Interview de M. Philippe Douste-Blazy, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale, dans "Le Figaro" du 6 avril 1999 et à France-Inter le 16, sur l'aide aux réfugiés du Kosovo, l'action de l'OTAN en Yougoslavie et la construction de l'Europe de la défense.

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France INTER - vendredi 16 avril 1999

Q - La guerre pour longtemps va-t-elle confronter au choix des mots et à celui des images ? A propos du bombardement d'une colonne de Kosovars, l'Otan reconnaît son erreur et parle d'un « incident tragique. » « C'était un carnage », témoigne un paysan de 58 ans qui se trouvait dans la colonne. « Incident tragique » ? « Carnage » ? C'est en effet un carnage, plus qu'un incident fût-il tragique, que montrent les images de télévision et les photographies au niveau aussi des fragments de bombes avec sur l'un d'eux une inscription en anglais : « for use on MK-82. »

A cette réalité de la guerre qui accable l'absurde formule de la « guerre propre », il faut ajouter la prise de conscience qu'elle risque de durer. S. Milosevic ne cache plus que sa stratégie vise à l'embrasement des Balkans. Le Monténégro, la Macédoine, l'Albanie... L'épuration ethnique, les assassinats et les bombardements vont continuer, les carnages plus que les incidents tragiques aussi.

Vous étiez en Macédoine il y a quelques jours. Vous êtes revenu assez révolté. Le choix des mots va compter aussi dans ce que vous allez nous dire ce matin. Qu'est-ce que vous avez vu en Macédoine ?

- « Je suis revenu révolté, parce que bien sûr il y a un drame humanitaire, il y a ce rassemblement des souffrances physiques avec l'état sanitaire difficile pour ces gens qui sont partis d'un coup de chez eux, brutalement, en oubliant leurs médicaments. Par exemple, il y a des diabétiques sans insuline. Il y a aussi ce drame psychologique, puisque les gens ont été divisés, les familles ont été séparées, donc ils cherchent leur famille. Mais aussi j'ai trouvé qu'il y avait un problème politique dont on ne parlait pas suffisamment. Il y a le côté évidemment épuration ethnique tout à fait organisée, calculée par Monsieur Milosevic au Kosovo ; mais il y aussi de manière très calculée cet envoi de réfugiés – d'Albanais musulmans – en Macédoine, au Monténégro et il sait très bien, Monsieur Milosevic qu'il y a un équilibre très précaire entre orthodoxes et musulmans dans ces pays. Prenez par exemple le Monténégro, un pays de 2 millions d'habitants où il y avait 70 % d'orthodoxes et 30 % d'Albanais. Avec 130 à 150 000 réfugiés de plus, musulmans, vous détruisez cet équilibre et je peux vous dire que les soldats macédoniens qui sont responsables du camp de Raduca que j'ai vu, dans lequel je n'ai même pas pu rentrer –aucun officiel ne peut rentrer, personne ne peut y rentrer – mais je peux vous dire que les soldats macédoniens ont mis des fils de fer barbelés, personne ne peut y rentrer ! »

Q - On ne sait pas ce qui se passe à l'intérieur ? Aucun moyen de vérifier ?

- « On ne sait pas véritablement ce qui s'y passe à l'intérieur et, surtout, pire je dirais, on voit de l'extérieur, que les conditions sanitaires sont catastrophiques. Il n'y a aucune possibilité de parler avec les gens. Donc, il y a en effet des Macédoniens qui ont décidé d'être carrément contre ces réfugiés, et je crains que le jour où les Britanniques, où les Français, quitteront ces camps – parce que pour l'instant ils sont organisés par les forces de l'Otan – eh bien, je crains le pire ! »

Q - Mais qui peut douter encore ? Milosevic le dit lui-même ; il le revendique dans un entretien accordé à une revue de l'armée russe qui s'appelle, je crois, l'Etoile rouge : S. Milosevic ne cache plus que sa stratégie c'est l'embrasement des Balkans ?

- « Je crois qu'il y a un plan qui est parfaitement organisé. Il sait très bien que ça va exploser d'un coup et, ce jour-là, une fois de plus, on n'aura pas fait de la prévention. Donc je crois que la prévention, en Macédoine, c'est d'enlever les réfugiés de là. En fait, sur le plan politique, nous manquons, me semble-t-il, d'Europe. »

Q - Est-ce que l'Union européenne existe à ce jour, politiquement ?

- « Aujourd'hui, l'Europe n'a pas d'autorité politique capable de prendre des décisions très importantes. Elle ne fait que de l'inter-gouvernemental, et on voit aujourd'hui les limites de l'inter-gouvernemental. Nous avons demandé depuis longtemps qu'il y ait au moins, au niveau de la défense, au niveau de la diplomatie, un minimum de fédération, d'idées fédératives de l'Europe. Cette communauté de défense, nous ne l'avons pas. Et il y a une triple inaction de l'Union européenne aujourd'hui : elle est militaire – mais cela, nous le savions - ; elle est même humanitaire, parce que nous n'avions pas prévu au niveau de l'Union européenne, ces réfugiés qui arriveraient massivement aux frontières ; et elle est aussi même au niveau de l'asile ; que faisons-nous des réfugiés, aujourd'hui ?

Q - Qu'est-ce que vous préconisez, quand vous dites : « Lorsque les Français, les Anglais partiront, on ne sait pas ce qui se passera notamment en Macédoine. » Faut-il envoyer les hommes sur place ? Les bombardements : on voit bien la limite des bombardements, y compris les tragédies que cela provoque ?

- « Le Président de la République a raison de donner les trois conditions : un, on arrête les exactions serbes au Kosovo ; deux, il y a un retrait des milices serbes du Kosovo ; trois, il y a un retour des réfugiés. La question est de savoir comment on y arrive. Je crois que l'idée d'une délégation de pouvoir de l'Union européenne pour administrer le Kosovo est la bonne. En tout cas, au niveau de l'Onu, faire revenir la Russie dans le jeu, et par le Conseil de sécurité de l'Onu, mettre en place, au niveau du Kosovo, une force d'interposition. »

Q - Ce sont de belles idées politiques. Pendant ce temps, Monsieur Milosevic continue le travail. Comment on fait pour que ça s'arrête ?

- « N'oubliez pas quand même qu'en Irak, il y avait eu six semaines de frappes aériennes avant qu'il y ait la moindre action. Moi je n'ai pas les éléments qu'ont toutes les autorités militaires et le Chef de l'Etat. Je fais confiance au Chef de l'Etat qui est le Chef des armées. Ce que je peux dire, c'est que s'il y a, comme vous le préconisez, à un moment donné, une force terrestre, il faut se poser plusieurs questions. »

Q - Je ne préconise rien, je pose des questions, mais je sais bien que c'est en plus très dangereux ?

- « Attendez, au moment où on se pose cette question - j'ai bien compris -, il faut se poser plusieurs autres questions : premièrement, avec qui ? Autrement dit, est-ce que les Américains viennent ou pas ? Est-ce que les Russes sont d'accord ? Deuxièmement, où ? Il faut bien passer par quelque part pour arriver au Kosovo, et donc le port de Thessalonique, en Grèce. Les Grecs seront-ils d'accord ? Est-ce que les Macédoniens dont je viens de vous dire qu'ils étaient plutôt contre les Albanais, aujourd'hui, accepteront-ils ? Troisièmement, pour quels objectifs ? C'est là où Monsieur Bromberger disait tout à l'heure que ce n'était pas une guerre d'invasion mais une guerre des valeurs. Donc, il faut expliquer exactement quels sont les objectifs. Je crois que toutes ces questions... »

Q - Avec quels dangers ! parce que la configuration du pays, très montagneux, en tout cas pour certaines parties, rendrait une intervention au sol extrêmement dangereuse ?

- « Et enfin, bien sûr, combien de personnes ? Plusieurs spécialistes disent entre 100 000 et 200 000. Personne ne peut reconnaître le terrain. Pour l'avoir vu il y a quelques heures, pour avoir rencontré les militaires, je sais aussi que c'est quand même un paysage montagneux, un paysage compliqué, difficile. Ce n'est pas un désert. »

Q - Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

- « Il faut, dans un premier temps, continuer les frappes aériennes et continuer à essayer de trouver une négociation politique, avec les trois conditions dont j'ai parlé, et surtout en ramenant la Russie dans le jeu. Cela ne peut se faire qu'au niveau de l'Onu, car sinon, je crois que ce serait très dangereux. Mais encore une fois, je pense que le Président de la République a tout à fait raison de montrer que ça ne pourrait être qu'avec la force qu'on pourra négocier avec cet homme. Je vous rappelle que cela fait huit ans que Monsieur Milosevic continue : la Croatie, la Bosnie – nous savons ce qui s'est passé – et aujourd'hui le Kosovo. »

Q - Juste une chose, je voudrais quand même un petit mot là-dessus : les politiques face à la réalité ? Tenez, l'Algérie, ce matin. On voit bien que c'est une mascarade que cette élection présidentielle. On va faire semblant de trouver que tout s'est passé normalement ?

- « Un dernier mot quand même sur le Kosovo : je demande qu'il y ait un débat le plus rapidement au Parlement pour cela. Sur l'Algérie, vous savez que si j'étais en Algérie aujourd'hui, je participerais à la marche pacifique du refus, cet après-midi, à Alger, parce que c'est un médiocre simulacre de démocratie, ce qui s'est passé. Et le martyr du peuple algérien ne méritait pas une pantalonnade démocratique comme celle-là. La fraude, l'abstention, la crise économique sans précédent, c'est quelque chose qui est évidemment très mauvais pour l'Algérie. Alors il y a eu un message d'espoir pour moi, parce que c'est un geste démocratique que de voir une opposition dans son ensemble refuser. C'est la première fois depuis très longtemps. »

Q - C'est la naissance d'une opposition ?

- « C'est peut-être la naissance d'une opposition. J'avais eu beaucoup d'espoir au début, parce que l'expression démocratique existait. Malheureusement, on a vu qu'on va vers le parti unique et malheureusement on a trop connu le parti unique en Algérie. »


LE FIGARO - 6 avril 1999

LE FIGARO. - Comment jugez-vous la décision de la France de ne pas accueillir « massivement » des réfugiés kosovars sur son sol ?

Philippe Douste-Blazy. - Aujourd'hui, la priorité des priorités doit être l'action humanitaire, afin de sécuriser, de stabiliser et de soigner les populations déplacées aux frontières du Kosovo. N'oubliez pas que la raison de notre présence militaire dans ce conflit est de mettre en échec l'inacceptable, la politique d'épuration ethnique de M. Milosevic, et de permettre ainsi le retour des populations kosovars. Accepter toute autre alternative, ce serait empêcher à terme tout règlement politique de ce conflit.

LE FIGARO.  - Seriez-vous pour autant favorable à un engagement des forces terrestres ?

- Evitons d'avoir chacun un avis sur ce qu'il convient de faire. Je fais confiance aux choix du président de la République, qui est le chef des armées. Ne nous trompons pas : il s'agit avant tout d'un combat qui oppose les démocraties à un dictateur. Comme l'a souligné le président Valéry Giscard d'Estaing lors de son intervention à l'Assemblée nationale, notre intervention est guidée par notre détermination à mettre fin aux exactions des forces répressives serbes.

LE FIGARO. - La participation communiste au gouvernement est-elle durablement compatible avec les prises de position du PC contre l'action militaire de l'Otan en Yougoslavie ?

- Il est des moments où une nation doit être solidaire. Je suis choqué par le manque de cohésion de la majorité parlementaire et par l'absence totale de solidarité gouvernementale. Le gouvernement, sous la Ve République, n'est pas un Parlement exécutif. En d'autres temps, certains auraient dit : « Qu'ils se soumettent ou qu'ils se démettent », pour reprendre la formule de Gambetta !

Au fur et à mesure que les troupes serbes avancent au Kosovo, nous avons un triple devoir. Un devoir humanitaire vis-à-vis des centaines de milliers de réfugiés en Albanie, en Macédoine et au Monténégro. Un devoir de sécurisation à l'égard des populations kosovars pour arrêter les massacres et organiser leur retour sous la protection d'une force internationale de sécurité, seule condition pour mettre un terme à la politique d'épuration ethnique.

Un devoir de solidarité, enfin, vis-à-vis du président de la République, du premier ministre et des militaires français engagés dans le conflit.

LE FIGARO. - Quelles leçons tirer du conflit du Kosovo pour la construction européenne ?

- Ce conflit permet de faire deux constats.

Nous assistons à une évolution des états d'esprit en Europe. Pour la première fois depuis deux siècles, les Allemands, les Britanniques, les Italiens et les Français adoptent une même politique lors d'une crise balkanique. Ils ont renoncé au poids de leurs alliances historiques. Alors que nous avons sur le terrain la même situation qu'en 1914, l'engrenage des ultimatums et des mobilisations n'est plus possible.

L'Union européenne a désormais des intérêts supérieurs : elle assure la défense de la démocratie, elle ne tolère plus sur son sol des régimes qui nient les droits de l'homme, car menacer la démocratie en Europe, c'est déjà menacer la paix. Conséquence immédiate : l'Union européenne défend les droits des minorités persécutées.

LE FIGARO. - Mais l'Europe n'aurait-elle pas dû assumer seule le règlement de la crise yougoslave ?

- Ce conflit révèle effectivement un manque d'Europe. La crise se transforme un peu plus chaque jour en une confrontation entre deux hommes. Clinton et Milosevic, entre deux armées, l'une sous commandement américain, l'autre serbe, alors que c'est l'Union européenne, qui a alerté la première la communauté internationale et que la conférence de Rambouillet a été organisée par le président Chirac et le premier ministre Blair !

Il y a un manque cruel d'Europe, parce qu'il n'y a pas d'Europe politique et donc d'Europe de la défense. Il faut construire un pilier militaire européen.

LE FIGARO. - Comment construire cette Europe de la défense ?

- Trois étapes sont nécessaires. Commencer par intégrer le plus grand nombre de régiments nationaux sous un commandement unique européen. Faire adhérer tous les Etats membres de l'Union européenne à l'Union de l'Europe occidentale (UEO). Enfin et surtout, clarifier les compétences entre l'Otan et l'UEO. Nous avons, certes, besoin de nos alliés américains pour faire face à toute agression étrangère, mais les Européens doivent pouvoir agir de façon autonome chaque fois que la paix intérieure de l'Europe est menacée.

LE FIGARO. - On en est loin…

- Je vous rappelle que le cadre juridique d'une défense européenne existe. Trois dates sont là pour le rappeler : la création de l'UEO en 1954 ; la définition de ses compétences en 1992, qui comprend notamment la gestion de crise et l'aide humanitaire ; et enfin le traité d'Amsterdam de 1997, qui stipule que le Conseil européen peut prendre des initiatives diplomatiques et militaires et qu'il peut confier à l'UEO la mise en oeuvre de cette politique.

Il ne manque aujourd'hui qu'une volonté politique pour que naisse enfin la CED, cette communauté européenne de défense à laquelle notre famille politique a toujours été très attachée.

LE FIGARO. - La crise du Kosovo doit-elle être un thème central de la campagne des élections européennes ?

- Ce conflit est au coeur de l'avenir européen. Nous vivons les premières conséquences d'une révolution, celle de 1989, qui a vu la chute du Mur de Berlin. Voilà une partie de l'Europe, appelée à nous rejoindre, qui comporte plusieurs foyers de déstabilisation. Les frontières étatiques de l'Europe centrale, dessinées après l'effondrement des empires ottoman, autrichien et russe ne correspondent pas aux frontières ethniques et culturelles. En d'autres termes, les frontières des pays ne correspondent pas aux frontières des peuples.

L'Union européenne peut offrir à ces peuples le cadre d'une existence pacifique en protégeant les minorités sans remettre en cause la souveraineté des Etats. Cette protection aura un sens dès lors que nous aurons construit la CED.