Interview de M. François Hollande, premier secrétaire du PS, à RTL le 28 février et parue dans "Le Monde" du 2 mars 1999, sur la tentative d'élaboration d'un "programme commun" par la gauche européenne pour les élections européennes de juin 1999 et sur la politique fiscale du Gouvernement.

Texte intégral

Q - Onze gouvernements européens sur quinze sont dirigés par des sociaux-démocrates, mais les intérêts nationaux semblent prévaloir sur l'appartenance à  la gauche…

- Dans un parti national, il y a des sensibilités qui recouvrent quelquefois des intérêts régionaux. De même, dans le cadre européen, nous pouvons être socialistes, avoir les mêmes objectifs, mais nous sommes porteurs aussi, des intérêts de chacune de nos nations.

Q - Qu'est-ce que la gauche apporte de plus ?

- Pour les questions budgétaires, il faut faire les compromis nécessaires ; mais pour l'avenir, pour l'emploi, pour la croissance, pour la gestion de l'élargissement de l'UE, nous avons des positions communes et nous les ferons prévaloir dans les prochains mois et les prochaines années. Déjà, sur l'emploi, depuis deux ans, ce n'est pas la même politique qui s'applique en Europe.

Q - Est-ce que, en Europe, la gauche est plus « européenne » que la droite, ou bien est-ce pareil ?

- Quand le compromis budgétaire aura été trouvé, en mars ou en juin, vous constaterez si la gauche européenne a été capable, ou pas, de parvenir à  un accord qui prépare mieux l'avenir, qui maîtrise mieux la dépense et qui la réoriente vers ce qui est essentiel. Ce qui est important, c'est de savoir quelle politique agricole on va faire dans les prochaines années, quel élargissement on va accepter, quelle politique de l'emploi on va mener. Ce que j'espère, ce n'est donc pas qu'il y ait un compromis - je suis convaincu qu'il y en aura un -, mais c'est qu'il soit bon pour l'Europe.

Q - Les dirigeants socialistes européens se retrouvent lundi 1er et mardi 2 mars à  Milan, Pour quoi faire ?

- Ce qui va se dire à  Milan, c'est ce qui va se faire, compte tenu du fait qu'aujourd'hui onze gouvernements sur quinze sont dirigés par des socialistes. Le manifeste des socialistes européens pour les élections européennes précise tout ce que nous voulons faire en termes de croissance, d'emploi, d'Europe sociale. C'est la première fois qu'on se met d'accord sur un « programme commun» ; tous les socialistes, en Europe, sont d'accord sur les mêmes objectifs et sur les mêmes propositions. Ce texte va engager les futurs partenaires européens, certes, mais aussi les gouvernements européens. Si les socialistes sont le premier groupe au Parlement, le président de la Commission sera aussi socialiste ou proche des socialistes, ce qui veut dire que les institutions européennes et les gouvernements vont travailler dans le même sens : mettre l'Europe sur le chemin de la croissance de l'emploi, lui donner un contenu social et l'affirmer en tant qu'Europe politique.

Deuxièmement, nous adopterons aussi, au congrès de Milan, des résolutions sur la coordination des politiques économiques, la stratégie de croissance, le pacte européen de l'emploi et, je l'espère, les nouvelles technologies, qui pourraient bénéficier de fonds européens.

Q - L'année 1998, en France a vu la création de 400 000 emplois, mais le chômage est loin de régresser au même rythme…

- Le chômage a régressé de 200 000 depuis que nous sommes aux responsabilités, mais ce qui est important, c'est qu'il y ait eu 400 000 emplois créés. Ces 400 000 personnes de plus, dans l'emploi, ont favorisé la croissance. La croissance crée l'emploi, et l'emploi crée la croissance.

Q - Comment assurer le maintien de cette croissance en 1999 ?

- Nous avons préconisé la baisse de la TVA sur certains produits ; nous continuerons à  le faire puisque, maintenant, l'Europe nous y autorise pour les prochains mois.

Q - Dominique Strauss-Kahn a, lui, une autre idée pour créer du pouvoir d'achat, c'est la diminution de l'impôt sur le revenu…

- Il faut d'abord abaisser la TVA sur des produits qui ont un fort contenu d'emplois. Une fois qu'on a fait cela, je ne suis pas du tout défavorable à  ce qu'il y ait aussi des baisses d'impôts sur le revenu. Je ne veux pas laisser penser que les socialistes voudraient uniquement faire de la baisse de TVA. Si l'on fait de la baisse de TVA et si on a des marges qui nous permettent de faire aussi de la baisse intelligente, c'est-à -dire juste, de l'impôt sur le revenu, j'y suis favorable.

Q - Faut-il toucher aux taux d'imposition le plus élevé ?

- Si c'est pour faire une baisse de l'impôt sur le revenu qui ne profite qu'à  une centaine de milliers de Français, cela peut éviter que certains ne quittent le territoire - puisqu'on nous met souvent en face de cette menace -, mais cela ne produit rien en termes de consommation. En outre, quand on a fait la comparaison entre l'impôt sur le revenu en Grande-Bretagne et l'impôt sur le revenu en France, on constate que la situation des célibataires est plus favorable outre-Manche, mais si vous fondez une famille, si vous avez des enfants, l'impôt est moins élevé en France.

Q - Les socialistes ont longtemps réclamé une réforme de la taxe d'habitation pour tenir compte du revenu des contribuables, et, maintenant, vous semblez renvoyer cela le plus tard possible…

- Nous avons réclamé cette réforme. Nous l'avons, surtout, beaucoup étudiée. Or, si on lie la taxe d'habitation au revenu, nous ne sommes pas sûrs que cela avantage ceux qui devraient en bénéficier, c'est-à-dire les ménages modestes. Ceux qui en bénéficieraient pourraient être les ménages les plus favorisés. C'est pourquoi nous avons préféré, dans les deux ans qui nous séparent des élections municipales, changer les bases locatives. Cela se fera dès l'an 2000, au moins dans une première phase, et permettra donc une meilleure évaluation des biens. »