout est faux à la base, il n'y a guère de symbole à respecter vis a vis de toute autorité, y compris les parents, il faut veiller, à tous niveaux, à l'éducation par l'exemple.

Le FIGARO. - N'y a-t-il pas d'abord, et avant tout, un problème d'intégration ?

- Je crois d'abord que nous devons remettre en marche l'ascenseur social et encourager une réussite scolaire qui débouche sur une vraie promotion des jeunes issus des quartiers défavorisés. Je crois beaucoup à la mise en place d'un concours en fin de collège qui déboucherait sur des études payées, un tutorat et des stages permettant aux jeunes de s'orienter vers les métiers de l'éducation et du service public, comme les écoles normales avaient permis de faire émerger de nouvelles générations d’instituteurs.

Les quartiers difficiles ont un vrai potentiel. La République s'affaiblit en n'offrant pas aux jeunes toutes leurs chance. Il faut leur donner des sujets de fierté et de quoi construire une identité positive, grâce à la valorisation des cultures d'origines. Sinon, il y a repli sur le groupe, sur la bande »

Le FIGARO. - On vous présente comme proche des thèses de Jean-Pierre Chevènement. Est-ce exact ?

- Ce n’est pas inexact. Le gouvernement fonctionne de façon collégiale avec une grande liberté d'expression. Il faut développer, avec des passerelles, les trois volets : la prévention, l'éducation mais aussi la répression. Il ne faut pas avoir peur des mots.

La prévention doit se mettre en place dès l'école maternelle et primaire. Il y a un véritable cheminement à construire, en responsabilisant les parents. Jamais autant n'a été fait. À tous les stades, pour renforcer l'éducation civique et la morale citoyenne. Mais il ne faut pas avoir peur de renforcer la répression, surtout quand on cl déjà donné aux jeunes une chance éducative.

Tant qu'on est mineur, on a droit à l'erreur et à une bouée de sauvetage, Mais aujourd'hui, les jeunes ne sont plus les mêmes que ceux de 1945. Dans le cas d'un délinquant dur, on ne peut plus imposer son retour dans le collège. La réponse est éducative bien sûr, mais la sanction aussi est uns part de l'éducation. Il faut savoir quel type de structure on met en place pour qu'il y ait à la fois de la discipline et de l'éloignement, comme le préconise Jean-Pierre Chevènement, pour les mineurs qui refusent l'effort éducatif en fuguant des foyers par exemple.

Le FIGARO. - Quelles propositions faites-vous en matière éducative ?

- Je souhaite que l'on porte le nombre de classes ferais de moins de 100 aujourd'hui à plus de 250, en évitant d'y mettre les délinquants les plus durs. Elles ne sont pas faites pour pallier le manque de structures qui leur sont destinées. Je souhaite compléter ces classes par des internats-relais. Je préconise ensuite de diviser les gros collèges avec une aide financière de l'Etat et de créer des internats urbains de proximité, pour donner aux jeunes de bonnes conditions de travail scolaire. Je propose enfin des mesures de tutorat.

Le FIGARO. - Etes-vous favorable à la mise sous tutelle des allocations familiales ?

- Cela existe déjà. Mais nous devons réfléchir aux nouvelles Situations de jeunes qui sont délaissés, comme me le signalent les assistantes sociales scolaires. Soit parce que les pères partent, alors que c'est eux qui touchent les allocations familiales. Soit parce que l'enfant est dans une situation d’abandon familial. Dans ce cas, je suis favorable à toute solution qui permet de s'assurer que les allocations bénéficient effectivement à l'enfant ou à l'adolescent.