Interviews de M. Alain Madelin, vice-président du PR et président du mouvement Idées Action, à Europe 1 les 20 et 28 mai, dans "Le Figaro magazine" du 24, "L'Evénement du jeudi" du 29 et "Valeurs actuelles" du 31 mai 1997, sur la campagne de la majorité pour les élections législatives de 1997 et le "ticket" Madelin Séguin.

Intervenant(s) :

Circonstance : Elections législatives les 25 mai et 1er juin 1997

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Europe 1 : Mardi 20 mai 1997

J.-P. Elkabbach : Vous nous direz ce que vous pensez tout à l’heure de la phrase de François Léotard, mais est-ce que la majorité sortante fait une bonne campagne ?

A. Madelin : Je crois que c’est une campagne courte et au fur et à mesure des jours, les enjeux se décantent entre, essentiellement bien sûr, la majorité et les socialistes.

J.-P. Elkabbach : Et pourquoi la gauche paraît si proche d’une victoire, à votre avis ?

A. Madelin : Parce que, depuis longtemps, on sait que les choses sont dans un mouchoir de poche entre la majorité et l’opposition.

J.-P. Elkabbach : Et pourtant, elle avait des handicaps : le souvenir encore chaud – si je puis dire – de ses années de pouvoir et la soudaineté de la dissolution qui l’a prise de court ?

A. Madelin : Oui, mais elle garde ses handicaps et je ne pense pas qu’aujourd’hui, il existe un fort mouvement d’adhésion au Parti socialiste. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de désigner les parlementaires qui vont avoir la charge de la profonde transformation du pays, de l’entrée dans un nouveau millénaire. C’est une Assemblée nationale qui sera à cheval sur deux millénaires et personne ne pense sérieusement que ce sont avec les solutions du Parti socialiste que l’on peut dessiner l’avenir. Personne n’imagine réellement qu’en 2000 ou 2002, le Crédit Lyonnais serait encore nationalisé, l’État continuerait de piloter une compagnie aérienne ou de fabriquer des téléviseurs.

J.-P. Elkabbach : Mais si la gauche gagne pourtant, si les électeurs ne vous écoutent pas ; Lionel Jospin se montre rassurant, la cohabitation, dit-il, peut se passer sans conflit. Vous y croyez ?

A. Madelin : C’est une question que vous poserez à Lionel Jospin. Pour ma part, jour après jour, je m’efforce de tout faire pour ne pas se trouver dans cette situation.

J.-P. Elkabbach : Mais la cohabitation, sur son principe, vous l’avez pratiquée, pourquoi était-elle possible sous Mitterrand et ne le serait-elle pas sous Jacques Chirac ?

A. Madelin : Ne me faites pas dire qu’elle est impossible. Je ne pense pas que ce serait une catastrophe institutionnelle pour la France. Je pense simplement qu’aujourd’hui, pour la France, prendre un nouveau retard dans son entrée dans le monde, dans sa mise à l’heure de l’Europe, serait sans doute un coup dur pour le pays.

J.-P. Elkabbach : Si votre camp l’emporte, c’est ce qui est le plus possible, dans quel cas, à votre avis, Alain Juppé, qui est tellement malmené, peut-il ou devrait-il rester à Matignon ?

A. Madelin : Là, encore, vous me posez une question qui est une question qui s’adresse au Président de la République. Cette campagne électorale vise à choisir une direction. Et, le Président de la République, le moment venu, choisira le chef d’équipe et de projet, après, bien évidemment, avoir entendu ce qui se dit, quelle est l’humeur des Français dans cette campagne électorale. Il me semble que s’il y a eu dissolution, c’est bien parce que le chef de l’État ne souhaite pas que l’on fasse la même chose, de la même façon, avec les mêmes. Et donc, il y aura forcément un changement fort, il doit y avoir un changement fort sinon il n’y aurait pas de nouveau élan.

J.-P. Elkabbach : Oui mais est-ce qu’on dégrade, comme dit François Léotard, un général au soir de sa victoire, si vous avez gagné ?

A. Madelin : Je crois qu’il y a aujourd’hui un procès un peu injuste qui est fait à Alain Juppé qui supporte le poids de deux années difficiles. Et souvenez-vous de Jacques Delors qui avait renoncé à être candidat à la présidence de la République en disant : c’est trop difficile, en quelque sorte, de gouverner le pays en ce moment. Derrière ce désamour des Français pour Alain Juppé, peut-être y a-t-il aussi le fait que les Français sentent bien qu’il y a tout un système de pouvoir et de décision qui est aujourd’hui usé.

J.-P. Elkabbach : Mais pourquoi est-ce que ça serait lui qui l’incarnerait, plus que d’autres ?

A. Madelin : Parce qu’il se trouve en position de gouvernement et en position de l’incarner. Et moi, je m’intéresse à ce message-là : on ne peut pas gouverner les Français exactement de la même façon. Tout un système de pouvoir et de décision est aujourd’hui usé. Les choses ne se commandent plus d’en haut – je veux, j’ordonne, je réglemente, je dépense – mais se libèrent d’en bas. Et, c’est la raison pour laquelle je pense que cet élan, ce nouvel élan, doit être un élan de plus de liberté.

J.-P. Elkabbach : Vous voulez dire, symbolisé autrement ?

A. Madelin : Je ne dis pas symbolisé autrement, je dis que ce qui est important aujourd’hui, et c’est ce que le chef de l’État a mis à l’ordre du jour du nouvel élan, c’est la réforme de l’État. Nous avons un État plus lourd, plus centralisé, plus coûteux que nos partenaires. Cet État nous entrave aujourd’hui dans notre adaptation au monde. Nous en payons le poids, le poids de ses rigidités, par un chômage plus grave qu’ailleurs. Il est donc absolument nécessaire, aujourd’hui, d’entreprendre une profonde réforme de l’État.

J.-P. Elkabbach : Et Alain Juppé ne serait donc pas choqué qu’on se montre ingrat avec un général victorieux, s’il y a victoire ?

A. Madelin : Posez la question aussi au Premier ministre.

J.-P. Elkabbach : Non, mais à vous ?

A. Madelin : Non, mais posez la question au Premier ministre. Souhaite-t-il, une fois gagnée cette élection, lui-même poursuivre le nouvel élan, pendant combien de temps ? Je n’en sais rien, je ne sais pas non plus ce que le Président de la République souhaite faire. Je sais une seule chose, c’est que les hommes politiques ne sont ni sourds ni aveugles et que, dans cette élection, ils auront pour fonction, bien évidemment d’entendre le message que veut leur envoyer le pays.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que la liberté ou l’idée du libéralisme tempéré ou ordonné, selon qu’on s’appelle Séguin, Balladur, Sarkozy, etc., a suffisamment progressé et qu’est-ce qu’il faut changer dans l’économie, dans la société et dans la manière de gouverner ? Vous l’avez laissé entendre.

A. Madelin : En 30 secondes ?

J.-P. Elkabbach : En deux minutes.

A. Madelin : Non, je crois qu’il faut bien sûr un élan de plus de liberté. Et tout le monde comprend qu’on ne va pas résoudre nos problèmes en dépensant un peu plus, en réglementant un peu plus et en prélevant un peu plus. En tout cas, ceux qui pensent cela doivent voter socialiste mais ceux qui ne le croient pas doivent faire confiance à la majorité et donc à la relance par les libertés. Il n’y a plus d’argent à dépenser. Je crois que ça correspond d’ailleurs à ce que sont les Français, au formidable potentiel d’énergie, de talent des Français. Et je ne peux pas accepter un pays où, d’un côté, je vois le gâchis de tout le potentiel de création des Français et de l’autre côté, le formidable gâchis social de tant de Français qui se sentent aujourd’hui exclus de notre société. Donc, un élan de liberté, je devrais dire aussi qu’il s’agit d’une voie libérale à la française. On n’est pas des Américains, on n’est pas des Allemands, on n’est pas des Anglais.

J.-P. Elkabbach : Madelin, ce n’est pas le tout marché ?

A. Madelin : Depuis longtemps, si vous suivez ce que je dis, je dis que l’économie doit être au service d’une ambition plus grande, qui est celle d’une société plus humaine et qu’aujourd’hui, il y a une panne de l’ascenseur social, une déchirure sociale qui appelle l’attention de tous les hommes politiques. Donc, la liberté doit se conjuguer avec l’égalité, l’égalité devant la loi, l’égalité des chances et aussi avec la fraternité, c’est-à-dire une protection sociale efficace pour tous les Français et ne laisser personne au bord du chemin. Cette chance de modernisation, elle existe avec la majorité. De l’autre côté, pour le moins, ce serait une chance ratée.

J.-P. Elkabbach : Vous avez une double image et contradictoire : celle d’un insatiable créateur d’idées et en même temps d’un réfractaire imprévisible à l’exercice et aux contraintes du pouvoir. Quel est le rôle que vous préférez à l’autre ?

A. Madelin : Mettre ses idées en action. L’action pour subir les idées des autres, non. L’action pour mettre en œuvre ses idées. Et si vous m’observez depuis quelques années, vous pourrez remarquer que beaucoup des idées qui sont nécessairement à mettre en œuvre, ont été des idées dont j’ai tracé le chemin et que, dans tous les postes de responsabilité que j’ai pu exercer, je me suis efforcé de transformer en action.

J.-P. Elkabbach : Mais vous ne détestez pas les responsabilités ?

A. Madelin : Bien sûr que non. En politique, il faut savoir ce que l’on veut. Quand on le veut, il faut avoir le courage de le dire et quand on l’a dit, il faut avoir le courage de le faire.

J.-P. Elkabbach : Vous l’avez fait ce matin.


Le Figaro Magazine : Mardi 24 mai 1997

Le Figaro Magazine : Jacques Chirac a-t-il eu raison de dissoudre l’Assemblée nationale ?

A. Madelin : Oui. C’était l’intérêt de la France. Lorsque le président de la République s’assiéra à la table des négociations européennes, les élections seront derrière nous, et il sera dès lors en position de force pour défendre notre vision de l’Europe et les intérêts de notre pays. À condition, bien sûr, que monsieur Jospin ne soit pas à son côté, et monsieur Robert Hue dans les coulisses ! De plus, la nouvelle majorité, assurée de la durée, pourra sans doute engager plus fermement les réformes nécessaires pour moderniser notre pays, pour retrouver le chemin de la croissance, de l’emploi et du progrès social. La dissolution ouvre la chance d’un nouvel élan.

Le Figaro Magazine : Y aura-t-il, après le 1er juin, un véritable changement de politique ?

A. Madelin : S’il s’agissait de faire la même chose avec les mêmes et de la même façon, il n’y aurait pas eu besoin de dissoudre ! Bien évidemment, il s’agit d’une nouvelle étape politique, même si celle-ci s’inscrit, bien sûr, dans le droit fil des orientations fixées par le président de la République en 1995. Ce qui est à l’ordre du jour de cette seconde étape, c’est de donner à la France l’élan de la liberté.

Le Figaro Magazine : Êtes-vous certain que les Français soient séduits par le libéralisme ?

A. Madelin : Je crois qu’au fond d’eux-mêmes, les Français, dans leur grande majorité, comprennent que notre société doit être moins bureaucratique et mécanique, et faire davantage confiance aux libertés, à l’initiative, à la vie. Les Français ont compris que l’étatisme ne marche plus, et les sondages montrent qu’ils sont une large majorité à souhaiter la voie d’une politique libérale. Ce qui bloque le plus souvent, ce sont les élites françaises qui ont été éduquées et élevées dans l’étatisme et le dirigisme ; elles ont été formées pour reproduire les solutions du passé et non inventer celles de l’avenir. Elles ont vécu dans un système dans lequel tout l’art de la politique consistait à ordonner, à réglementer et à dépenser. Or la machine à dépenser est en panne et les réglementations ligotent l’initiative ainsi que l’esprit d’entreprise. Il nous faut aujourd’hui gouverner autrement, imaginer des solutions nouvelles…

Le Figaro Magazine : Le fait que la classe politique soit réticente aux avancées libérales ne vient-il pas de ce que les Français ont peur de l’insécurité, de la précarité ?

A. Madelin : Non. Monsieur Jospin veut faire peur, en tentant de faire croire que davantage de liberté signifierait un recul social. Ce qu’il oublie, c’est que le chômage, la précarité, la pauvreté, l’exclusion, nous les avons aujourd’hui. Et le moins qu’on puisse dire, quand on voit le poids de l’État, de nos réglementations, de nos impôts et de nos charges, c’est que ce n’est pas là le résultat d’une politique libérale ! Ce qui est sûr, c’est qu’on ne trouvera pas de solutions en allant encore un peu plus loin dans l’étatisme et le dirigisme.

Si l’on veut retrouver le chemin du progrès et de la mobilité sociale, donner à chacun sa place et sa chance dans la société, il faut, aujourd’hui, élargir le plus vite possible et le plus fortement possible le nombre de places disponibles. Lorsqu’il n’y a pas assez de places pour tout le monde, une lutte des places s’installe ; les plus forts triomphent des plus faibles, ceux qui sont en bas de l’échelle cumulent tous les inconvénients – le RMI devenant héréditaire – et on se replie dans un chacun pour soi et dans la peur du lendemain. Pour éviter cela, il existe un moyen, et un seul : la confiance dans les libertés économiques, la liberté d’entreprise et la liberté du travail. Si l’on veut davantage de social, il faut davantage de liberté.

Le Figaro Magazine : Vous prônez le modèle anglo-saxon ?

A. Madelin : Qu’on me comprenne bien : nous ne sommes pas des Américains, des Anglais ou des Japonais. Il ne s’agit pas de copier les étrangers, mais de retrouver la voie libérale française ; celle qui s’exprime par la liberté, bien sûr, mais aussi par l’égalité, l’égalité des chances, l’égalité devant la loi ; et la fraternité, c’est-à-dire un système de solidarité qui assure les sécurités essentielles et ne laisse personne au bord du chemin.

Le Figaro Magazine : Si la gauche l’emporte, aurez-vous le regret de ne pas avoir créé un parti libéral en France ?

A. Madelin : J’observe que, dans cette campagne, le courant libéral se renforce jour après jour, que les positions en sa faveur se font plus nombreuses et les convictions plus fermes. C’est bien la preuve de l’inutilité d’un parti libéral à côté de la majorité, et, à plus forte raison, contre la majorité. Les libéraux, dans leurs différentes sensibilités, constituent même le courant central de la majorité et le courant dominant chez ses électeurs. Si nous avions un système d’élections législatives à la proportionnelle, il est vraisemblable que les candidats et les élus de ce courant seraient les plus nombreux. Si nous avions un scrutin majoritaire à un tour, nous aurions sans doute une formation unique de la majorité, où le courant libéral serait sûrement encore dominant. Pourquoi voudriez-vous que les libéraux se transforment en un petit parti, alors qu’ils ont vocation à être la majorité de la majorité ?

Le Figaro Magazine : Comment ressentez-vous le fait que le discours libéral ait été « mis au placard » par le Premier ministre durant la campagne ?

A. Madelin : C’est vrai qu’il y a eu quelques hésitations en début de campagne. Monsieur Jospin a cru qu’en caricaturant les idées libérales, il jetterait une pomme de discorde au sein de la majorité. Il n’en a rien été. Aujourd’hui, ces idées constituent le plus large pôle de rassemblement au sein de la majorité. Chacun y apporte sa sensibilité – Édouard Balladur, Philippe Séguin, René Monory, François Léotard, François Bayrou, Nicolas Sarkozy. Voilà la preuve que les idées libérales rassemblent.

Le Figaro Magazine : Ce qui n’empêche pas la classe politique, une fois la victoire assurée, d’oublier le projet libéral.

A. Madelin : Il y a à la fois, l’inertie des idées et l’inertie d’un système. L’inertie des idées : il m’est arrivé souvent de déranger le « politiquement correct » du moment. Quand j’affirmais, par exemple, qu’il fallait en finir avec le monopole de l’État sur la radio et la télévision, ou encore qu’il était nécessaire d’abolir le contrôle des prix, ou d’engager les privatisations. Et beaucoup d’ardoises que les contribuables ont aujourd’hui à supporter auraient pu être évitées si l’on avait privatisé beaucoup plus tôt, par exemple, Air France ou le Crédit Lyonnais ; si nous avions fait plus tôt preuve de plus de hardiesse.

L’inertie d’un système : ce ne sont pas tant les hommes qui sont en cause que le poids de tout un système de pouvoir et de décision aujourd’hui usé. Ce système, on le dénonce le temps d’une élection, mais il revient, une fois les élections passées. Je pense que le président de la République a pris conscience de ces obstacles au changement, et il y a là sans doute une raison de plus à la dissolution. Les solutions autoritaires (je dépense, j’ordonne, je décide) tombées du sommet ne marchent plus. Il y a besoin d’une autre approche de la réforme et de la politique. C’est pourquoi je me réjouis que Jacques Chirac ait placé au cœur de ce nouvel élan l’idée d’une réforme profonde de l’État et d’une poursuite de la décentralisation.

Le Figaro Magazine : Le vieux système garde pourtant de nombreux nostalgiques !

A. Madelin : Au lendemain de la Révolution, Tocqueville disait aux nostalgiques de l’Ancien régime : « Vous pouvez ne pas aimer ce nouveau monde. Mais vous n’avez pas le droit de ne pas le comprendre. » Aujourd’hui, on peut, certes, avoir nostalgie du système de l’État providence, dont tout le monde reconnaît qu’il a eu ses vertus. Mais il faut aussi prendre conscience que c’est un système qui a fonctionné sur un « toujours plus » de dépenses publiques. Ce « toujours plus » a longtemps été financé par la planche à billets, c’est-à-dire par l’impôt caché de l’inflation qui diminue de façon indolore le pouvoir d’achat des Français. Il s’est aussi nourri de la hausse permanente des prélèvements obligatoires, et notamment des impôts indirects et des charges. Ce « toujours plus » a survécu à crédit ces dernières années, c’est-à-dire en endettant massivement les générations futures. Aujourd’hui, la machine à dépenser de l’État providence n’a plus d’argent. Et l’excès d’interventions et de règlements a fini par entraver le dynamisme de la société française. Ce que nous vivons, c’est une crise de l’État. Et nous avons plus de mal à la soigner que d’autres, dans la mesure où la France s’identifie pour une large part à son État, alors que la Grande-Bretagne s’identifie à la démocratie, l’Allemagne au peuple, les États-Unis à la liberté. Cette crise de l’État est donc un peu aussi une crise de l’identité française.

Le Figaro Magazine : Sommes-nous à l’aube d’une révolution culturelle ?

A. Madelin : Nous vivons une formidable mutation culturelle. Nous passons d’une civilisation dominée par le modèle de l’usine et des bureaux à une civilisation du savoir et de l’épanouissement personnel. D’une civilisation mécanique à une civilisation de la vie. Dans cette mutation, la France est profondément handicapée par ses rigidités étatiques. Souvenez-vous d’Azincourt : 50 000 chevaliers français empêtrés dans leurs armures et terrassés par 15 000 archers anglais beaucoup plus mobiles !

Le Figaro Magazine : Alain Juppé demande quarante jours pour redonner à la France une impulsion décisive. Quelles sont les principales mesures à prendre d’urgence ?

A. Madelin : Je pense qu’il faut redonner très vite à notre pays le triple élan de la liberté.

Premièrement : l’élan de la liberté pour renforcer la cohésion sociale et construire un modèle social vivant. Il faut combattre l’exclusion. Aujourd’hui, faute d’insertion, on laisse des familles entières s’enfermer dans la pauvreté et l’assistance. Je n’accepte pas que le RMI se transmette de père en fils. Nous devons aider les plus démunis à sortir de l’assistance en leur offrant des perspectives de travail et d’avenir. Transformons, chaque fois qu’on le peut, les revenus d’assistance en revenu d’activité au service, par exemple, d’une collectivité locale. Mais il ne faut pas enfermer les personnes dans cette activité d’utilité sociale ; il est donc nécessaire de pouvoir la compléter par une formation, un travail ou une perspective de travail dans une entreprise, ou encore un travail indépendant. Car la pire des choses, ce serait d’enfermer les gens dans ces emplois d’insertion et de transformer ces activités d’utilité locale en « parking à exclus ». Mais la meilleure des sécurités sociales, c’est un véritable emploi dans une véritable entreprise. C’est pourquoi il nous faut offrir des emplois nouveaux. Et pour cela, avoir confiance dans l’esprit d’initiative et dans les libertés économiques.

Deuxièmement : l’élan de la liberté d’entreprise et de la liberté du travail pour retrouver l’emploi. En donnant, par exemple, davantage de souplesse et de liberté contractuelle. Si un entrepreneur a une commande qui nécessite l’embauche d’une personne pour une durée de deux ans, par exemple, il ne peut le faire. Car aujourd’hui, vous avez le choix d’embaucher pour six mois ou pour la vie. C’est absurde ! Autre exemple : regardez autour de vous le nombre d’artisans ou de très petites entreprises qui pourraient embaucher une personne supplémentaire mais qui ne le font pas parce que cela constitue bien souvent une charge et une contrainte trop lourdes. Ne pourrait-on pas imaginer une formule plus souple de liberté contractuelle en leur offrant, comme je le propose depuis des années, un chéquier emplois, avec un contrat de travail simplifié et un chèque unique de charges sociales forfaitaires ? Nous avons là un formidable réservoir de création d’emplois nouveaux. Il faut également doper la création d’entreprises. Ce n’est pas 350 000 emplois dans la fonction publique qu’il faut créer, mais se donner pour objectif 350 000 nouvelles entreprises par an ; ce serait beaucoup plus efficace et beaucoup moins coûteux.

Troisièmement : l’élan de la liberté, celui de la confiance dans les citoyens, les associations, les collectivités locales, pour réformer et moderniser l’État. Des mesures très fortes en ce sens devront être engagées très vite. Il faut donner de nouvelles libertés et de nouvelles responsabilités aux collectivités locales. Tout en les accompagnant, bien sûr, de contre-pouvoirs et de règles strictes sur le non-cumul des mandats et, surtout, des fonctions exécutives. Il faut apprendre à gouverner autrement et mettre en œuvre un « reengineering » de l’État pour chercher une meilleure efficacité de la dépense publique. Un pays qui consacre 51 milliards de francs à sa police et à sa justice, c’est-à-dire moins que les subventions données cette année au Crédit Lyonnais, au GAN et au Crédit foncier, est un pays qui ne tourne pas rond. Réorganiser l’État, c’est faire le choix d’un État recentré sur ses vraies missions, d’un État qui assure pleinement la justice et la sécurité.

Le Figaro Magazine : Quel type d’économie surgira de cette mobilité ?

A. Madelin : Une nouvelle croissance se dessine aujourd’hui dans le monde. C’est une croissance forte, riche d’emplois nouveaux et de nouvelles formes de travail. Ce ne seront plus, désormais, les grandes entreprises qui fourniront les gros bataillons de l’emploi, mais les PME et le travail indépendant. Or, on a trop souvent tendance à chercher à retrouver la vieille croissance d’hier avec les solutions et les idées d’hier. Il nous faut inventer des solutions nouvelles pour conquérir cette nouvelle croissance. Et pour cela libérer l’élan de création et d’innovation. N’ayons pas peur du progrès et du monde !

Le Figaro Magazine : En célébrant la victoire du travailliste Tony Blair, n’avez-vous pas contribué à brouiller les cartes pour les électeurs de la majorité ?

A. Madelin : Il me paraît, au contraire, intéressant de montrer l’abîme qui sépare nos socialistes français des « socialistes » étrangers. Il est clair, en regardant le programme de Jospin, que celui-ci n’a pas choisi Tony Blair mais Robert Hue. La future Angleterre travailliste ? entre ce que Tony Blair propose de faire en son nom propre, et de ne pas défaire de l’héritage conservateur ? va même au-delà de ce que j’oserais proposer en France. C’est dire le décalage qui existe entre notre pays et le reste du monde !

Le Figaro Magazine : L’archaïsme pour vous, c’est donc Jospin ?

A. Madelin : Comment penser un seul instant que les socialistes pourraient dessiner l’avenir de la France, un avenir où l’État continuerait, en 2002, à contre-courant du monde, à fabriquer des téléviseurs, à gérer le Crédit Lyonnais ou à piloter une compagnie aérienne ? Comment penser sérieusement que l’on puisse aujourd’hui à la fois travailler moins et gagner plus, créer par centaines de milliers de nouveaux emplois d’agents publics ? Pour tenir de telles promesses, il faut à monsieur Jospin plus que l’alliance avec Robert Hue, il faut l’alliance avec le Père Noël !

Le Figaro Magazine : Les socialistes sont devenus frileux face à l’Europe, arguant des contraintes économiques qui seront imposées par l’euro…

A. Madelin : Les socialistes ont découvert récemment que le 1er janvier 1999 (date d’entrée en vigueur de la monnaie unique et du pacte de stabilité) constituait en fait la date de péremption du socialisme à la française. Pourquoi ? Parce que le socialisme français joue les prolongations de l’étatisme et du dirigisme. Il ne peut survivre que dans la dépense publique ou à crédit. Les contraintes de la monnaie unique reviennent à dire qu’un État, pas plus qu’un ménage, ne peut durablement vivre au-dessus de ses moyens. À dire aussi que, désormais, on ne pourra plus creuser les déficits et endetter les générations futures. C’est en soi une bonne nouvelle ! Si cela n’interdit pas le socialisme dans sa version travailliste, cela interdit le socialisme dans la version Jospin-Hue. Je pense que les socialistes français n’avaient pas vu ce point au moment de la ratification du traité et qu’ils en sont parfaitement conscients aujourd’hui. Mais ne pouvant pas remettre franchement l’euro en cause, ils parlent maintenant d’un euro sous conditions… En sachant d’ailleurs fort bien que ces conditions sont destructrices pour l’euro et totalement inacceptables pour nos partenaires.

Le Figaro Magazine : Vous êtes sévère avec la technostructure. Pensez-vous comme d’autres qu’il faille supprimer l’ENA ?

A. Madelin : Le seul fait qu’on parle dans cette campagne de supprimer l’ENA est révélateur de la prise de conscience de l’usure de tout un système de pouvoir où tout se décide en haut depuis les bureaux parisiens à partir de quelques experts éclairés. De l’échec d’une pensée gestionnaire et comptable qui réduit l’homme à des statistiques. Et qui ignore trop souvent que l’économie, ce sont des femmes et des hommes plus ou moins incités, par les règles du jeu, à travailler, à embaucher, à produire, à innover, bref, à avoir des comportements responsables. Le problème n’est pas de réformer ou de supprimer l’ENA, mais de réformer l’État.

Le Figaro Magazine : Que lisez-vous actuellement ?

A. Madelin : L’ouvrage d’Alain Laurent, dans la collection « Iconoclastes » aux éditions Les Belles Lettres, qui s’intitule « Laissez faire ! », et présente des textes de Turgot, le ministre de Louis XVI… L’histoire et la pensée de cette époque sont riches d’enseignements. Cette anecdote, par exemple, est instructive : Colbert demanda un jour à Legendre, un marchand malouin : « Que pouvons-nous faire pour vous, pour aider le commerce en France et ramener la prospérité dans le royaume ? » Le marchand lui répondit : « Laissez-nous faire ! ». Cette maxime, ancêtre du célèbre « laissez faire, laissez passer », était le prolongement naturel de la philosophie humaniste qui donnait à l’homme des droits individuels. C’était une revendication de responsabilité. Elle exprimait le contraire d’une démission ou d’une résignation devant on ne sait quelle fatalité des choses. Le « laisser faire », ce n’est pas laisser aller les choses, et pas davantage se laisser faire par les bureaux qui décident et dépensent à votre place ! Le laisser faire signifie « laissez-nous agir, libérez-nous des réglementations tatillonnes des corporations et des manufactures, laissez passer le fruit de notre travail, laissez faire la concurrence ! » C’était, en son temps déjà, une maxime révolutionnaire, une revendication d’égalité, et d’abolition des privilèges. C’était déjà, en quelque sorte, l’expression du besoin d’un nouvel élan.


Europe 1 : Mercredi 28 mai 1997

J.-P. Elkabbach : La presse estime que le Président Chirac, nouveau chef de bataille, s’est hier engagé mollement. Je sais qu’il vous a convaincu, vous l’avez dit hier à la télévision. Les socialistes y voient un incroyable aveu d’échec.

A. Madelin : Je pense, au contraire, que le Président de la République a tiré les leçons du premier tour et a confirmé les raisons de cette dissolution. S’il a dissous, ce n’est pas une dissolution de convenance, tout le monde en conviendra aujourd’hui…

J.-P. Elkabbach : Mais c’est une dissolution boomerang, là, on dirait.

A. Madelin : S’il a dissous, c’est parce qu’il a constaté l’extraordinaire fossé qu’il y avait entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés. Il a constaté qu’il y avait besoin, sans doute, de rééquilibrer les pouvoirs. Il constatait qu’il y avait besoin de gouverner autrement. Et il constatait toute une série de blocages, de pesanteurs administratives, de corporatismes qui bloquaient l’action gouvernementale sur le chemin du changement qu’il souhaitait pour la France.

J.-P. Elkabbach : Même s’il montrait, hier, ce qu’il a appelé « la voie moderne et humaine », il paraissait sans cesse retenu. Il n’a rien dramatisé comme s’il était presque résigné ou prêt à la cohabitation.

A. Madelin : Jean-Pierre Elkabbach, absolument pas. Le Président de la République a parlé comme un Président de la République. Il n’est pas le chef de guerre de la majorité. Il a parlé comme un Président de la République qui montre le chemin. Celui d’une société d’initiative et de responsabilité, fidèle à la devise de notre République : la liberté, l’égalité, la fraternité ; et quelle était la bonne voie pour la France. Aujourd’hui nous devons réussir l’avenir. Ces cinq années vont être des années absolument décisives. Elles vont être à cheval sur un nouveau millénaire. Elles coïncident avec une période de mutation sans précédent de la société française. Il y a un chemin de la réussite. C’est celui qui a été tracé par Jacques Chirac, hier soir. Il existe aussi un chemin dans lequel on peut s’embourber ou échouer.

J.-P. Elkabbach : Quel enthousiasme, ce matin, Alain Madelin ! La méthode et le style de gouvernement doivent changer, disait Jacques Chirac. Est-ce que vous savez de quelle façon ?

A. Madelin : Ça me paraît un peu évident. « Une nouvelle méthode de gouvernement » a dit le Président de la République ; le bon gouvernement, aujourd’hui, ce n’est pas celui qui veut tout faire, qui veut décider depuis les sommets. C’est un gouvernement qui d’abord veut écouter et puis comprendre. Il ne s’agit pas seulement d’écouter, il s’agit de comprendre ce que les gens pensent. Et, on ne comprend pas seulement avec ses oreilles et sa raison, on comprend aussi parfois avec son cœur. Et puis, il faut décider de ce que l’on va faire, convaincre et entraîner. Le bon gouvernement, aujourd’hui, c’est un gouvernement sans doute plus modeste, mais en même temps ayant plus d’autorité, à l’abri des groupes de pression, qui sait, quand un groupe de pression se manifeste bruyamment dans la rue, montrer quel est le sens de l’intérêt général. Il peut le faire d’autant plus qu’il ne prétend pas s’occuper de l’essentiel. Vous savez, on a plaisanté la politique, il y a quelque temps, en disant que c’était l’art d’empêcher les gens de s’occuper de leurs propres affaires. Je crois que la politique, plus que jamais, ça doit être l’art de permettre aux gens de s’occuper eux-mêmes de leurs propres affaires quand ils peuvent le faire mieux que l’État.

J.-P. Elkabbach : J’ai imaginé que vous vouliez dire aussi un pouvoir plus équilibré. Et Lionel Jospin se prononçait ici, hier, en faveur d’une cohabitation de cinq ans parce que le pouvoir se déplace vers le gouvernement et l’Assemblée. Est-ce qu’à ce moment-là le pouvoir n’est pas plus équilibré ?

A. Madelin : J’ai écouté Lionel Jospin hier. Il s’est prononcé pour un sacré rééquilibrage puisque grosso modo, il disait tout pouvoir à Matignon. Alors les Français doivent réfléchir aujourd’hui. Le choix qu’ils vont faire, c’est un choix pour cinq ans et avec un pouvoir qui sera essentiellement un pouvoir à Matignon. Je ne vais pas dresser une caricature des propositions socialistes comme les socialistes parfois font une caricature de nos propositions. Mais je crois que très sincèrement que les Français de bon sens savent mieux que je ne le pourrais dire, qu’on ne peut pas travailler moins et gagner plus, qu’on ne peut pas multiplier les emplois d’agents publics pour nos enfants sans augmenter les impôts, que ce n’est pas très moderne de vouloir franchir l’an 2000 avec un Crédit Lyonnais encore nationalisé ? bonjour la facture pour les contribuables ?, avec un État qui prétendait encore piloter une compagnie aérienne ou fabriquer des téléviseurs.

J.-P. Elkabbach : Mais pourtant, après tant d’attaques contre le programme socialiste, après tant d’attaques contre les deux septennats de Mitterrand, contre l’héritage de déboires et de déficits annoncés, comment vous expliquez que les Français ont l’air d’en redemander de la gauche ?

A. Madelin : Peut-être, je ne sais pas s’il faut attaquer. Je crois qu’il faut montrer les incohérences du projet socialiste, les risques d’enlisement pour la France, pour nos enfants et nos petits-enfants. Mais plus que cela, moi je voudrais faire envie, donner envie d’une nouvelle majorité, d’une majorité ressourcée défendant, dans ce pays, une vision d’une France moderne et apportant l’élan tonique de la liberté. Le nouvel élan dont a parlé le Président de la République, c’est pour moi, bien sûr, l’élan de la liberté, la liberté qui nous permettra de créer les emplois dont nous avons besoin mais une liberté tempérée, bien sûr, par l’égalité et la fraternité.

J.-P. Elkabbach : C’est cet élan que vous allez défendre, ce soir, à Chambéry, en meeting avec Philippe Séguin. Madelin-Séguin, main dans la main ?

A. Madelin : Oui, bien sûr, ce n’est pas la première fois qu’on nous retrouvera ensemble. Nous avons fait un parcours ensemble, en 1986, en 1995 et ce soir à Chambéry.

J.-P. Elkabbach : C’est un ticket qui a la bénédiction du Président de la République ?

A. Madelin : Le Président de la République sait que nous tenons des réunions ensemble. Je pense qu’il n’y voit pas d’obstacle. Surtout, vous savez, on nous oppose parfois. En réalité, il faut regarder ce qui nous rassemble.

J.-P. Elkabbach : Enfin, vous êtes assez loin l’un de l’autre. C’est deux contraires, non ? Et puis on peut se demander, avec deux pôles, deux tempéraments qui sont opposés sur l’Europe, sur le style, sur l’économie, est-ce que c’est une contradiction ou une ambiguïté de vous associer ?

A. Madelin : Non, je ne pense pas que ce soit une contradiction puisque l’expérience l’a prouvé, l’Histoire l’a montré. Ce sont des idées qui parfois rassemblent. Tenez, en 1958. En 1958, qu’est-ce qu’on a eu ? On a eu un sursaut gaulliste avec un souffle libéral. Eh bien, ça a bien marché. Il fallait, à l’époque, rénover l’État ; aujourd’hui aussi il faut rénover l’État. Pas de la même façon, mais il faut rénover l’État. Et puis, il faut un souffle de liberté pour remettre la France en mouvement. C’était le même homme qui faisait la synthèse. Ce qui a changé, aujourd’hui, c’est que nous sommes dans une situation où la fracture qui est la nôtre reste bien sûr cette fracture sociale et je crois qu’il faut demander du cœur aux libéraux et de la liberté à ceux qui veulent restaurer l’État en France.

J.-P. Elkabbach : Le journal La Tribune présente « Séguin et Madelin : tandem en campagne. Séguin entre tribun et laboureur. A. Madelin, de l’énergie dans l’arène ou dans la fosse aux lions. »

A. Madelin : Il y a d’autres points communs. Il y a un point commun, c’est le sentiment qu’il faut gouverner pour le peuple et qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’aspirations populaires qui sont orphelines. On ne peut pas confiner le pouvoir dans les couloirs de la haute administration.

J.-P. Elkabbach : Enfin, c’est grave, A. Madelin, ce que vous dites : c’est la condamnation de ce qu’on a vécu depuis quatre ans ou même depuis quinze ans ?

A. Madelin : Oh peut-être, oui. Est-ce que vous voulez me faire dire autre chose ? Bien sûr que oui, il y a tout un système de pouvoir et de décision qui est aujourd’hui usé. On a pris trop l’habitude d’administrer et pas assez celle de gouverner.

J.-P. Elkabbach : Et quand Édouard Balladur parle de libéralisme à la française ?

A. Madelin : Bien sûr, il y a une voie libérale à la française. On n’est pas des Anglais, on n’est pas des Allemands. La voie libérale française, c’est l’élan de la liberté. Et puis aussi ce qui fonde notre pacte républicain : l’égalité, l’égalité des chances, l’égalité devant la loi et la solidarité, la fraternité, c’est-à-dire un système social qui ne laisse personne au bord du chemin.

J.-P. Elkabbach : Quelles sont les qualités qui feraient de Philippe Séguin l’homme de la situation ?

A. Madelin : Le problème, aujourd’hui, pour moi, c’est de gagner ce deuxième tour, pas tellement pour la majorité, mais pour l’idée que je me fais de la façon de réussir l’avenir. C’est vraiment ma seule préoccupation. Laissons tout cela à dimanche soir et à lundi.

J.-P. Elkabbach : En tout cas, on voit bien que la danse de séduction des prétendants à Matignon, à Bercy, aux responsabilités, a bien commencé.

A. Madelin : Je ne suis pas sûr que cette danse apporte quoi que ce soit au débat politique. Bien sûr, ça occupe, mais le vrai problème, aujourd’hui, c’est de donner envie à des électeurs qui ont exprimé un mécontentement au premier tour, qui sont encore sceptiques sur nos chances de réussir l’avenir, de leur donner envie de faire le bon choix dimanche.

J.-P. Elkabbach : Ce n’est pas Séguin à Matignon et Madelin à Bercy ?

A. Madelin : Je serai toujours très fier de servir mon pays à n’importe quel poste, mais vraiment, ma préoccupation, dans les trois jours qui restent, c’est de retrouver la confiance des Français pour que ceux-ci choisissent la bonne voie dimanche prochain.

J.-P. Elkabbach : Il n’est pas trop tard ?

A. Madelin : Bien sûr, un point ou deux qui se déplaceront d’ici dimanche suffisent à faire la décision dans un sens ou dans un autre. Ceux qui nous écoutent connaissent autour d’eux des gens qui sont indécis. Les un ou deux points, on les voit autour de nous. Je crois qu’il nous reste effectivement tout à fait le temps de convaincre, et plus que de convaincre, d’entraîner ces Français vers le choix raisonnable, celui d’une majorité rénovée, changeant de méthode de gouvernement pour faire un peu autre chose, autrement, et retrouver la confiance des Français.


L’événement du jeudi : Jeudi 29 mai 1997

L’événement du jeudi : Êtes-vous cet ultralibéral déchaîné qui célèbre la loi de la jungle ?

A. Madelin : J’ai été l’un des premiers à dénoncer la panne de l’ascenseur social et la menace qui pèse sur notre pacte républicain de l’égalité des chances et sur la cohésion même de notre société. Je crois à une société de liberté. Je sais que celle-ci engendre par nature des inégalités. Mais ces inégalités ne sont acceptables qu’à la condition impérative d’un combat permanent pour l’égalité des chances. Le problème numéro un de la société française, c’est qu’il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Nous ne vivons pas une lutte des classes mais une lutte des places. Les plus forts l’emportent sur les plus faibles, ceux qui sont en bas de l’échelle cumulent les inconvénients.

L’événement du jeudi : Vous êtes pour la liberté du renard libre dans le poulailler libre ?

A. Madelin : Voilà encore un cliché. Et, c’est tout le contraire d’une société libérale qui justement, reposant sur un État de droit, entend faire respecter le droit des plus faibles. Dans cet État de droit, pour reprendre votre formule, la poule a des droits et le renard de peut impunément manger la poule.

L’événement du jeudi : Ce qui sort tout de même de cette campagne, c’est un sentiment de peur.

A. Madelin : C’est pourquoi les marchands de peur font tant recette aujourd’hui ; ceux qui vendent la peur de l’Europe, la peur des étrangers, la peur du progrès et des machines, la peur de la fin du travail. Le simplisme démagogique fait vendre.

Le rôle des hommes politiques, c’est précisément d’essayer de montrer les risques qu’il y aurait à ne pas bouger et de montrer les chances que l’on peut trouver dans le mouvement.


Valeurs Actuelles : Samedi 31 mai 1997

Valeurs Actuelles : Lundi, Alain Juppé a annoncé qu’en cas de victoire RPR-UDF, il ne serait pas le prochain premier ministre. Mardi, Jacques Chirac est intervenu pour redéfinir les contours de son « nouvel élan ». Tout cela n’arrive-t-il pas bien tard ?

A. Madelin : Alain Juppé est un homme courageux qui a fait un choix sûrement difficile pour lui. Quant au Président de la République, il est normal, et même habituel, qu’il rappelle les enjeux dans la dernière ligne droite de la campagne. Le chemin parcouru ces dernières années n’était pas un chemin facile. Ce qui reste à faire suppose que nous ne prenions plus de retard. Jacques Chirac a trouvé les mots justes en appelant une nouvelle « énergie nationale, pour entraîner et pour convaincre ».

Valeurs Actuelles : Pourtant, vous ne pouvez nier qu’au premier tour la punition a été sévère pour la majorité. Comment l’expliquez-vous ?

A. Madelin : J’ai toujours pensé que ce premier tour serait extrêmement difficile. Pour des motifs de circonstance, sans doute, mais d’abord à cause d’un problème de fond : l’inadaptation de tout notre système de pouvoir et de décision, fondé sur la multiplication des interventions de l’État. C’est ce système qui est aujourd’hui à bout de souffle.

Valeurs Actuelles : Pourquoi ?

A. Madelin : Pour deux raisons. La première est qu’il n’y a plus d’argent à dépenser : le système fondé sur le toujours plus de dépense publique ne peut donc plus fonctionner. La seconde est que la société a changé : elle est devenue complexe ; les Français ne veulent plus être dirigés d’en haut. Ce double blocage explique qu’un fossé se soit creusé, et pas seulement dans le domaine politique, entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés. Convaincus que les « élites » sont impuissantes à conduire les changements nécessaires, les Français ont logiquement voulu donner une grande claque à l’ensemble de leur classe politique.

Valeurs Actuelles : En l’occurrence, c’est surtout la majorité qui a été sanctionnée. Le PS, lui, progresse…

A. Madelin : Pas tant que cela ! Il remonte par rapport au résultat anormalement bas qui avait été le sien en 1993, rien de plus. Les socialistes ont mené une campagne habile, qui a moins recherché à susciter l’adhésion qu’à capter un maximum de votes de rejet, mais ils sont loin de revenir à leurs scores d’antan, ou même d’atteindre les 30 % que Lionel Jospin s’était fixé comme seuil nécessaire pour l’emporter. Quant au reste, il est normal que le mécontentement des Français se soit d’abord dirigé contre ceux qui sont aujourd’hui au gouvernement. Depuis dimanche dernier, les gens nous le disent d’ailleurs : « Vous ne l’avez pas volé ! ». Cela ne préjuge pas de leur attitude au second tour, mais ils sont contents de nous faire savoir qu’ils nous ont administré une leçon.

Valeurs Actuelles : Le Front national, quant à lui, fait bien une percée…

A. Madelin : Là encore, relativisons : il ne progresse que de 2,5 points, et je suis persuadé que beaucoup de Français qui ont voté en sa faveur ont voulu exprimer leur déception vis-à-vis de la majorité plutôt que leur adhésion aux idées de Jean-Marie Le Pen. Ce scrutin, au fond, a révélé une France divisée en trois morceaux : un morceau majoritaire en recul, un morceau socialiste en relative progression et un morceau protestataire en constante augmentation depuis plusieurs années.

Ce vote protestataire, qui s’est porté sur le FN ou les « petites listes » et dont rend compte aussi, en creux, le niveau élevé de l’abstention, est celui d’une France qui veut qu’on la respecte, qui souffre du chômage, qui craint pour l’avenir de ses enfants, qui souvent travaille dur et entreprend. Bref, qui ne supporte plus ce sentiment d’un pouvoir éloigné d’elle. Il nous appartiendra demain de retrouver la confiance de cette France-là.

Valeurs Actuelles : Finalement, avec le recul, ne regrettez-vous pas la dissolution ?

A. Madelin : Non, je crois qu’elle était nécessaire. En donnant la parole aux Français, le Président de la République savait bien qu’il y aurait un rééquilibrage de la vie politique. Mais il a fait ce choix par fidélité à ses idées. Élu en 1995 sur une promesse de changement fort, la promesse d’un élan de liberté, il a constaté deux ans après que toute une série de pesanteurs administratives, de blocages corporatistes, faisaient obstacle au changement. Il a donc décidé de dissoudre pour ne pas perdre une année, et je persiste à croire qu’il a eu raison, dès lors qu’il avait la volonté d’engager une profonde réforme des structures de l’État du gouvernement.

Valeurs Actuelles : Mais cette volonté est-elle toujours apparue clairement ?

A. Madelin : C’est un autre problème. Il est vrai que la campagne de la majorité a eu du mal à trouver ses marques. Sans doute les Français n’ont-ils pas bien discerné dans notre projet la part de continuité et la part de changement. Nous aurions dû moins insister sur les détails de notre programme et indiquer plus clairement nos valeurs et notre vision. Car les Français n’attendent pas de nous une modification de la gestion sur tel ou tel point. Ils ont compris la nécessité d’une refonte d’ensemble, qu’ils craignent parfois, mais qu’au fond ils savent inéluctable.

Valeurs Actuelles : Vous regrettez que le « tournant » n’ait pas été marqué plus nettement…

A. Madelin : Disons que le PS a plutôt réussi son intimidation antilibérale en début de campagne, lorsque Lionel Jospin a tenté de faire croire que plus de liberté était synonyme de plus de chômage et de précarité. Le succès de cette offensive a pu désorienter une partie de nos électeurs. Alors qu’à l’évidence, s’il s’était agi de faire la même chose avec les mêmes et de la même façon. Jacques Chirac n’aurait pas prononcé la dissolution.

Valeurs Actuelles : Estimez-vous que le contenu de l’intervention présidentielle de mardi a dissipé ces incertitudes ?

A. Madelin : Je le crois et j’ai confiance. Quand Jacques Chirac nous propose d’inventer une nouvelle méthode de gouvernement, plus proche des Français, à l’écoute de leurs attentes et de leurs difficultés, passant par davantage de dialogue, il parle juste. Quand il évoque l’autorité de l’État et la morale publique, il parle juste.

Le pays veut être gouverné autrement. Pour avoir la confiance des Français, un gouvernement doit d’abord leur faire confiance, c’est-à-dire faire le choix de la liberté et de la responsabilité des citoyens, des familles, des associations, des collectivités locales. Il ne suffit pas de réduire le nombre de ministres ou de changer les hommes, sinon les mêmes causes produiront les mêmes effets. Le nouvel élan, c’est la réorganisation de tout un système e pouvoir et de décision obsolète.

Valeurs Actuelles : Mais comment faire ?

A. Madelin : Prenez une entreprise en difficulté, mal gérée depuis des années. Elle a voulu exercer des métiers qui n’étaient pas les siens, elle a laissé filer ses frais généraux, elle s’est surendettée, son siège social est pléthorique. Les salariés sont démotivés, car on ne sait plus récompenser le travail, le mérite et l’effort. Et on a laissé filer l’absentéisme. Arrive maintenant une nouvelle équipe avec un projet entraînant : on entreprend un « reengineering », c’est-à-dire une réorganisation de l’entreprise en la passant au peigne fin, de la base au sommet, on investit dans la croissance, on responsabilise et on motive les hommes en les intéressant aux bénéfices des réformes, et on récompense le mérite. Bilan : dix-huit mois l’entreprise est redressée. Qu’est-ce qui a changé ? Les structures, qu’on a immédiatement réformées.

Valeurs Actuelles : Pour l’emporter dimanche, la majorité devra puiser dans ses réserves. Mais où sont-elles ?

A. Madelin : Elles me paraissent très importantes. Les abstentionnistes, les électeurs mécontents, reviendront à nous s’ils ont le sentiment que leur avertissement a été pris en compte. Tout le monde connaît des gens qui se sont abstenus ou qui, appartenant à la majorité et soutenant la voie libérale et européenne, ont fait un autre choix. Quant à ceux qui ont voté Front national pour « punir » la majorité et qui sont préoccupés par l’avenir de leur pays, ils doivent réfléchir et considérer les effets qu’aurait, en cas de victoire de la gauche, l’abrogation des lois sur l’immigration clandestine.

Je sais bien que Robert Hue fait plus penser à Groucho Marx qu’à Staline, mais il ne faut pas sous-estimer les conséquences pour notre pays d’un retour au socialo-communisme. La France a déjà raté la grande vague de changement des années quatre-vingt. Par la faute des socialistes, elle a accumulé les dossiers non réglés ? qu’on pense à Air France ou au Crédit Lyonnais ? et les réformes non faites. Veut-on maintenant lui faire perdre toute chance d’entrer dans le nouveau monde qui se dessine ? Veut-on lui interdire d’accéder à cette nouvelle croissance qui est l’œuvre ailleurs ? C’est à ces questions que devront répondre les Français.

Valeurs Actuelles : Mais l’actuelle majorité, si elle est reconduite, pourra-t-elle accomplir ces réformes que vous appelez de vos vœux ? L’étroitesse prévisible du résultat ne la condamne-t-elle pas, en tout état de cause, à l’impuissance ?

A. Madelin : Non. La question n’est pas l’ampleur de la majorité mais sa vigueur. La détermination, la force d’entraînement et de conviction dont nous saurons faire preuve importent beaucoup plus que le nombre de nos députés.

De la même façon que je crois que la majorité saura trouver dimanche les ressorts du sursaut, je suis sûr qu’au lendemain des élections législatives elle saura lui donner une traduction forte. En 1958, notre pays a vu le succès de l’alliance du souffle gaulliste et de l’élan libéral, c’est-à-dire à la fois la restauration de l’autorité de l’État et le plan de redressement élaboré par Antoine Pinay et Jacques Rueff, qui a donné ce que de Gaulle a appelé le miracle économique français. C’est cette synthèse qui est aujourd’hui à l’ordre du jour dans le cœur et l’aspiration des Français.

Valeurs Actuelles : Souffle gaulliste, élan libéral. On est tenté de traduire : Philippe Séguin et Alain Madelin. Mais deux visions du monde aussi différentes peuvent-elles s’accorder durablement ?

A. Madelin : Nous sommes différents, mais nous sommes complémentaires. Nous sommes différents, parce que nous portons deux grandes sensibilités qui structurent l’opinion des Français. Mais nous sommes complémentaires, parce que nous partageons fondamentalement les mêmes valeurs, qu’on les appelle valeurs de la République ou valeurs de liberté. Nous partageons une même vision de l’avenir de notre pays. Nous savons qu’il faut conjuguer aujourd’hui un besoin de liberté et un besoin de sécurité pour mener les réformes nécessaires. Nous croyons tous deux qu’il faut remettre en marche l’ascenseur social, assurer l’égalité des chances, donner à chacun sa place dans la société.

Philippe Séguin a pris des positions claires sur tous ces sujets, qu’il s’agisse de l’Europe, du libéralisme « tempéré » et de la solidarité. Elles sont très proches de ce que je qualifie, pour ma part, de voie libérale, sociale et européenne.

Enfin, nous avons l’habitude de travailler ensemble depuis 1986 et surtout depuis 1995. L’addition de nos convictions répond au rassemblement souhaité par Jacques Chirac, pour construire une société d’initiative et de responsabilité.

Valeurs Actuelles : Et qui de lui ou de vous aurait vocation à conduire ce tandem ?

A. Madelin : Très sincèrement, mon seul objectif aujourd’hui, c’est de donner au président la majorité nécessaire pour réussir l’avenir. Ce n’est pas là chose facile, je le sais. Et, contribuer à atteindre cet objectif sera pour moi la meilleure des récompenses.