Extraits d'une déclaration de M. Jacques Barrot, ministre du travail et des affaires sociales et membre de Force démocrate, à Paris le 15 mars, publiée dans "Démocratie moderne" le 1er avril 1997 et interview dans "Le Figaro magazine" le 3 mai, sur les conditions d'une économie compétitive face à la mondialisation et le rejet de la "tentation du malthusianisme".

Intervenant(s) :

Circonstance : Réunion du Conseil national de Force démocrate le 15 mars 1997 à Paris

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Texte intégral

Date : 1er avril 1997
Source : Démocratie Moderne

« Nous avons deux ennemis : le dirigisme, pour l’entreprise plongée dans la concurrence mondiale et le malthusianisme qui guette la société française et les sociétés européennes ».

Je serais tenté de vous dire d’abord que dans la mondialisation qui s’accélère, on ne fera rien sans une économie forte, concurrentielle et sans goût d’entreprendre. (…) Et nous avons deux ennemis. Le premier, c’est le dirigisme (…) qui n’a aucun sens, pour l’entreprise plongée dans la concurrence mondiale (…). Le second, c’est celui qui guette la société française et les sociétés européennes : (…) le malthusianisme qui est lié à la démographie (…). Nous comptons 160 000 nouveaux venus chaque année sur le marché du travail. C’est évidemment une situation tout à fait particulière, que nous ne retrouverons pas, car à partir de 2005 et déjà à partir de 2001, il y aura une décélération et nous aurons autant d’arrivants sur le marché du travail que de départs à la retraite, ce qui modifiera formidablement les choses, mais il ne faut pas que dans cette période très difficile, avec une croissance faible d’un côté et une très forte arrivée sur le marché du travail de nombreux français, nous nous réfugions dans une sorte de peur de l’avenir et d’un malthusianisme qui doit être notre ennemi numéro un.

(…) Il faut une économie plus créative et une économie plus réactive. Je m’explique. Plus réactive. Quels sont les facteurs principaux de compétitivité ? C’est d’abord l’innovation d’investissement et c’est ensuite, qu’on le veuille ou non, le coût et – j’y ajoute – la qualité du travail. (…) Le premier facteur, c’est l’innovation et l’investissement.

« La communauté veut dire que tout le monde vit ensemble, à l’abri de quelques grands risques, c’est ce qui fonde l’appartenance à la communauté. »

(…) Si les États-Unis n’avaient pas pris le taureau par les cornes dans les années 1980, et avaient provoqué une sorte de « boom » sur l’investissement, sur les nouvelles technologies, aujourd’hui ils ne seraient pas dans leur position actuelle. Je suis tout à fait d’accord pour reconnaître les défaits du modèle sociétal américain. Mais on ne peut pas non plus ne pas reconnaître que les Américains ont connu un rebond formidable parce qu’à un moment donné ils ont investi. (…) Le deuxième point, c’est le coût du travail. Il faut (…) prioritairement baisser les charges sur le travail : et pour être très clair, les cotisations de l’entreprise sur le travail. (…) Hier j’étais à Bruxelles pour essayer de sauver notre plan textile français. Nous avons là une démonstration grandeur nature. Le plan textile a relancé les investissements, parce qu’il est fondé sur des baisses de cotisations de l’entreprise. Je ne dis pas, comme vous le voyez, cotisation patronales. (…) J’y ajoute tout de même, et là en accord avec nos amis de la CDU, et notamment des sociaux de la CDU (…), il n’y a pas que le coût du travail, il y a aussi la qualité du travail. Et la qualité du travail, cela veut dire qu’on exclut les méthodes anglaises où les gens sont embauchés, je dirai presque, à la journée. On ne peut pas exiger une qualité du travail. (…) Mais il faut aussi que cette économie soit réactive. La réactivité d’une économie se mesure à deux paramètres. D’abord, la souplesse horaire. (…) Il faut qu’il y ait des accords d’entreprises qui permettent une souplesse horaire convenue entre salariés et dirigeants d’entreprises. La deuxième capacité de réactivité tient à la mobilité. Et pour que la mobilité ne soit pas une mobilité sauvage, mais une mobilité qui soit assumée sans peur, il faut un droit de tirage de chaque salarié à la formation continue toute la vie. (…) Il me semble que si nous arrivions à tenir cela, nous aurions une économie plus réactive (…). Mais il me semble que si nous devons, et pour nous c’est un triptyque, amarrer la France et l’Europe sur une économie conquérante, sinon nous serons un continent en déclin, (…) et si vous êtes sur un continent en déclin, vous ne pouvez pas bâtir cette communauté. Mon deuxième point, c’est justement cette communauté. La communauté, c’est vraiment dans notre personnalisme, qu’il soit d’inspiration chrétienne ou d’inspiration laïque. (…) La communauté veut dire que tout le monde vit ensemble, à l’abri de quelques grands risques, et c’est ce qui fonde l’appartenance à la communauté. (…) Je distinguerai trois grandes familles de risques. Premièrement, les risques liés à la maladie, à la vieillesse. (…) Même s’il y a des améliorations qui donneront lieu à la loi sur l’assurance-maladie universelle : nous avons là un bon système. Mais il faut le gérer, il faut le mettre à l’abri des déficits chroniques pour pouvoir lui permettre de continuer. La deuxième famille de risques, ce sont tous ceux qui touchent à l’inactivité. (…) Il faut absolument arriver à intégrer ces gens qui n’ont pas d’activité dans les circuits actifs. Veillons à ne pas avoir des minorités qui vivent dans la passivité, parce que ce n’est pas à la mesure de la dignité des personnes et que c’est grave dans une société parce que ce syndrome qu’est la passivité d’un sort que l’on subit, de l’impossibilité de construire un projet de vie personnel ou familial (…) est un virus qui tue les ressorts de la société. La troisième famille de risques, c’est l’ignorance. (…) En premier lieu, le combat contre l’illettrisme et tout ce souci, François, (…) de la formation continue. Parce que le risque d’ignorance sera peut-être le risque le plus grave dans le monde où ne possédant aucune langue étrangère, aucun accès au langage informatique, verra alors des exclus du savoir, des exclus de la communication. Il faut nous engager très fort sur ce sujet.


Date : 3 mai 1997
Source : Le Figaro Magazine

Le Figaro Magazine : Entre ceux qui prétendent que le travail n’a pas d’avenir et ceux qui voient encore beaucoup de gisements d’emplois, où vous situez-vous ?

Jacques Barrot : La fin de ce siècle est marquée par le retour du clivage entre ceux qui ont confiance dans le dynamisme et la créativité de l’être humain et ceux que guette la tentation de Malthus. Je suis résolument de ceux qui croient en l’infinie capacité de l’homme à retrouver de nouveaux champs d’action et d’invention. Le chômage, qui est dû en grande partie à notre difficulté à réorganiser en temps voulu l’économie, ne doit surtout pas nous faire penser que la croissance serait une idée périmée. Il existe encore une large possibilité de croissance plus qualitative, c’est-à-dire avec une place plus importante pour l’homme. Pour cela, je pense qu’il faut, dans notre vieille Europe, renouer avec une « politique de l’offre ». Cela ne signifie pas se désintéresser de la demande, de la consommation. Mais la priorité est de créer des produits et des services répondant à l’attente des générations à venir. C’est pourquoi je suis si méfiant vis-à-vis de tout ce qui peut s’apparenter à une sorte de repli, et notamment de cette tentation de partager le travail comme une denrée rare. La réduction du temps de travail doit avoir pour logique de mieux produire. Il s’agit de mieux travailler, de travailler plus et surtout de travailler plus nombreux. Le travail de demain, c’est évidemment le maintien de l’emploi traditionnel salarié, c’est aussi le temps partiel choisi, avec des aménagements d’horaires. Nous assisterons également à un renouveau du travail indépendant, sous la forme d’un contrat de partenariat et pas seulement de salariat. Ces formes nouvelles de travail, nous devons les faire émerger plus vite.

Le Figaro Magazine : Comment expliquer alors cette crise de confiance ?

Jacques Barrot : Cette « déprime » correspond à la période de transition que nous traversons. On peut comprendre la peur du changement chez ceux qui n’ont pas le minimum. Une société équilibrée doit leur offrir des garanties pour l’essentiel. Nous devons couvrir le risque de maladie par l’assurance-maladie universelle, le risque d’ignorance par la formation tout au long de la vie, le risque de l’inactivité par une économie de tiers secteur, où la collectivité publique solvabilise des services d’intérêt général. La partie de la population qui, elle, bénéficie de cette sécurité doit répondre par une prise de risques. Mais aujourd’hui, nous avons la juxtaposition d’une sécurité excessive dans une partie du secteur public, inhibant les efforts d’adaptation, et, à l’inverse, une insécurité excessive qui nourrit la peur chez certains salariés du secteur privé. Du coup, on trouve des gens qui diabolisent l’échange marchand – c’est la thèse de Viviane Forrester – ou méprisent le rôle de l’entreprise, en omettant de faire la différence entre le capitalisme vertueux, celui qui investit l’argent gagné sur le long terme, et le capitalisme anglo-saxon, qui sacralise l’actionnaire, en se préoccupant secondairement de l’entreprise et des femmes et des hommes qui la constituent. Un ouvrier anglais monte une automobile à moindre coût. Mais plus lentement qu’un ouvrier allemand qui est plus attaché à l’entreprise et cherche constamment à s’améliorer. Je crois à la possibilité de construire, en Europe, un modèle de société dynamique, régulée, équilibrée et riche en emplois.

Le Figaro Magazine : Les gisements d’emplois de l’économie française sont-ils dans les services ?

Jacques Barrot : Le service est second. L’économie repose, d’abord, sur des capacités de production industrielle. Dans les années quatre-vingt, les États-Unis ont rebondi en replaçant au premier rang les technologies, notamment de communication. Mais au prix d’un investissement massif. La France doit encore beaucoup investir et je trouve dommage qu’elle prenne du retard, comme elle l’a fait dans un domaine que je connais bien, l’industrie du médicament, où les investissements de recherche n’ont pas toujours été assez incités. Une fois que la croissance dopée par ces investissements, il faut l’enrichir en emplois. C’est la dynamique de l’économie de services. Nous avons fait des progrès. En 1992, l’économie française a connu 1 % du taux de croissance mais perdu 200 000 emplois. En 1996, avec 1 % de taux de croissance, nous n’avons perdu que 20 000 emplois, grâce aux services. La France compte aujourd’hui près d’un million de personnes privées employeurs. Nous sommes arrivés à ce chiffre par la simplification : un tiers de ces employeurs privés utilisent le chèques-service. Pour que les services se développent, leur coût doit être raisonnable. Nous avons diminué les charges sur les salaires inférieurs à 130 % du SMIC permettant de faire baisser les coûts. Et on peut se demander, en outre, si la baisse de la TVA sur certains services ne serait pas opportune pour les développer et pour faire reculer l’économie clandestine. En jouant sur tous ces leviers, on peut espérer que l’économie française invente beaucoup en matière de services, en s’adaptant aux besoins des consommateurs.

Le Figaro Magazine : Les Français sont-ils prêts à occuper tous ces nouveaux emplois de services ?

Jacques Barrot : C’est bien sûr, d’abord, une question de niveau de salaires. Le SMIC assure un salaire convenable. Il y a ensuite les conditions de travail. Elles se sont beaucoup améliorées grâce à la modernisation et à l’aménagement du temps de travail. Je pense notamment aux activités du nettoyage.

Le Figaro Magazine : De la même manière, la France n’est-elle pas rétive à l’idée de flexibilité ?

Jacques Barrot : Ce terme est trop générique et trop imprégné d’une vision anglo-saxonne. Dans le monde rhénan, nous devons trouver des voies équilibrées. De quoi l’entreprise a-t-elle besoin ? De souplesse horaire, à condition qu’elle soit négociée et offre des contreparties de réduction du temps de travail. De mobilité – une mobilité qui pour n’être pas vécue comme une précarité doit être « accompagnée ». Pour éviter que le licenciement rendu nécessaire par les aléas des marchés ne soit mutilant, il faut créer pour chaque salarié un droit à la formation tout au long de la vie, avec le bénéfice d’une épargne-temps. Enfin, de flexibilité salariale. Il ne s’agit pas de déréguler en supprimant le salaire minimum. Les minimas de branches peuvent être adaptés, le SMIC, lui, doit rester national parce qu’il assure de la cohésion sociale. Mais, mis à part les bas salaires, des compléments de la rémunération supplémentaire doivent pouvoir être assurés par la participation, l’intéressement, en fonction de la situation de l’entreprise. Les Allemands ont aussi l’habitude de se servir pour cela des primes. Nous devons faire un usage meilleur de l’intéressement, sans porter préjudice à la notion du salaire, de sa continuité et de sa progression dans le temps. Voilà la conception de la flexibilité bien déclinée, prenant en compte les besoins de l’entreprise et les intérêts des salariés.

Le Figaro Magazine : Pour qu’elle s’instaure, il faut que le paritarisme fonctionne bien. Or, pour la réduction du temps de travail, il a fallu légiférer par l’intermédiaire de la loi Robien…

Jacques Barrot : On ne trouve pas d’équilibre social sans une pression, aussi respectueuse soit-elle de leur rôle, sur les partenaires sociaux. Il faut se servir de la loi pour dynamiser la négociation, si besoin est. Par exemple, nous souhaitons éviter les abus en matière de temps partiel – avec des coupures fréquentes qui mobilisent un salarié tout la journée pour ne le faire travailler que quelques heures. Certaines branches, comme le nettoyage et le commerce alimentaire, ont négocié. Pour surmonter les réticences dans d’autres branches, nous en passerons probablement par un article de loi. Même chose pour la réduction du temps de travail. Comme la négociation sociale n’était pas assez dynamique, la loi a proposé un dispositif. Tout le monde s’accorde à dire que l’aspect positif de la loi Robien est d’avoir poussé à la négociation, y compris dans les entreprises qui ne l’ont finalement pas utilisée. Cela étant, il faut faire un bon usage de la loi. Il faut aboutir à ce que toutes les parties en présence et l’entreprise elle-même y gagnent. Avec la loi Robien, la communauté entrepreneuriale doit être trois fois gagnante : les salariés travaillent mieux et sont plus productifs, ils y gagnent du temps libéré et enfin les nouveaux arrivants y gagnent un travail. L’aide de l’État doit intervenir comme levier. Si l’on aboutit à des effets d’aubaine, c’est dangereux. L’audit commandé nous éclairera sur la nécessité éventuelle d’y apporter des aménagements. En matière de négociation sur le temps de travail, nous progressons. Nous avons trois mille accords d’entreprises. Le seul problème pour ces accords d’entreprise est qu’ils nécessitent la signature d’un délégué syndical. Les partenaires sociaux ont accepté qu’un salarié mandaté puisse le faire. Il faudra, s’il le faut, trouver un moyen d’aller plus loin, peut-être en ouvrant un droit de consultation du personnel par voie référendaire pour progresser dans ces accords. Car nous devons tout faire pour amplifier la négociation salariale, afin de réussir l’adaptation de notre économie, en impliquant les salariés eux-mêmes. À cet égard, le nouveau décret sur le travail dans les banques, pris après négociation et conçu avec des compensations pour les salariés, est un bon exemple de cette adaptation négociée et équilibrée.