Article de Mme Paulette Hofman, secrétaire confédérale de FO, dans "FO Hebdo" le 12 septembre 1990 et interview de M. Marc Blondel, secrétaire général, dans "France-Soir" le 27 septembre, sur le mécontentement et les revendications et sur l'utilisation abusive de l'emploi précaire (exemple du conflit de la CAMIF, Deux-Sèvres).

Texte intégral

Interview de Paulette Hofman du 12 septembre 1990


FO Hebdo : Un récent conflit a montré l'utilisation abusive de l'emploi précaire par le patronat…

Paulette Hofman : Ce n'est pas médire que de répéter ce qui se chuchote dans les milieux dits compétents et bien informés : le patronat français ne ferait pas preuve, en matière de gestion de sa main-d'oeuvre, d'une imagination débordante.
A notre avis, il s'agit en fait plus d'opportunisme que d'imagination. S'il est vrai qu'il se réfère volontiers aux exemples étrangers, le Japon spécialement, on ne peut dénier au patronat français un art consommé d'user à sa manière de la législation française. D'user et parfois d'abuser, sécurisé qu'il est par ce qu'il faut bien appeler une cécité, de ceux qui sont présumés être les garants de la loi. Tout se passe comme si l'essentiel de la vie sociale française consistait à promulguer des lois. La manière dont elles sont appliquées dans le concret n'étant qu'un aspect secondaire de la question.

FO Hebdo : Comment expliques-tu cela ?

Paulette Hofman : Au taylorisme a succédé le principe de la flexibilité à laquelle on n'a jamais donné de contenu bien précis. Elle est multiforme, c'est-à-dire incernable et, par conséquent, non codifiable. Elle a pour objectif unique de répondre aux impératifs de la productivité, elle-même conditionnée par une compétitivité qui se mondialise. Et de la validité comme de l'opportunité des formes de cette flexibilité, seul le chef d'entreprise est réputé capable d'en définir la nature et l'étendue. Et quand vraiment il ne peut pas faire autrement, de faire avaliser son point de vue, de gré ou de force, par les responsables syndicaux, quand il n'a pas pu faire en sorte d'éluder l'interlocuteur syndical.

FO Hebdo : Comment cela se traduit-il pour les salariés ?

Paulette Hofman : L'une des formes les plus contestables de la flexibilité est la précarité de l'emploi. Et ce n'est pourtant pas faute de législation en la matière ??? texte illisible ??? qu'on assiste à des dérives aussi choquantes que constantes. Le travail précaire, sous forme de contrats à durée déterminée, de travail temporaire, de sous-traitance, sans parler des ersatz baptisés TUC, SIVP ou autres, est devenu – avantages fiscaux à l'appui - un mode habituel de gestion de la main-d'oeuvre.
Les chefs d'entreprise entendent gérer leur main-d'oeuvre « à flux tendus ». Autrement dit, avoir la possibilité, autour d'un noyau dur, qualifié et couvert conventionnellement mais en nombre réduit, d'utiliser une main-d'oeuvre d'appoint, d'ailleurs parfois qualifiée mais non reconnue, obligée à la polyvalence, incertaine de son sort mais certaine d'être exploitée, découragée de la revendication parce que fragilisée dans son statut comme dans son emploi. Cela permet, paraît-il, aux chefs d'entreprise de « gérer l'imprévisible ». Sauf qu'apparemment pour beaucoup d'entre eux l'imprévisible se confond avec l'habituel.

FO Hebdo : Que s'est-il passé à la CAMIF ?

Paulette Hofman : L'exemple récent de la CAMIF, dans les Deux-Sèvres (Coopérative d'Achats de la Mutuelle des Instituteurs de France), est édifiant. Depuis dix ans, cette entreprise - parce que c'en est une - a délibérément violé les législations successives, et elles ont été nombreuses. Délibérément et impunément. Car le conflit qui vient de surgir et de se régler à la CAMIF n'aurait jamais dû se produire. Il suffisait, mais c'était indispensable, de respecter la loi. Car toutes celles qui, depuis 1982 notamment, se sont succédé avaient pour finalité affichée d'encadrer, de « moraliser » l'usage du contrat précaire. Dans le cas de la CAMIF, mais l'exemple n'est sûrement pas isolé, toutes ont été ignorées, contournées, bafouées et impunément.
A la CAMIF, et très vraisemblablement dans d'innombrables entreprises, des salariés travaillent depuis 5, 7, voire 10 ans, en contrat précaire, sans garanties conventionnelles, en dépit des lois, avec des contrats allant de deux jours à quelques mois, en dépit des lois, dans l'incertitude, l'angoisse, l'instabilité. Ce qui a mis le feu aux poudres à la CAMIF, c'est probablement la brusque prise de conscience par les salariés du caractère intolérable de cette situation, concrétisée par une démarche patronale de s'appuyer sur les récentes dispositions de la loi du 12 juillet 1990 permettant, à moindre frais, de « renouveler le cheptel ». Le dossier de la CAMIF n'est pas clos. Nos camarades des Deux-Sèvres en sont plus conscients que quiconque.
Mais cette affaire a l'avantage de démontrer ce dont nous sommes persuadés depuis longtemps : quand des salariés atteignent un certain seuil d'intolérance et qu'ils décident de se battre, ils gagnent. A ceci près que nous préférons, et de loin, qu'on n'atteigne pas ce seuil pour agir.