Interview de Mme Michèle Demessine, secrétaire d'Etat au tourisme, dans "L'Hebdo de l'Actualité sociale" le 4 juin 1999, sur la nécessiter de renforcer le tourisme social et associatif afin de démocratiser l'accès aux vacances des citoyens les plus défavorisés.

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V.O. : Dans quel esprit avez-vous réuni ces états généraux du tourisme social et associatif, les 6 et 7 mai derniers, à Paris, où plus de mille acteurs de ce secteur ont pu se retrouver et débattre ?

Michelle Demessine : Quand je suis arrivée, voici deux ans, au secrétariat d'état au tourisme, j'ai reçu les différents acteurs du tourisme social et associatif qui m'ont tous parlé des grandes difficultés auxquelles était confronté ce secteur. La situation était critique, voire limite !

D'aucuns - avant que je n'accède à cette responsabilité - profitant de cette crise, se demandaient si ce secteur était encore nécessaire.

J'ai tranché : j'ai affirmé que nous avions encore besoin de ce secteur, parce qu'il a joué un grand rôle dans la démocratisation des vacances en France et parce que sa tâche, au regard des 40 % de nos concitoyens qui ne partent jamais en vacances, est loin d'être achevée. Ce secteur capitalise une grande expérience, des compétences, un savoir-faire social, une démarche privilégiant le brassage social tout en contribuant à l'aménagement du territoire et au développement de nos régions.

Oui, le tourisme social et associatif doit exister mais il doit se démotiver aussi ! Et pour qu'il redéfinisse lui-même ses missions, j'ai donné à ses acteurs les moyens de se retrouver pour réfléchir à son devenir dans une société en pleine mutation. D'où ces états généraux !

V.O. : Quelles sont les lignes force de votre politique ?

Michelle Demessine : Je décline ma nouvelle politique du tourisme français autour de trois axes.

Tout d'abord, le tourisme est un important secteur économique pour notre pays, secteur en croissance, créateur de richesses et d'emplois - même s'il reste beaucoup à faire pour que ce soient de véritables emplois -. Mais ce n'est pas seulement ça ! C'est aussi une aspiration légitime de nos concitoyens à partir en vacances, à découvrir d'autres horizons, d'autres cultures. C'est un facteur d'épanouissement de la personnalité.

Enfin, ce n'est pas un secteur économique comme les autres, c'est un secteur porteur de valeurs, celles de la fraternité, de la solidarité, du progrès, de la tolérance et de la paix.

Or, on ne saurait se satisfaire d'être la première destination touristique au monde en accueillant en France quelque 70 millions d'étrangers chaque année, alors que tant de nos concitoyens ne panent jamais !


V.O. : Quelles mesures concrètes avez-vous déjà prises en faveur des Français ?

Michelle Demessine : Dès mon arrivée, j'ai doublé les crédits affectés à la réhabilitation des équipements à vocation sociale et familiale du tourisme associatif, dans le cadre du « Plan patrimoine », les faisant passer de 10 à 20 millions de francs. Ces structures avaient beaucoup trop souffert du désengagement de l'État. Il était urgent de relancer ce plan. À ce jour toutes les demandes de soutien, formulées par les associations, dans le cadre du plan patrimoine, ont reçu une réponse positive.

Ensuite, j'ai fait inscrire le droit aux vacances dans la loi d'orientation et de lutte contre les exclusions, au même titre que le droit de se nourrir et de se loger. Dans cette loi, deux mesures existent aujourd'hui : l'une pour aider les familles les plus démunies à partir en vacances (Bourse solidarité vacances) et l'autre pour aider les jeunes à partir à l'étranger.

En ce moment, je présente au Parlement un projet de loi qui vise à étendre le chèque-vacances aux salariés des entreprises de moins de 50 salariés : 7,5 millions de personnes sont concernées (1). Dès l'automne, je pense qu'ils pourront commencer à en discuter concrètement dans leur entreprise.

V.O. : Les acteurs du tourisme social et associatif apprécient les mesures prises mais demandent plus de moyens après des années de désengagement des pouvoirs publics, en particulier sur les aides à la pierre pour la réhabilitation des villages de vacances et pour des créations nouvelles. Que leur répondez-vous ?

Michelle Demessine : Il est vrai que, depuis les années 80, le tourisme social et associatif est confronté au désengagement des pouvoirs publics et les aides à la pierre dont il bénéficiait se sont peu à peu effilochées. Dans cette période aussi, de nouveaux besoins ont émergé forçant ce secteur à s'adapter à de nouvelles demandes.

Mais les associations de tourisme ne sont pas les seules à souffrir d'un équipement inadapté ou trop vieux. En effet, les CE doivent faire face à la diminution de leur dotation, liée bien souvent aux restructurations industrielles et aux pertes d'emplois, mais aussi au désengagement des employeurs. Il faut remettre le droit aux vacances des salariés au coeur des exigences au sein des entreprises. Cela a d'ailleurs fait l'objet d'une grande réflexion lors des états généraux.

Plusieurs propositions ont été faites dont celle de réfléchir à la mutualisation du patrimoine des associations et des CE ou encore celle de créer une grande coordination des acteurs du secteur (élus, associations et CE). Je soutiendrai également l'idée de réaliser une campagne institutionnelle pour promouvoir le tourisme social et associatif et les valeurs dont il est porteur.

Concernant l'aide à la pierre pour les créations de villages de vacances, c'est en ayant un meilleur regard sur la pleine utilisation des équipements existants et sur les besoins de rénovation que l'on pourra répondre à cette question. Ce qui ne veut pas dire que, çà et là, il n'y ait pas de besoins de construction nouvelle.

V.O. : Le tourisme social devrait plus, selon vous, se tourner vers les exclus des vacances. Mais n'y a-t-il pas risque de ghettoïsation ?

Michelle Demessine : Mon action vise le droit aux vacances pour tous. Sans exclusion aucune, dans ce brassage social dont le tourisme social a le secret. La ghettoïsation, ce n'est certes pas mon intention !

Mais pour autant, il faut se poser la question de ceux qui ne partent pas en vacances et si ce secteur ne se pose pas la question, qui va le faire ? Le tourisme social et associatif s'est construit sur le plein emploi, aujourd'hui, il est confronté à la précarité, à la flexibilité, aux bas salaires, à tous ces salariés qui accèdent de moins en moins aux vacances. Là aussi, les états généraux ont permis de pousser la réflexion pour que personne ne reste sur le bord du chemin.

V.O. : Quelle est votre appréciation ces états généraux du tourisme social et associatif organisé par le secrétariat d'état ?

Jean Lavielle : Ils ont déjà eu le mérite d'exister, car il est bon de rappeler que, depuis 1979, c'est la première fois qu'un secrétariat d'état s'intéresse à ce secteur-là du tourisme. Ce fut l'occasion pour les comités d'entreprise (CE), les associations, tous les partenaires de ce secteur de se retrouver, de parler de leurs activités, de leurs difficultés mais aussi de leur combativité. Car si le secteur est en grande difficulté, il ne baisse pas les bras. Ces états généraux ont permis aussi de nous repositionner dans le paysage français du tourisme. Ils ont montré qu'il n'y avait pas complémentarité entre tourisme social et tourisme commercial, qu'il s'agit bien de deux tourismes différents - avec des histoires et des publics différents - qui doivent cohabiter certes, mais, le tourisme social et associatif jouant le rôle de service public du tourisme. Ces états généraux ont réaffirmé, en cette fin de millénaire, la volonté de ce secteur de poursuivre son action pour un droit aux vacances pour tous, puisque que 40 % des Français ne peuvent pas partir. Et enfin, on aura pu constater à quel point le tourisme social joue un rôle important dans l'aménagement du territoire.


(1) : voir Hebdo n° 2857, le chèque-vacances, mode d'emploi (aujourd'hui 4 millions de salariés et leur famille bénéficient du chèque-vacances)