Interviews de M. Edouard Balladur, député RPR, dans "L'Evénement du jeudi", "Paris-Match" et à RTL le 4 septembre et dans "Le Figaro magazine" du 6 septembre 1997, sur son ouvrage "Caractère de la France", notamment à travers les bouleversements historiques comme 1940 ou mai 1968, "l'exception française" comme moteur de réformes, ainsi que sur la recomposition de la droite.

Intervenant(s) :

Circonstance : Parution du livre de M. Edouard Balladur : "Caractère de la France" chez Plon en début septembre 1997

Mots-clés :

Prononcé le

Texte intégral

L’Événement du jeudi : 4 septembre 1997

L’Événement du jeudi : Avec votre livre (1), vous versez dans votre passion secrète pour l’Histoire ou vous faites œuvre politique ?

Édouard Balladur : Lorsque j’ai commencé à y réfléchir, en juillet 1996, je souhaitais écrire un livre de réflexion historique sur les constantes, les traits de tempérament qui expliquent les bonheurs et les malheurs de notre pays. Mon rêve serait aujourd’hui que les étudiants le lisent...

L’Événement du jeudi : Allons, ce n’est pas votre seule ambition ?

Édouard Balladur : Je suis aussi un homme politique. Dès lors, tout est interprété à l’aune de l’actualité.

L’Événement du jeudi : Mais, vous êtes un des rares, si l’on songe à tous les énarques au pouvoir, qui ait fait et fait toujours de la politique, avec en tête, une véritable obsession de l’Histoire.

Édouard Balladur : J’ai toujours été frappé par la soudaineté des malheurs de la France et leur côté imprévisible. En 1789, la monarchie qui s’effondre en trois mois. Puis 1870, plus tard 1940 et même, ensuite, Mai 68. Pourquoi cette soudaineté, cette brutalité du bouleversement ? Je me suis toujours dit qu’il fallait tenir compte en permanence de la survenue possible du drame. Les Français sont plus imprévisibles, plus volcaniques que les autres peuples. Rien n’est jamais improbable, il faut être prêt à tout.

L’Événement du jeudi : Vous écrivez en effet que les Français ont « l’âme prompte aux emballements » et une émotivité plus grande que celle des autres peuples. En même temps, vous paraissez vous contredire puisque vous affirmez que « les Français ne sont pas plus difficiles à gouverner que les autres peuples » ...

Édouard Balladur : Mais je revendique cette contradiction. Les Français sont à la fois gouvernables et prêts à la contestation, qui peut aller jusqu’à l’émeute. Je ne vais pas introduire là de rationalité artificielle. Tout dépend des circonstances et de ceux qui gouvernent ?

L’Événement du jeudi : La volonté politique est déterminante. Mais vous écrivez aussi que « l’apologie du volontarisme peut conduire à l’immobilisme ». Vous visez la campagne de Chirac et son début de règne.

Édouard Balladur : C’est votre lecture.

L’Événement du jeudi : Mais il faut bien comprendre pourquoi la droite a été battue aux législatives !

Édouard Balladur : Certes. Nous avons été défaits parce que les Français ne savaient pas en quoi nous nous étions montrés fidèles aux idéaux de liberté et de progrès qui sont traditionnellement les nôtres. Nous avons été battus parce que nous nous sommes montrés insuffisamment réformateurs.

L’Événement du jeudi : Mais les Français, à vous lire, rechignent à accomplir de vraies réformes sans révolution. Ce qui condamnerait votre réformisme, même tenace.

Édouard Balladur : Je ne crois pas. La responsabilité du pouvoir est de les convaincre de la nécessité du changement. Sans quoi, nous n’aurions le choix qu’entre l’immobilisme et la révolution. Ainsi, nous avons réalisé des réformes, sans séismes politiques, et qui constituaient des changements profonds. Prenez, pour parler de ce que je connais le mieux, l’exemple de la libération des prix et celui des privatisations entre 1986 et 1988, ou la modification du régime des retraites en 1993. Ces réformes-là ont modifié sans secousses graves bien des habitudes et des comportements. Si on le veut, on peut donc très bien changer la société, à condition de rechercher un consensus et de s’appuyer dessus.

L’Événement du jeudi : Ce qui vous a été souvent reproché.

Édouard Balladur : Certes. Mais connaissez-vous des réformes imposées durablement contre l’avis de la population ?

L’Événement du jeudi : La suppression de la peine de mort.

Édouard Balladur : En effet. Mais c’est une décision d’ordre moral et philosophique, qui ne touche pas les hommes dans leurs intérêts immédiats, qui met en cause des sentiments. Réfléchissez à ceci : la gauche n’est pas parvenue à remettre en cause l’enseignement privé et la droite n’a pas réussi ensuite à le renforcer ; l’opinion ne voulait pas qu’on modifie l’équilibre existant. En revanche, la décentralisation a été un succès parce que tout le monde était d’accord pour la mettre en œuvre. Simplement, il fallait une volonté qui fasse bouger les structures. La réforme implique une vision à long terme, de prendre le risque d’être désagréable dans un premier temps, pour améliorer la situation dans un second temps. Or, aujourd’hui, les hommes politiques sont trop souvent enfermés dans le court terme. Il n’y a jamais un plus grand risque de révolution que lorsqu’on refuse le réformisme.

L’Événement du jeudi : Vous craignez une révolution demain ?

Édouard Balladur : On ne fera pas l’économie d’une véritable révolution si les réformes indispensables sont repoussées. Sans elles, le chômage des jeunes ne reculera pas et il deviendra intolérable. Une société ne vit pas longtemps sans espoir.

L’Événement du jeudi : Mais alors quelle(s) réforme(s) s’impose(nt) ?

Édouard Balladur : J’ai fait faire une étude qui montre que la France souffre du taux de chômage le plus fort des pays développés, alors qu’elle consacre la part la plus importante aux dépenses sociales et que la durée du travail y est la plus brève.

J’en tire la conclusion que toutes les mesures qui ne rendent pas la société plus libre et plus souple, conduisent à ne pas résorber le chômage. Les anciens pays socialistes, la Suède, les Pays-Bas, l’ont compris, qui ont réduit leurs dépenses publiques ainsi que le poids de l’État et amélioré considérablement la situation de l’emploi.

L’Événement du jeudi : Le rêve des Français n’est pas de ressembler à la Suède ou aux Pays-Bas. Vous y réfléchissez longuement dans votre livre : la France se croit investie d’une mission spécifique.

Édouard Balladur : La volonté de ne pas faire comme les autres, l’exception française est, en effet, l’un des traits constants de notre histoire. La France s’est voulue, depuis la chrétienté, unique et irremplaçable, modèle et prophète. Et les Français ont du mal à considérer que leur pays puisse être seulement un parmi tant d’autres. Le grand enjeu de la période qui vient est de savoir quelles évolutions nous sommes prêts à accepter et quelle est la part de notre originalité profonde que nous devons préserver.

L’Événement du jeudi : N’êtes-vous pas piégé par le traumatisme de juin 1940 qui sert de départ à votre livre ? Toute votre génération a couru avec de Gaulle derrière un rêve impossible de grandeur perdue.

Édouard Balladur : Juin 1940 a compté pour moi puisque cet effondrement montre que le pire est toujours possible. Mais aussi que notre pays peut se relever. Celui-ci n’est pas guetté maintenant par un malheur militaire mais par la décadence économique. Ce n’est pas notre territoire qu’il nous faut défendre mais notre prospérité, notre type de régime social.

L’Événement du jeudi : Vous n’êtes donc pas un gaullo-gaulliste traumatisé ?

Édouard Balladur : Traumatisé ? Par quoi ? De Gaulle a su donner aux Français le sentiment qu’ils faisaient partie des vainqueurs de la guerre. Aujourd’hui, il faut être lucide : la France doit s’adapter. Sinon, c’est son avenir même qui est menacé. Et nous ne réussirons à nous adapter, à survivre comme grande nation que grâce à l’Europe.

L’Événement du jeudi : Au risque de perdre notre spécificité ?

Édouard Balladur : Non, je ne suis pas partisan de nier les nations. Mais face aux États-Unis, à leur tentation hégémonique, notre seule chance est de renforcer l’Europe. Ainsi, notre pays pourra-t-il faire entendre son message.

L’Événement du jeudi : Qui est, selon vous ?

Édouard Balladur : Un message de paix, de respect des droits de toutes les nations. Et un second message qui combine la plus grande liberté avec la justice et une solidarité maintenue pour l’essentiel. Le défi de la France et de l’Europe est d’inventer un type nouveau de société, efficace mais juste.

L’Événement du jeudi : C’est ce que veulent et font les socialistes. Jospin ferait, selon certains, du « balladurisme de gauche » ...

Édouard Balladur : Vous croyez vraiment ? … Si le pouvoir se décidait à mener une politique de liberté et de progrès, qui s’en plaindrait ? Nous verrons bientôt quel est son degré de conversion au réalisme...

L’Événement du jeudi : Vous trouvez vraiment des différences patentes entre la gauche et la droite ?

Édouard Balladur : Il était évidemment plus facile de définir le socialisme il y a vingt ou trente ans. Aujourd’hui, il paraît se caractériser par une exigence de justice plus grande. Mais comment obtient-on plus de justice ? Là est le problème. Car, il y faut une dynamique économique que la droite est mieux à même d’incarner. Mais là aussi, on ne sait plus précisément ce qu’est et ce que veut la droite. Plus de liberté ? Plus d’ordre ? Plus de stabilité ?

L’Événement du jeudi : D’où la nécessité pour vous de repenser et de refonder les partis de droite ?

Édouard Balladur : Il est urgent de savoir qui nous sommes, ce que nous voulons. Ce travail de réflexion et de refondation est le préalable à tout le reste.

L’Événement du jeudi : Vous écartez donc l’idée agitée de-ci de-là d’une fusion des partis de l’opposition ?

Édouard Balladur : Il faut d’abord se demander que faire, avant de décider avec qui... En outre, la diversité ne me gêne pas. On la trouve formidable à gauche. Pourquoi la droite « plurielle » ne serait-elle pas merveilleuse et harmonieuse ? Son problème est d’organiser cette diversité.

L’Événement du jeudi : On comprend mal pourtant que vous refondiez le RPR aux côtés de Séguin qui avait parlé de « Munich social » à propos de votre politique de l’emploi en 1993.

Édouard Balladur : Si l’on vit uniquement avec des souvenirs, rien n’est possible. La défaite de 1997 vient aussi de ce que, peu avait été fait pour réunir la majorité après l’élection présidentielle de 1995. Il est bon maintenant que tout le monde soit enfin associé au renouveau de l’opposition.

L’Événement du jeudi : Le président de la République en est-il le chef naturel ? Sinon, quel est son rôle exact ?

Édouard Balladur : Sa fonction, sa vocation, est d’être au-dessus des partis, ce qui ne lui interdit pas, bien évidemment, d’avoir ses idées sur la meilleure politique pour la France. C’est à lui, pas à moi, de définir ce que doit être son rôle à cet égard.

L’Événement du jeudi : Mais peut-on accomplir les vraies réformes que vous souhaitez en période de cohabitation ?

Édouard Balladur : Nous en avons donné la preuve deux fois : entre 1986 et 1988, où nous avons créé des emplois, et entre 1993 et 1995, où nous avons fait passer le pays de la récession à la croissance et fait reculer le chômage, tout cela grâce à de profondes réformes. Si les socialistes veulent faire des réformes, ils en ont la possibilité et tous les moyens. Le problème est de savoir s’ils peuvent faire de bonnes réformes, ce qui les conduira à affronter leur électorat.

L’Événement du jeudi : Comment concevez-vous votre place dans tout ça ?

Édouard Balladur : J’aspire à être l’un de ceux qui feront que l’opposition retrouvera le sens profond de son message et redeviendra attractive. J’aiderai aussi à la cohésion et au rapprochement des partis, ma tolérance naturelle m’y porte.

L’Événement du jeudi : Mais on pourrait avoir d’autres ambitions pour vous. Paris, par exemple, qui mériterait un maire prestigieux, comme Lyon.

Édouard Balladur : La question ne se pose pas.

L’Événement du jeudi : Et, pour la région parisienne, il a été dit et écrit que vous renonciez à prendre la tête de liste de la droite.

Édouard Balladur : On ne m’a rien proposé, je n’ai donc rien refusé. S’il y a un jour une décision à prendre, je la ferai connaître moi-même.

L’Événement du jeudi : Avez-vous changé ? Dans votre livre, vous vous laissez aller à quelque autocritique, évoquant votre « langage trop raisonnable », votre « retenue naturelle ». L’épreuve vous a-t-elle changé ?

Édouard Balladur : Je ne suis pas un très bon comédien. Faut-il changer ou laisser voir sa vérité ? Beaucoup pensent qu’en politique, il vaut mieux faire rêver. Mais, il vaudrait encore mieux que les rêves ne soient pas suivis de réveils difficiles. Mon but reste le même : entraîner par la raison et par le cœur, mais sans mentir. Rude exercice...

L’Événement du jeudi : Et l’alliance ou même le dialogue avec le FN, vous les refuserez ?

Édouard Balladur : Ni diabolisation, ni alliance, c’est la seule position raisonnable. Le problème de la droite est d’exister, de retrouver son identité, pas de se disperser dans de faux débats sur l’organisation ou la tactique.

(1) Caractère de la France, Plon.


Paris Match – 4 septembre 1997

Paris Match : Le succès de la visite du pape en France vous a-t-il surpris ?

Édouard Balladur : Il est immense. Mais, en réalité, cela ne m’étonne guère. Les idéologies étant plus ou moins épuisées, qui offre un idéal aux jeunes ? Qui parle le mieux et le plus souvent de charité, de droits de l’homme, de générosité, du devoir d’instituer une société où tout le monde ait sa place ? Aujourd’hui, on voit bien que c’est le christianisme qui est une réponse au vide des idéologies.

Paris Match : Justement, on disait le christianisme moribond...

Édouard Balladur : Vous aurez remarqué qu’on le dit de moins en moins depuis quelques jours.

Paris Match : Que vous inspire le personnage de Jean-Paul II ?

Édouard Balladur : Curieusement, il y a eu des cycles dans l’image du pape. D’abord, son combat pour la liberté en Europe de l’Est, qui a été couronné de succès et lui a donné une stature immense. À ce moment-là, on voyait surtout en lui le défenseur des droits de l’homme. Il y a eu ensuite une série de prises de position concernant les problèmes de morale personnelle qui, cette fois, a été contestée par beaucoup. Le pape était alors perçu, notamment par la presse, comme un homme qui ne comprenait pas la société moderne. Nous en arrivons aujourd’hui à un troisième stade ; ce que l’on retient principalement du discours de Jean-Paul II, c’est le devoir moral de charité entre tous les hommes, l’obligation du partage entre les nations pauvres et riches. Eh bien, ce discours-là est éminemment progressiste, novateur !

Paris Match : Vous publiez « Caractère de la France » (éd. Plon). S’agit-il d’un essai historique ?

Édouard Balladur : Oui. Si j’avais une seule ambition, s’agissant de ce livre, c’est qu’il soit lu par les étudiants. J’ai essayé de voir s’il y avait des traits de caractère permanents de notre pays, des comportements qu’on retrouve tout au long de son histoire. Une trentaine environ, que j’ai étudiés de trois points de vue : la nation, l’État, la société.

Paris Match : Quels sont ceux qui paraissent les plus marquants ?

Édouard Balladur : Par exemple, la difficulté de la réforme progressive, harmonieuse. D’où, à travers les époques, ces coups et ces contrecoups, ces allers et retours, ces révoltes suivies de remises en ordre. Les Français y ont gagné la réputation d’être très difficiles à gouverner, ce qui est beaucoup moins vrai qu’on ne le dit. Il y a aussi la volonté d’apporter un message aux autres, d’être exemplaire, de montrer la voie. La France se veut unique, messianique, une référence pour tous les peuples du monde. Cela ne date pas de la Révolution. Déjà, les légistes de la monarchie capétienne considéraient le peuple français comme une sorte de peuple élu et le roi de France comme un nouveau David. Et puis il y a, toujours présent, ce sentiment que la France est une exception, que ce qui vaut pour les autres, ne vaut pas pour elle.

Paris Match : Il y a, dites-vous, des périodes de l’Histoire où la France est au sommet, mais cela ne dure pas.

Édouard Balladur : C’est vrai. Au XVIIIe siècle, par exemple, la France est le pays le plus puissant d’Europe, le plus peuplé, le plus riche. Vingt ans après, au terme des guerres napoléoniennes, elle est tenue en lisière par le reste de l’Europe, marginalisée dans un état de quasi-tutelle. Elle en sort un temps, mais retombe dans son isolement après Sedan et la défaite de 1870. À nouveau, elle est en selle par la guerre de 1914, qu’elle gagne avec ses alliés ; il s’ensuit une autre période faste qui dure vingt ans. Puis, c’est l’effondrement de 1940, le plus tragique de son histoire.

Paris Match : Justement, selon vous, nous payons encore les conséquences de cette défaite.

Édouard Balladur : Nous étions élevés dans l’idée que notre pays était le premier du monde, le mieux armé. Le 14 juillet 1939, il y avait eu cet extraordinaire défilé militaire avec des régiments venus de toutes les colonies de l’Empire français tout entier. Un formidable sentiment de puissance. Et voilà qu’en six semaines, nous étions écrasés par l’armée allemande, notre territoire occupé aux deux tiers. Ce fut un coup de tonnerre. Aujourd’hui encore, cela donne aux Français un sentiment d’inquiétude. En réalité, il n’y pas d’événement aussi grave dans toute notre histoire. Certes, la France a été battue par l’Europe entière coalisée à l’issue des guerres napoléoniennes, mais nous avons conservé nos frontières de 1792. Il y a eu aussi la guerre de Cent Ans, au cours de laquelle notre pays était divisé en deux, avec un roi anglais et un roi français, mais ce fut le résultat de combats qui ne durèrent pas quelques semaines. 1940 est unique par sa soudaineté et sa gravité.

Paris Match : La France a-t-elle une chance de recouvrer son influence passée ?

Édouard Balladur : La France, comme l’Angleterre et l’Allemagne, qui ont toutes trois, à des moments divers, dominé le monde, ne retrouvera pas la situation d’autrefois. Dans l’Histoire, une des sources du pouvoir français, c’est la population, la plus importante d’Europe, l’une des plus importantes du monde, liée à la richesse de son sol. Aujourd’hui, la situation n’est pas comparable avec des pays comme les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde ou le Brésil. La question de la puissance de la France se pose désormais en ces termes : peut-elle être le moteur d’un ensemble plus vaste – l’Europe – ou doit-elle rester à l’écart ?

Paris Match : Et quelle est votre réponse ?

Édouard Balladur : Son avenir est dans la construction d’une Europe indépendante, où elle exerce une influence forte. Si elle reste à l’écart, elle sera marginalisée et affaiblie. Encore faut-il savoir de quelle Europe on parle. Bien sûr, on va créer une monnaie unique et il existe déjà un grand marché commun. Mais, en matière de diplomatie et de défense, nous nous heurtons à la détermination américaine de conserver le contrôle de l’Alliance atlantique et, donc, de la défense européenne. La France veut débloquer la situation, mais bien souvent elle n’est pas suivie par ses partenaires européens. Pourtant, le défi est là : continuerons-nous à être des obligés dociles des Américains ou parviendrons-nous à organiser une indépendance européenne, à être responsables de notre sécurité, de notre économie comme de notre monnaie ? Voilà l’enjeu. Au passage, on retrouve une constante de notre histoire. La France s’est toujours battue contre la puissance dominante du moment. Contre la papauté, au temps où celle-ci se mêlait de tout, contre le Saint Empire romain germanique, contre l’Allemagne ; depuis de Gaulle, elle veut affirmer, face aux États-Unis, l’indépendance de l’Europe.

Paris Match : Vous avez cherché à analyser les caractéristiques du peuple français. Cela vous a-t-il permis de mieux comprendre les raisons de votre défaite en 1995 ?

Édouard Balladur : La vérité, je crois, c’est que les Français souhaitaient changer et que j’apparaissais comme un sortant. Depuis 1981, il y a eu changement d’orientation à toutes les élections, qu’elles soient législatives ou présidentielles (1986, 1988, 1993, 1995, 1997). Dans le même temps, Kohl est au pouvoir depuis quinze ans, Gonzalez y est resté treize ans, Thatcher et Major, dix-huit. Je crois que nous devons enfin faire le choix décisif, celui d’une politique de liberté qui donne du travail à tous. En 1986-1988 et en 1993-1995, nous étions parvenus à des résultats et le chômage avait commencé à diminuer grâce à cela. Ce ne fut pas compris.

Paris Match : Comment jugez-vous les premiers pas de Lionel Jospin ?

Édouard Balladur : Il a de la chance, comme Rocard en 1988. La situation est bien meilleure que la récession que nous avons trouvée en 1993. L’économie française va mieux grâce au retour de la croissance. Mais, je crains que cela ne suffise pas.

Paris Match : Que voulez-vous dire ?

Édouard Balladur : En matière de réformes, nous n’allons pas suffisamment vite. Il faut d’urgence briser le conservatisme des structures, diminuer nos dépenses, baisser les impôts, donner plus de liberté et de dynamisme à chacun. C’est la condition de la création d’emplois véritables, sinon la société française ne résistera pas longtemps à une nouvelle poussée du chômage.

Paris Match : Précisément, le gouvernement vient de lancer son plan emplois-jeunes, qui consiste, dans un premier temps, à créer 350 000 emplois publics. Qu’en pensez-vous ?

Édouard Balladur : La France est déjà le pays d’Europe où le pourcentage d’emplois publics est le plus élevé. Je ne dis pas que ces emplois qu’on veut créer sont inutiles, mais qui va les payer ? L’impôt, encore une fois. J’entends qu’on veut créer 75 000 emplois dans l’éducation, alors qu’il y en a déjà plus de 1 million. Où va-t-on s’arrêter ? Si l’on continue à augmenter les dépenses publiques et les impôts, on augmentera le chômage, inéluctablement. C’est par le développement de l’activité privée que nous augmenterons l’emploi. Or, l’activité privée est contrariée par l’impôt, plus lourd en France que partout ailleurs.

Paris Match : Avez-vous suivi le débat sur la fusion du RPR et de l’UDF ?

Édouard Balladur : La recherche d’une meilleure union est en train de devenir un motif de division supplémentaire. Je suis favorable à la création d’une confédération entre le RPR et l’UDF. C’est une idée que j’avais défendue en 1988, elle est encore d’actualité. Mais ne brûlons pas les étapes. Si l’on fusionne sans savoir ce que l’on veut faire ensemble, cela n’a pas de sens. D’abord, mettons-nous d’accord sur un projet. Déterminons les idées que nous appliquerons lorsque nous reviendrons au pouvoir. Pour ma part, je pense que la droite et le centre ne doivent pas essayer d’être plus sociaux-démocrates que la gauche. Nous devons retrouver une identité claire. Nos électeurs savent-ils encore qui nous sommes ? C’est ce qui compte : offrir une alternative. Elle ne peut consister qu’à proposer davantage de liberté, pour obtenir davantage de prospérité et d’emploi. La France doit s’inspirer de ce qu’ont fait les autres pays du monde, où l’emploi est plus développé que chez nous. On retrouve l’un des thèmes de mon livre : le culte de l’exception française ne doit pas justifier le conservatisme.


RTL : jeudi 4 septembre 1997

O. Mazerolle : Vous publiez chez Plon « Caractère de la France », un livre dans lequel vous essayez, à travers l’histoire de ce pays, de dégager une ligne d’action politique contemporaine. Et vous êtes formel : vous dites que la France se trouve à un moment historique et que, faute de faire des réformes, elle sera confrontée, soit à la révolution, soit au déclin. Vous êtes si inquiet que ça ?

É. Balladur : Je ne suis pas inquiet, je dis simplement que c’est l’enjeu de la génération qui vient. J’ai voulu, dans cet essai, sur quinze siècles de notre histoire, dégager un certain nombre de traits de comportement, je dirais de traits de caractère du peuple français et que l’on retrouve à travers les âges. Et le problème aujourd’hui est le suivant : la France s’est très longtemps considérée, et se considère encore, dans le monde une mission particulière. Et c’est tant mieux, c’est son honneur et c’est sa grandeur. C’est ce que l’on appelle l’exception française. Nous ne voulons pas faire comme les autres. Toute la question est de savoir comment nous allons, dans les 20 années qui viennent, préserver notre personnalité, notre identité, en faisant chez nous les réformes indispensables que d’autres pays ont fait, lesquels autres pays se portent aujourd’hui mieux que nous.

O. Mazerolle : Mais est-ce que ce n’est pas la quadrature du cercle, cela ?

É. Balladur : En partie, mais le mérite de la politique c’est d’essayer de sortir de la quadrature du cercle, justement.

O. Mazerolle : Est-ce que, d’une certaine manière, par les réformes, vous ne proposez pas aux Français de tourner le dos à leur histoire qui est fondée sur l’État-nation. C’est cela l’exception française, c’est le rôle de l’État ?

É. Balladur : Oui, bien entendu. Mais tous les peuples du monde ont une histoire, la France n’est pas le seul à en avoir une. Et tous les peuples du monde ont été ou sont confrontés aux conséquences de ce que l’on appelle la mondialisation, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de barrières, que tout s’échange et que les nations se ressemblent de plus en plus, ce qui est d’ailleurs largement regrettable à bien des égards car c’est une perte de personnalité pour toutes les nations. Enfin aujourd’hui, c’est le fait. Alors notre problème, je le répète, est celui-là : comment maintenir une France, nation forte, fière d’elle avec sa langue, sa culture, sa civilisation, sa personnalité et en même temps, comment faire chez nous les réformes qui sont indispensables pour que nous retrouvions un niveau d’emploi que d’autres pays, qui ont fait des réformes que nous n’avons pas faites, ont aujourd’hui ?

O. Mazerolle : Ce regret que vous formulez, est-ce qu’il n’est pas empreint de fatalisme ? Est-ce que le gaullisme au contraire, ce ne serait pas dire : non, non, nous ne nous soumettrons pas à la règle qui vient des autres ?

É. Balladur : Le gaullisme tel que je le comprends, c’est le culte d’une France forte. Et la France ne sera forte, et plus forte par rapport aux autres, que si elle se réforme. Car, si elle doit conserver intactes toutes ses structures et toutes ses habitudes, petit à petit, elle s’enlisera. Et le gaullisme, ce n’est pas le culte exclusif du passé les yeux tournés derrière. Le gaullisme, c’est de regarder devant soi et d’avoir le courage de faire ce qui est indispensable.

O. Mazerolle : À propos de réforme, vous dites à un moment donné : j’ai négligé l’égalitarisme obsessionnel des Français. Voilà que vous récidivez, parce que vous leur proposez un État qui ne s’occuperait plus de redistribuer les revenus mais qui s’occuperait de protéger la liberté individuelle ?

É. Balladur : Pas uniquement, non, non. Je ne suis pas allé aussi loin. La vérité est qu’actuellement, nous avons en France un système disons collectif – État, Sécurité sociale, collectivités locales – qui coûte très cher, qui prélève beaucoup d’argent et qui en redistribue, plus ou moins bien, beaucoup. Et en même temps que nous avons cet État qui est tellement redistributeur, nous avons l’un des chômages les plus importants du monde. Est-ce qu’il n’y a pas une corrélation entre l’un et l’autre ? Et ce que je propose, c’est que l’État s’occupe de moins de choses et qu’on laisse plus de place et plus d’espace à la liberté, à l’initiative de chaque individu. Là aussi, c’est une constante de notre histoire, ce dialogue entre l’État et ce que l’on appelle les corps intermédiaires, autrefois c’étaient les provinces, aujourd’hui ce sont les régions, les départements, les syndicats, autrefois c’étaient les corporations. Et il faut trouver un meilleur équilibre. Nous avons une tradition de centralisation, qui date pour l’essentiel de la Révolution française d’ailleurs, mais qui avait commencé déjà...

O. Mazerolle : Quoique Colbert est passé par là, et d’autres.

É. Balladur : Mais enfin, la France du XVIIIe siècle n’était pas un État centralisé quand même. Et nous devons, comme d’autres pays, qui là aussi marchent mieux que nous parce qu’ils font plus de place à l’initiative de tous les corps locaux, des corps intermédiaires, des associations et autres, nous devons faire en sorte que notre pays soit plus dynamique qu’il ne l’est.

O. Mazerolle : Tout de même, en parlant de discrimination positive, en donnant moins à ceux qui ont plus et plus à ceux qui ont moins, en mêlant l’État à la création d’emplois pour les jeunes, est-ce que L. Jospin ne propose pas aux Français un État dont il rêve davantage que celui que vous leur proposez ?

É. Balladur : C’est possible, mais la question est de savoir s’il a raison. Parce qu’on peut toujours essayer de faire plaisir à tout le monde, c’est souvent rentable en politique, à court terme en tout cas. La question est de savoir si c’est bon pour le pays à long terme. Moi, je constate une chose – je ne veux pas entrer dans le domaine de la politique d’aujourd’hui – c’est qu’aussi longtemps que nous n’aurons pas entamé la modification de nos structures – pour le coup, il y a un mot à la mode en ce moment, on parle de « dégraissage » – le dégraissage de l’État et des interventions collectives, nous ne retrouverons pas une croissance aussi dynamique que nous le pourrions au service d’un emploi aussi abondant qu’il serait nécessaire. Voilà l’enjeu des 20 années qui viennent.

O. Mazerolle : La modernité, c’est la privatisation d’Air France par exemple ?

É. Balladur : Entre autres, oui, ce n’est pas la seule définition. Mais c’est ça, entre autres.

O. Mazerolle : Vous êtes inquiet également de ce que vous appelez la monarchie républicaine. Vous dites : finalement, les Français aiment bien savoir par qui ils sont gouvernés, aujourd’hui on ne sait plus, tantôt c’est le président de la République, tantôt c’est le Premier ministre. Pourtant L. Jospin a une définition très précise, il dit : rien, dans la Constitution, n’indique que le président de la République doive avoir le dernier mot sur quelque sujet que ce soit.

É. Balladur : Je ne sais pas si M. Jospin a dit « sur quelque sujet que ce soit ». Il a dû dire « sur tous les sujets ». S’il a dit « sur quelque sujet que ce soit », à mon avis, il n’a pas interprété exactement la Constitution. La situation est la suivante : on a bâti une Constitution de 1958 qui, avec l’élection du président au suffrage universel, donne à celui-ci, quand il a la majorité, pratiquement tous les pouvoirs, législatifs et exécutifs, en tout cas le dernier mot, pour le coup. Et quand il n’a plus la majorité pour le soutenir au Parlement, on revient au texte initial de la Constitution de 1958 qui est parlementaire et qui donne l’essentiel du pouvoir, en tout cas dans le domaine intérieur, au Premier ministre et au gouvernement. Actuellement, nous en sommes à la troisième cohabitation depuis onze ans. Vous savez que j’avais été partisan de la cohabitation, je le suis toujours quand il faut éviter une crise, bien entendu. Mais enfin, de 1986 à 2002 – si cette cohabitation dure cinq ans, ça sera 2002 – c’est 16 ans si je sais bien compter. Eh bien, sur 16 ans, nous aurons vécu 9 années en période de cohabitation, c’est-à-dire de pouvoir à tout le moins partagé. Il en résulte donc que cette Constitution de la Ve République – présentée comme tellement stable et qui l’est en effet à bien des égards, tellement efficace et qui l’est en effet – se traduit par un système de basculement perpétuel. Ce sont des institutions à géométrie variable. Est-ce que c’est bon ? La question se pose. Et je crois que, désormais, le problème de l’adaptation de nos institutions est posé.

O. Mazerolle : Hier, vous avez rencontré le président de la République. On se dit toujours : mais, quand ils se rencontrent ces deux-là, qu’est-ce qu’ils peuvent se dire ?

É. Balladur : Les sujets ne manquent pas, rassurez-vous.

O. Mazerolle : Vous vous êtes envoyé tellement de mauvais noms ?

É. Balladur : Oh, c’est le passé tout ça.

O. Mazerolle : C’est le passé ?

É. Balladur : C’est le passé...

O. Mazerolle : Et dans le futur, on vous verra ensemble ?

É. Balladur : Écoutez, je n’en sais rien. Ce n’est pas non plus un événement majeur que le fait que nous nous rencontrions...

O. Mazerolle : Quand même, il y avait longtemps.

É. Balladur : Si, cela arrive de temps à autre quand même !

O. Mazerolle : Et finalement, comme vous rassemblez toute la majorité autour de vous – vous aurez un colloque au mois de septembre – tout cela se fait dans la ligne d’action du président de la République ?

É. Balladur : Je pense que le problème de l’opposition est le suivant : nous avons été désavoués par les Français. C’est pour cela que nous avons perdu les élections. Il est peut-être temps de se demander pourquoi et de faire en sorte de surmonter cette épreuve. Je pense que nous la surmonterons d’abord si nous sommes capables de montrer aux Français que nous avons une claire vision de l’avenir et des besoins de la France. Et deuxièmement, une claire volonté de travailler ensemble pour résoudre ces problèmes. Alors, il faut que tout le monde s’y mette, l’association que j’ai créée y contribuera, le RPR y contribue bien entendu, l’UDF également de son côté. On n’a pas trop de toutes les bonnes volontés pour bâtir une vision de l’avenir de la France, dans les années qui viennent, qui puisse à nouveau rassembler.

O. Mazerolle : Mais Chirac-Balladur ensemble ?

É. Balladur : Mais c’est un autre problème, cela.


Le Figaro Magazine : 6 septembre 1997

Le Figaro Magazine : Vous publiez un livre au titre à la fois simple et ambitieux : « Caractère de la France »* …

Édouard Balladur : J’ai voulu opérer la synthèse de mon expérience, de mes réflexions et de mes lectures sur l’histoire de notre pays. Partant de l’idée que celui-ci changeait peu au cours des âges et que notre comportement manifestait des constantes, je me suis attaché à déceler une trentaine de traits de caractère, et à tenter de les retrouver à travers quinze siècles d’histoire.

Mais, il faut se défier de l’esprit de système : s’il existe des traits, constants – j’espère l’avoir montré – , j’ai découvert aussi des changements importants. La France n’est pas à jamais identique à elle-même. J’ai tenté de décrire l’esprit français, ou plutôt la réaction publique française, ainsi que des attitudes face aux événements. Pour un homme politique, tout cela a un côté très pratique : faut-il aller à contre-courant de l’esprit général – quand et comment ? – ou aller nécessairement dans le sens du courant, qui est souvent celui de la facilité ?

Le Figaro Magazine : À l’origine de votre réflexion, il y a un souvenir d’enfance : la débâcle de 1940.

Édouard Balladur : L’effondrement de 1940 m’a beaucoup marqué par sa soudaineté et sa gravité. Quand j’étais enfant, et que je regardais une carte du monde, l’Empire français, en rose, occupait une surface considérable, il représentait une bonne partie de la planète. Entre les deux guerres, la France passait pour l’arbitre de l’Europe. C’est elle qui avait imposé le traité de Versailles, qui protégeait les nations contre la résurgence de l’esprit conquérant de l’Allemagne, devenue nazie. Son armée passait pour la première du monde, elle avait été le grand vainqueur de la guerre de 1914. Et voilà qu’en 1940, en quelques semaines, tout s’effondrait.

De nature, je ne suis pas inquiet, je suis plutôt optimiste. Mais, de cet effondrement, j’ai tiré la conclusion que le drame reste sans cesse possible, que rien n’est acquis pour toujours. La réussite est toujours fragile et provisoire.

Le Figaro Magazine : En mai 1968, vous étiez à Matignon…

Édouard Balladur : Oui, j’étais parmi les quelques hommes qui, auprès de Georges Pompidou, ont vécu de très près ces événements. Là aussi, comment ne pas être marqué par leur soudaineté ? De Gaulle au Québec, à Phnom Penh, fait la leçon au monde entier, nargue les Américains, pratique la politique de la chaise vide en Europe, et finit par imposer son point de vue à ses partenaires. Grâce à son régime politique, la France paraît avoir retrouvé force et solidité. Or, en quelques jours, c’est l’explosion, à cause d’un chahut étudiant, et encore, pas bien méchant ! En deux à trois semaines, le désordre gagne tout le pays, voilà le chef de l’État obligé d’aller à l’étranger, à Baden-Baden, au sein de son armée, pour y chercher réconfort et appui. L’opinion ayant pris peur, il revient triomphant. Tout se terminera par le rétablissement de l’alimentation des pompes à essence, qui permettra aux Français de partir en week-end à la Pentecôte… Tout cela semble aujourd’hui un peu dérisoire – et pourtant, de ce moment, dans les familles, les entreprises, la société, tout a changé. Rien n’est plus la même chose qu’avant.

Ce qui m’a frappé à l’époque, ce n’est pas tant l’enthousiasme, la naïveté et les illusions des jeunes, car, si l’on est cynique à vingt ans, que sera-t-on plus tard ? Non, ce qui m’a frappé, c’est la lâcheté et la bêtise des adultes, de ces hommes de quarante à cinquante ans, qui ont éprouvé le besoin de hurler avec les loups. Des hommes couverts de décorations, bardés de titres et pourvus de prébendes sont apparus tout d’un coup comme des coques de noix vides. Mai 1968 est un exemple flagrant d’effondrement des élites, dans la suite de juin 1940.

Le Figaro Magazine : Peut-on aujourd’hui parler du déclin de la France ?

Édouard Balladur : Je parlerai plutôt du déclin de l’Europe face au monde. Si les guerres de 1914 et de 1939 ont précipité ce mouvement – au prix de malheurs inouïs, de dizaines de millions de morts, et de l’oppression érigée en système en Europe centrale et en Europe de l’Est – tout, cependant, était écrit, dans la mesure où l’Europe représentait une part sans cesse plus faible de la population, de la production industrielle ou des relations commerciales dans le monde.

Pour la France, je pense que les chocs qu’elle a subis l’ont conduite à éprouver une sorte d’inquiétude sur elle-même. Un sentiment de supériorité a très souvent inspiré son attitude face aux autres nations – les étrangers nous reprochent assez régulièrement d’être arrogants, et peut-être le sommes-nous en effet – mais, dans le même temps, nous sommes inquiets sur nous-mêmes. Il y a une ambivalence du sentiment français sur son propre avenir : « Nous n’allons pas y arriver, les autres vont faire mieux que nous… Et, puisque nous n’allons pas y arriver, ne faisons pas d’effort pour changer ! » D’où notre conservatisme hexagonal, le plus grand handicap, à mon avis, de la France d’aujourd’hui. Il nous faut sortir de ce nombrilisme.

Le Figaro Magazine : L’avenir de la France est dans la construction d’une Europe forte et indépendante. L’Amérique peut-elle tolérer un tel état de fait ?

Édouard Balladur : Elle ne le fera pas spontanément ! Il faudra que les Européens l’y contraignent. Mais en ont-ils la volonté ? Ce n’est pas sûr dans tous les domaines. L’enjeu, cependant, est clair : auparavant, deux superpuissances – l’URSS et les États-Unis – se partageaient l’influence sur le territoire d’une Europe divisée et affaiblie. L’une des deux superpuissances s’est effondrée et l’Europe pourrait se réunifier, mais tout se passe comme si elle considérait comme indispensable le rôle prédominant des États-Unis.

Pour ma part, j’ai pour eux amitié et admiration, je suis partisan du maintien de l’Alliance atlantique, c’est un très grand pays qui peut nous apporter beaucoup. Mais, pas au prix de notre indépendance ! Or, je constate que, aujourd’hui, la France est souvent la seule à parler le langage de l’indépendance de l’Europe : il y a chez nous une tradition d’hostilité à la domination extérieure. D’autres peuples s’accommodent davantage d’une mise en tutelle, nous, jamais de bon gré, jamais quand nous pouvons faire autrement. Or, nous pourrions faire autrement aujourd’hui.

Le Figaro Magazine : Les États-Unis et l’Europe sont-ils d’ores et déjà en état de guerre économique ?

Édouard Balladur : Si « guerre économique » signifie concurrence, compétition dans la conquête des marchés financiers, industriels, agricoles ou monétaires, oui ; il s’agit donc d’une guerre « saine ». En fait, nous sommes en guerre économique avec le monde entier, pas seulement avec les États-Unis. Mais, il est vrai que la guerre économique a lieu essentiellement avec les pays les plus forts, tels le Japon ou les États-Unis.

Le Figaro Magazine : L’Europe, et particulièrement la France, sont-elles bien armées face à la concurrence internationale ?

Édouard Balladur : À moins de profondes réformes, les nations européennes risquent de se trouver démunies, car l’équilibre du monde a changé. En France, et en Europe, d’une façon générale, nous avons, depuis des siècles et des générations, construit notre prospérité sur l'exploitation du reste du monde. Le colonialisme, ce n'était pas autre chose ! L'Europe, puissance commercialement et militairement dominante, était le continent le plus dynamique, le plus avancé techniquement et scientifiquement. Nous en avons retiré progrès, richesse et puissance, qui nous ont permis de bâtir un système social protecteur offrant de multiples garanties et permettant une égalisation plus grande de conditions entre les hommes, dès lors qu'ils étaient européens. Depuis un demi-siècle, cette situation tend à disparaître. Cependant, l'Europe – l'Europe de l'Ouest en tout cas – a conservé l’habitude d'être la zone géographique où l'individu est le plus protégé contre les risques de la vie, grâce à des allocations et à des aides plus nombreuses et plus généreuses qu’ailleurs, financées par des taxes et des impôts multipliés et alourdis. Quand nous vivions en économie protégée, cela pouvait se défendre. Mais nous vivons dans un monde désormais ouvert, où toutes les barrières sont tombées. Cela signifie que, face à la concurrence internationale – la guerre économique –, tous les pays d’Europe continentale sont condamnés à réformer profondément leurs systèmes sociaux pour les rendre moins coûteux, afin de ne pas être distancés par les autres grandes régions du monde. La réduction du chômage est à ce prix.

Le Figaro Magazine : Certains ont déjà procédé à ces réformes...

Édouard Balladur : Oui, des pays socialistes de tradition, le Danemark, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas. La France et l’Allemagne, les deux grandes nations de l’Europe de l’Ouest, ont du mal. Chez l’une et chez l’autre – un peu plus chez nous qu’en Allemagne –, les coûts collectifs sont tellement lourds que le dynamisme de l’économie en est atteint. Depuis une dizaine d’années, la production de l’Europe continentale augmente beaucoup moins vite que celle des autres continents.

Le diagnostic est clair : nos taxes, nos cotisations, nos impôts sont trop lourds. Le pourcentage des dépenses collectives représente en gros, chez nous, la moitié de notre richesse nationale. Pour les Allemands, c’est du même ordre. Il est d’un tiers pour les Américains et les Japonais. Comme on ne peut pas creuser les déficits, on est alors bien obligé d’abaisser les dépenses. Ce qui suppose beaucoup de courage : par exemple, pour réformer le système des retraites, ou le système de l’assurance-maladie, ou pour veiller à ce que le système d’aide à l’emploi ne conduise pas à des gaspillages. Car, la baisse des dépenses signifie nécessairement, porter atteinte à des droits qu’on croyait définitivement acquis.

Il n’y aura pas de réforme de la société française, pas plus que de la société allemande, sans un grand courage pour réserver l’aide de la collectivité à ceux qui en ont vraiment besoin : les autres pouvant faire face par leurs propres moyens aux risques de l’existence, du moins à certains risques. Il n’y a pas de droits acquis pour toujours, la vie est un perpétuel renouvellement. Par exemple, le droit des jeunes, c’est de recevoir une bonne formation, de trouver du travail, un emploi, ce qui suppose la remise en cause de certaines habitudes instituées au profit d’autres catégories de la population.

Je ne veux pas entrer dans la politique d’aujourd’hui, mais enfin, songez que la France est un des pays du monde où le taux de chômage est le plus fort et où, en même temps, les dépenses publiques rapportées à la richesse nationale sont les plus lourdes, les impôts les plus élevés, l’âge de la retraite le plus bas, la durée du travail la plus brève, le nombre des agents publics rapporté à la population active, le plus important ! Et on augmente encore le nombre des fonctionnaires ou des agents publics ! Je ne comprends pas ! Je ne dis pas que ces emplois soient inutiles, mais il faut choisir. En l’état actuel des choses, nous ne pouvons pas nous permettre de conserver des budgets aussi lourds. Non, je ne comprends pas que l’on puisse à ce point négliger l’avenir, et vouloir conserver intactes toutes nos habitudes.

Le Figaro Magazine : Croyez-vous au retour de la croissance ?

Édouard Balladur : Tout le monde a l’air d’y croire. Je m’en réjouirais beaucoup si tel était le cas. Voilà deux fois que les socialistes ont de la chance en nous succédant ! En 1988, nous avions, en l’espace de deux ans, grâce à des réformes libérales (suppression du contrôle des prix, des changes, privatisations, baisse des impôts...), fait redémarrer l’emploi et la croissance... La politique économique que j’avais menée a laissé à M. Rocard, trois années de croissance, les caisses pleines et une diminution du chômage. En 1993, à notre retour, nous avons trouvé la récession, un déficit budgétaire pyramidal. Ministre des finances, j’avais, en 1988, laissé 100 milliards de déficit, et j’ai retrouvé, comme Premier ministre, 360 milliards de déficit ! Nous avons réduit les déficits et les impôts, la croissance est revenue, le chômage, en 1995, reculait...

Aujourd’hui, les socialistes reviennent et la croissance semble s’accélérer. Tant mieux pour eux, tant mieux pour la France. J’aimerais qu’ils ne gaspillent pas une seconde fois leur chance, comme ce fut le cas en 1988. S’ils ne saisissent pas l’occasion d’opérer des réformes profondes en matière sociale, en matière d’éducation, s’ils ne réduisent pas les impôts, nous tomberons à nouveau dans le gaspillage et nous gâcherons nos chances.

Le Figaro Magazine : La cohabitation semble être devenue un rite. Ne va-t-elle pas changer l’exercice du pouvoir ?

Édouard Balladur : C’est le problème du pouvoir monarchique, vis-à-vis duquel les Français ont une attitude ambivalente : ils sont fascinés par lui et, en même temps, ils n’aiment rien tant que le narguer, fronder et, quand ils le peuvent, l’abattre !

En 1983, j’avais dit que la cohabitation n’était pas contraire à nos institutions, quand tout le monde pensait l’inverse. Je ne vais pas me renier, bien entendu, puisque j’ai été présenté comme le père de la cohabitation, laquelle a été pratiquée deux fois, d’abord par M. Chirac, puis par moi, avec un président socialiste, sans que nous ayons été empêchés de mettre en œuvre des réformes importantes, et sans que l’image de la France à l’extérieur n’en ait souffert. Nous en sommes à la troisième cohabitation en dix ans. Un tel régime, c’est évident, aboutit à un équilibre différent des pouvoirs. Quand le président de la République a une majorité qui lui est acquise, il est un monarque tout-puissant. Quand il n’a pas cette majorité, on en revient à l’application littérale de la Constitution de 1958, qui donne l’essentiel du pouvoir exécutif au Premier ministre. Si vous considérez la période 1986-2002, terme normal de la cohabitation actuelle – sauf événement extraordinaire –, en seize ans, la France aura vécu neuf ans de cohabitation. Pouvons-nous conserver ces institutions en dents de scie ? Je ne le crois pas. Que faut-il faire ?

Ou bien, pour revenir à l’équilibre des pouvoirs, tel qu’il était prévu en 1958, on remet en cause l’élection du Président au suffrage universel. C’est inconcevable. Les Français ne l’accepteraient pas.

Ou bien, on essaie de préciser les pouvoir respectifs du président et du Premier ministre. Mais, quoi que l’on fasse, quoi que dispose la Constitution, les pouvoirs réels du président excéderont ses pouvoirs juridiques, dès lors qu’il est élu au suffrage universel. D’ailleurs, qu’est-ce que cela signifierait ? Sous la IIIe et la IVe République, il était prévu que le président nommait à tous les emplois civils et militaires : bien entendu, il nommait en accord avec le gouvernement ! Il était dit qu’il était le chef des armées : bien entendu, la conduite de la politique militaire relevait du président du Conseil ! Préciser les pouvoirs du Président, soit, mais, je ne crois pas que cela suffise à régler le problème.

Reste la réduction de la durée du mandat présidentiel à cinq ans, avec impossibilité de dissoudre l’Assemblée. Le Gouvernement ne serait plus responsable devant l’Assemblée mais uniquement devant le Président, qui, bien entendu, nommerait les ministres. Ce serait le régime présidentiel. Comment, dès lors, trancher les litiges possibles entre l’exécutif et le législatif ? Actuellement, nous avons  l’article 49-3 – qui permet de contraindre l’assemblée pour obtenir le vote d’une loi – et le droit de dissolution qui permet au Président d’en appeler au peuple. Ces dispositions ne seraient plus compatibles avec un régime présidentiel, il faut donc réfléchir à la question du règlement des conflits. En bref, je crois que nous ne pouvons pas avoir, perpétuellement, des institutions « à géométrie variable ». Je ne vois pas comment on peut arriver à une autre solution que le régime présidentiel, le mandat étant réduit au quinquennat.

Le Figaro Magazine : Êtes-vous favorable à une fusion UDF-RPR ?

Édouard Balladur : En 1988, j’avais proposé une « confédération ». RPR-UDF. Je n’ai pas été écouté. De 1988 à 1993, on a institué un « comité de coordination », puis un document a été signé par tous les dirigeants d’alors, du RPR et de l’UDF, pour préciser que, en cas d’élection présidentielle, il n’y aurait qu’un seul candidat soutenu par eux. Le moment venu, la procédure permettant de désigner ce candidat unique a été récusée... Aujourd’hui, quelle est la situation ? Sous la Ve République, pendant les quinze premières années, jusqu’à la mort de Georges Pompidou, la gauche était profondément divisée, avec un Parti communiste fort : la droite au pouvoir était organisée autour d’un parti dominant : l’UDR, le parti gaulliste. Vingt ans après, c’est à gauche qu’il y a un parti dominant : le Parti socialiste, qui rassemble autour de lui une série de partis beaucoup moins puissants : la droite comprend deux partis de force à peu près égale, le RPR et l’UDF, mais une extrême droite a émergé, qui représente 15 % des suffrages, au détriment, essentiellement, du RPR et de l’UDF. De surcroît, le sentiment existe que rien de profond ne sépare les convictions des électeurs RPR et UDF. Non pas qu’il n’y ait pas des divergences, notamment sur l’Europe, sur la liberté économique, sur l’intervention de l’État, ou sur « l’exception française », par exemple... mais les mêmes divergences existent à gauche, ce qui n’empêche pas la gauche de gouverner ensemble.

Une fusion du RPR et de l’UDF supposerait des préalables, dont aucun aujourd’hui n’est réalisé : mettre au clair nos relations avec le Front national : nous mettre d’accord sur un projet d’avenir, afin que les électeurs sachent nettement ce que nous voulons, et à qui ils ont affaire : commencer à travailler ensemble de façon efficace au Parlement, où des textes importants vont être discutés. L’intergroupe du RPR et de l’UDF sera-t-il constitué ? Va-t-il se réunir ? Allons-nous tous nous engager sur des projets communs ? C’est cela, en tout premier lieu, qu’il faut réaliser. Après, nous pourrons passer à l’étape suivante.

Le Figaro Magazine : La France, dites-vous encore, a besoin « de vérité, de liberté et de dialogue ». De quoi a-t-elle le plus besoin ?

Édouard Balladur : De vérité, parce que tout le reste en découle. La vérité nous montrera la nécessité de la réforme et la nécessité de la liberté. Il ne faut pas laisser à notre pays le sentiment qu’il peut faire comme si le reste du monde n’existait pas, car il existe bel et bien, même si nous avons parfois du mal à l’admettre. La France doit désormais abandonner l’idée que la planète entière doit l’imiter. Avec la Révolution, elle a diffusé les idées de liberté, de respect des droits de l’homme : c’est sa véritable grandeur devant l’Histoire. Mais l’heure est venue où elle doit se mettre à l’école du monde, comme la Gaule s’est mise à l’école de Rome.

*Caractère de la France, éditions Plon, 226 p, 120 F.