Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF et de Force démocrate, à RTL le 23 mai 1999, sur la motion de censure sur la politique du gouvernement en Corse et le mal-gouvernement de la France, la stratégie de l'UDF au cours de la campagne pour les élections européennes de juin 1999 et ses relations avec les partis de l'opposition.

Texte intégral

François Bayrou : Bonsoir.

Olivier Mazerolle : Vous parlez dans cette campagne avec résolution de l'Europe et même de l'Europe fédérale, ce qui vous vaut parfois les sarcasmes d'autres responsables de l'opposition de droite. Vous affirmez ne pas vouloir mélanger élection européenne et élection nationale, pourtant dans « hors des sentiers battus », un livre que vous venez de publier chez Hachette, vous affirmez tout net, avoir pour ambition de changer la société française. Le score au soir du 13 juin n'aura donc pas que des implications européennes pour vous. Avec Anita Hausser et Patrick Jarreau, nous allons vous interroger sur vos projets pour l'Europe ainsi que sur le Kosovo et sur la Corse, au cours de ce Grand Jury retransmis sur RTL et sur LCI tandis que Le Monde publiera l'essentiel de vos déclarations dans son édition de demain. Tout d'abord la Corse, les interpellations se multiplient depuis mercredi dernier et les policiers laissent entendre penser avoir mis la main sur ceux qui ont directement participé à l'assassinat de Monsieur Erignac. Croyez-vous à l'aboutissement de l'enquête cette fois-ci ?

François Bayrou : Ecoutez je n'ai pas d'éléments pour répondre à la question mais si cette enquête pouvait enfin aboutir, plus d'un an après ce meurtre, si enfin on pouvait être assuré d'avoir trouvé les responsables, ce serait une bonne nouvelle pour la République.

Olivier Mazerolle : Est-ce que vous êtes surpris que ces arrestations, ces interpellations surviennent après les déclarations de Monsieur Bonnet, après l'affaire des paillotes ?

François Bayrou : Ecoutez, franchement si l'on a un minimum de sens républicain, on ne peut pas, enfin j'espère que l'on ne peut pas imaginer que l'une et l'autre affaire soient liées, moi je veux pas imaginer que le gouvernement inquiet par l'affaire Bonnet accélère l'affaire du Préfet Erignac parce que ce serait tellement cynique, inimaginable, d'abord ça voudrait dire qu'ils avaient la piste depuis longtemps. Non, je refuse absolument de retenir cette hypothèse.

Olivier Mazerolle : Parce que Monsieur Sarkozy, lui, dit c'est parce qu'on a déposé une motion de censure que ça s'accélère !

François Bayrou : Chacun sa sensibilité, moi j'ai une… enfin l'idée que nous nous faisons de la démocratie et de la république en France, elle ne permet pas de mélanger les genres, du moins je l'espère parce que si tel était le cas ce serait vraiment dramatique.

Patrick Jarreau : Et alors Monsieur Bayrou, vous avez été l'un des premiers à souhaiter que l'opposition dépose une motion de censure sur la politique du gouvernement en Corse, qu'est-ce que vous reprochez à la politique du gouvernement en Corse et dans cette affaire précisément, de quoi le soupçonnez-vous ?

François Bayrou : Nous avons déposé une motion de censure pour que la responsabilité politique du gouvernement soit assumée et j'observe que si nous n'avions pas déposé cette motion de censure, il n'y aurait pas eu de débat. Est-ce que vous imaginez un autre pays européen ou occidental ou démocratique tout simplement, dans lequel se déroule une affaire de cette gravité sans que le Parlement soit appelé à délibérer ou à avoir un débat. Où ailleurs dans le monde peut-on imaginer que les plus hauts responsables de l'Etat chargés d'une mission particulière, solennisés par le ministre de l'intérieur et le chef du gouvernement dans une région du pays en situation extrêmement déstabilisée, que ces hauts responsables puissent en arriver à des dérives comme celles que nous connaissons là et sur lesquelles j'imagine nous allons dire un mot, sans que le gouvernement ait à s'expliquer devant la représentation nationale ! Il y a une espèce de… comment dirais-je, d'archaïsme français auquel on se heurte à chaque bas lorsqu'on regarde la situation, pas seulement de la Corse, mais comme fonctionne la démocratie en France.

Patrick Jarreau : Mais est-ce que vous voulez seulement des explications ou vous voulez opposez, vous, une autre politique à celle du gouvernement ?

François Bayrou : J'aurai voulu que vous écoutiez la phrase que j'ai dite. J'ai dit « appelé à assumer sa responsabilité », c'est-à-dire à répondre, appelé à rendre des comptes, responsabilité c'est çà que ça veut dire ! Répondre et rendre des comptes. Et bien, oui je crois que la politique du gouvernement en Corse est fautive et elle ne l'est pas depuis le gouvernement de gauche.

Patrick Jarreau : Oui mais enfin c'est à ce gouvernement là que vous allez demander des comptes !

François Bayrou : Oui évidemment c'est à ce gouvernement mais pour moi et à mes yeux les problèmes qui se posent en Corse, la manière dont les affaires ont été conduites, les dérives auxquelles on assiste, ce sont les symptômes d'un mal profond et ce mal profond c'est, si j'osais employer une expression qui a été employée ailleurs, le mal gouvernement de la France.

Olivier Mazerolle : Attendez, mal gouvernement de la France, attendez quand même ! Là vous incriminez qui exactement et depuis combien de temps ?

François Bayrou : J'incrimine la manière dont sont organisés les pouvoirs en France.

Anita Hausser : Et vous espérez résoudre tout ça dans une motion de censure ?

François Bayrou : Mais ce n'est pas pour résoudre, c'est pour révéler, c'est pour éclairer, c'est pour demander des comptes. Lorsque vous faites un éditorial, c'est pas que vous espérez résoudre un problème !

Anita Hausser : Ah mais moi je n'ai pas la prétention de résoudre !

François Bayrou : Voilà, et bien nous, nous avons la mission de faire reconnaître à la société française, prendre conscience comme on le disait, des problèmes qui se posent. De deux choses l'une, vous aurez remarqué qu'au début de cette affaire il y a eu une hésitation stratégique entre les familles de l'opposition, les unes disant il faut des démissions, et les autres disant, il faut que par un débat au Parlement, une motion de censure, le gouvernement assume ses responsabilités sur le système. Des démissions ça aurait voulu dire qu'il y avait des fautes individuelles, que tel ou tel ministre n'avait pas fait son travail. Ou bien ça aurait voulu dire que ce gouvernement particulier était en faute grave sur cette affaire. Or les français savent très bien que les problèmes d'administration, du respect de la loi, de l'ambiance politique en France, ne datent pas de ce gouvernement là mais ce gouvernement-là est allé, enfin est plus fautif, si j'ose dire parce qu'il avait fait des leçons de morale extraordinaires, il avait annoncé que pour une fois, cette fois-ci, on allait voir ce que l'on verrait !

Patrick Jarreau : Et donc vous ne soupçonnez pas de manquement individuel au niveau des ministres ou au niveau du premier ministre ou au niveau de leurs collaborateurs ?

François Bayrou : Je n'ai pas d'informations sur ce point. Disons que, si vous m'interrogez précisément sur le sujet, j'ai du mal à croire ce qu'on me dit.
Patrick Jarreau : C'est-à-dire ?

François Bayrou : C'est-à-dire quant on me dit, quant on dit, pas à moi mais à l'opinion publique française que un Préfet de région, nommé spécialement chargé de mission particulière de rétablissement de l'Etat de droit comme on dit, deuxièmement dans une région aussi gravement atteinte que celle-là, qu'un préfet de région ayant des contacts, on lit dans le journal, plusieurs fois par jour avec ses interlocuteurs gouvernementaux, qu'un colonel de gendarmerie qui représente une arme d'élite et hiérarchisée, que leurs subordonnés et collaborateurs directs mettent en placent un complot pour des incendies volontaires contre des biens particuliers dans une zone aussi fragile que celle-là. Quant on me dit que le gouvernement, pendant des mois, n'en a rien su, alors je dis qu'il y a là quelque chose qui, pour moi, me paraît inimaginable.

Olivier Mazerolle : Mais rien de délictueux n'était commis jusqu'à l'affaire des paillotes semble t'il !

François Bayrou : Oui mais enfin, comme vous avez lu dans les journaux, enfin je n'ai pas d'autre source d'information que les vôtres, comme vous avez lu dans les journaux, ça provoquait même des rébellions ou des révoltes ou des refus de la part des gendarmes mis en cause. Alors qu'on me dise qu'aucune information n'est arrivée au gouvernement sur cette affaire, je le dis, j'ai du mal à le croire, mais d'une certaine manière, si c'est vrai, c'est pire ! Permettez-moi Anita Hausser, je vous vois prendre votre souffle pour poser une question, est-ce qu'on peut insister un peu sur ce sujet ?

Anita Hausser : Allez-y !

François Bayrou : S'il est vrai que des hauts fonctionnaires de ce rang, et chargés de ce type de mission, que des militaires de ce rang et chargés de ce type de mission, peuvent se rendre coupables de telles dérives sans que personne ne le sache, alors je dis que c'est pire ! Et je dis que l'on est devant des glissements qui traduisent une espèce de déliquescence du fonctionnement de l'Etat. Et bien je crois que cette déliquescence est une déliquescence générale, elle n'est pas seulement en Corse, je pense que c'est la société française toute entière qui est malade de ce système, qui présente la double caractéristique d'être à la fois hyper centralisée et impuissante. Parce que je crois que l'impuissance est liée à l'hypercentralisation. Et c'est parce que je crois que c'est ce système qui est en cause que nous n'avons pas choisi des démissions individuelles, enfin de demander sans les obtenir évidemment, des démissions individuelles mais que nous avons pensé qu'il convenait de défendre une motion de censure pour qu'il y ait débat au Parlement sur le vrai mal français qui est l'organisation archaïque des pouvoirs en France.

Anita Hausser : Vous avez répondu à ma question avant que je vous la pose puisque j'allais vous dire s'il y a déliquescence comment pouvez-vous ne pas demander de démission. C'est quand même extraordinaire parce que…

François Bayrou : Parce que c'est tout le système Anita Hausser !

Anita Hausser : Oui attendez, non ce n'est pas tout le système, je veux dire…

François Bayrou : Est-ce que je puis attirer votre attention sur le fait que les gouvernements précédents et j'ai été membre de ces gouvernements sans être directement associé aux dossiers mais donc j'affirme le fait que nous sommes tous impliqués dans cette affaire.

Anita Hausser : Vous assumez.

François Bayrou : J'assume. Mais dans les gouvernements précédents la dérive était exactement la même, elle ne servait pas les mêmes buts, ce n'était pas des incendies volontaires, c'était dans d'autres cas, des discussions, des ententes ou je ne sais mais il demeure que l'hypercentralisation et l'impuissance étaient les mêmes sous les gouvernements précédents que sous ce gouvernement ci et donc ça veut dire que si l'on veut être sérieux, si l'on veut être des hommes pour une fois, d'Etat, enfin dans nos responsabilités politiques majeures, alors il faut poser la question centrale, comment le pouvoir est-il organisé en France, est-ce que nous avons, nous seuls en Europe, avec cette organisation centralisée et paralysée, la bonne réponse ou est-ce qu'il faut en changer, je pense pour ma part qu'il faut en changer.

Patrick Jarreau : Bon mais Monsieur Bayrou, avant de changer l'organisation du système de pouvoir en France, vous venez de parler d'hommes d'Etat, d'hommes responsables, alors on peut pas ne pas s'interroger quand même sur le comportement d'un de vos amis politiques, François Léotard qui est de ceux qui souhaitent censurer le gouvernement mardi prochain et que toute la France a vu le 9 avril, s'opposant à l'exécution d'une décision de justice, c'est-à-dire à la destruction de ces fameuses paillotes, dont celle qui a été ultérieurement incendiée, installées illégalement sur le domaine public maritime !

François Bayrou : Alors est-ce que je puis, pour répondre à votre question, souligner ce qui est en train de se passer dans la société française. A propos de cette affaire de la Corse, on voit fleurir des réactions individuelles dans la rue, et des éditorialistes majeurs qui disent « et alors, c'est pas si grave ! ».

Patrick Jarreau : Ah non mais ce n'est pas ma question ! Bon on la perd pas de vue !

François Bayrou : Non mais attendez une seconde, vous allez voir. Et alors ce n'est pas si grave, pourquoi est-ce qu'on en fait tout un foin ? Comme s'il y avait en France une espèce de déliquescence que je peux pas appeler autrement que morale, une espèce d'abandon de l'esprit civique élémentaire qui fait que on ne comprend pas la gravité de cet acte. Mais rassurez-vous je vais…

Patrick Jarreau : Oui, quand même parce que l'esprit civique c'est aussi d'appliquer les décisions de justice !

François Bayrou : Pardonnez-moi de dire qu'un individu, un restaurateur construise une extension en bois de sa salle de restaurant sans permis de construire, c'est grave ! Ca n'est pas un crime d'Etat. Mais que le préfet de région et le colonel de gendarmerie décident des incendies volontaires au lieu d'une exécution de décision de justice, au mépris de la signature qu'ils ont donné eux-mêmes pour laisser un sursis de 4 ou 5 mois à ces constructions, à ce moment-là on est dans une faute majeure contre la loi, pourquoi, parce que les défenseurs de la loi, ils doivent être en même temps les premiers à respecter la loi, parce que, je dis çà pour avoir été chargé de l'éducation civique des jeunes français, il doit y avoir une exemplarité, l'Etat doit donner l'exemple. Les gendarmes, les policiers, ils sont en droit de demander à leur autorité qu'on ne leur fasse pas faire des actes hors la loi, sans ça leur autorité, ce n'est pas…

Patrick Jarreau : Je ne vois toujours pas pourquoi un député, un député ancien ministre s'oppose à une décision de justice !

François Bayrou : Ils ont sans doute commis une maladresse ou une faute, ils ont demandé un sursis, ce sursis a été accordé par le préfet. Excusez-moi de dire il est légitime, prenons l'exemple, imaginons, il y en a beaucoup, qu'il y ait dans les Pyrénées, dans ma propre circonscription, un éleveur qui ait construit une étable sans avoir de permis de construire, je ne me sentirais pas déshonoré de demander au préfet qu'il ait 6 mois ou un an de sursis pour ne pas perdre son gagne-pain, alors il aurait commis une anomalie, une faute, mais il est normal qu'on demande un sursis lorsqu'il s'agit de défendre le gagne-pain des gens, alors je crois que François Léotard l'a fait, et c'est sans doute une maladresse de sa part mais je ne pense pas qu'il y ait là une faute. En revanche, pour l'autorité de l'Etat, au mépris de la signature qu'on donne, enfin encore une fois le préfet a signé un sursis jusqu'au mois d'octobre, n'est-ce pas ? Oui ou non ?

Olivier Mazerolle : Oui !

François Bayrou : Et c'est au mépris de sa signature que les plus hautes autorités de l'Etat dans l'île, laissant d'ailleurs de côté, excusez-moi de le dire, les faits gravissimes qui se produisent pour s'intéresser à des histoires qui sont des histoires secondaires, vont lancer une campagne d'incendie volontaire, enfin vous ne sentez pas que en mettant sur le même plan les deux choses, on est en train de commettre là aussi une faute de perspective extrêmement grave ! Alors soyons clairs, je pense que l'Etat se porte mieux quand personne ne construit quelque chose en dehors des permis de construire. Je pense que quand quelque chose est construit, il faut que l'autorité de l'Etat puisse le détruire mais je pense que ce n'est pas la même chose que de faire une campagne d'incendie volontaire pour aller le faire.

Olivier Mazerolle : Monsieur Bayrou, en plaçant le débat sur la motion de censure au niveau où vous l'avez placé tout à l'heure, c'est-à-dire le mal gouvernement de la France, la nécessité de changer le système de l'organisation en France, à travers le gouvernement Jospin, vous vous adressez donc à tous les gouvernements antérieurs et pour ainsi dire aussi au Président de la République, parce que après tout il est quand même en charge de l'organisation du pays aussi. Alors qu'attendez-vous comme suite à ce débat sur la motion de censure ?

François Bayrou : J'attends une prise de conscience de l'opinion sur ce qui se passe réellement. Olivier Mazerolle, si la Corse était la seule zone de non droit en France, je serais, comment dirais-je, presque soulagé, hélas les zones de non droit et aussi graves il y en a beaucoup plus.

Olivier Mazerolle : Par exemple ?

François Bayrou : Par exemple, lorsqu'une horde de supporters de l'Olympique de Marseille démolie 7 autobus, les hache, les désosse comme on a écrit, avec 2 voitures de police devant et 2 voitures de police derrière, qui n'interviennent pas, alors je trouve qu'on est dans une zone de non droit aussi grave. Lorsque les mêmes supporters prenant le TGV démolissent le TGV avant son entrée dans la gare et que pour toute réponse à l'arrivée on a « c'est pas grave, les assurances paieront », alors je considère qu'on est dans une zone de non droit. Je pense que l'on ne mesure pas à quel point ce genre d'atteintes au sentiment de sécurité ou de respect de la loi, est en train de faire du mal en France.

Olivier Mazerolle : Et dans les affaires, le financement des partis politiques, on est dans des zones de non droit également ?

François Bayrou : En tout cas pour ma part je ne… non, nous ne sommes pas en zone de non droit. Nous respectons la loi.

Olivier Mazerolle : Vous, oui, non mais dans tout ce qu'on lit actuellement sur un certain nombre de financement de partis politiques ?

François Bayrou : Je n'ai pas de réponse précise à donner parce que je ne connais pas ces affaires, nous, nous respectons la loi. L'UDF respecte la loi. L'UDF respecte, je vais aller encore plus loin…

Olivier Mazerolle : Mais enfin est-ce que finalement les zones de non droit, bien sûr l'exemple que vous avez cité peut frapper tout le monde, mais enfin est-ce que les hommes politiques eux-mêmes n'ont pas donné des exemples de zone de non droit qui ont amenées les citoyens par fois à se dire qu'après tout…
François Bayrou : Monsieur Mazerolle, je vais aller encore plus loin, l'UDF respecte intégralement et défend la loi, voilà.

Anita Hausser : Je voudrais en revenir à la Corse.

François Bayrou : Non mais si des hommes politiques fautent et bien il est normal qu'on leur demande d'assumer leurs responsabilités.

Olivier Mazerolle : Tous !

François Bayrou : Il est normal qu'on demande aux hommes politiques d'assumer leurs responsabilités.

Olivier Mazerolle : Alors je vais vous poser carrément la question, est-il normal qu'un juge d'instruction qui souhaite entendre le Président de la République renonce à le faire ?

François Bayrou : Ecoutez, il y a un avis du conseil constitutionnel qui protège la séparation des pouvoirs et la fonction du Président de la République, çà c'est la constitution de la cinquième république ! Et de ce point de vue-là, nous devons au moins tous réfléchir à la défense de cette constitution.

Anita Hausser : Je peux poursuivre sur la Corse ?

François Bayrou : Bien sûr.

Anita Hausser : Puisque vous parlez d'hypercentralisation, est-ce que, donc je suppose que vous êtes favorable à un statut d'autonomie pour la Corse !

François Bayrou : Non, non, je ne vois pas ce que statut d'autonomie veut dire. Je suis favorable à ce que les régions de France et pas seulement la Corse, ou en tout cas celles qui le souhaiteraient et pas seulement la Corse, deviennent responsables d'une partie importante de leur développement économique en particulier. Je suis désolé de dire que lorsque l'Aquitaine est incapable de faire entendre sa voix à Paris pour rester dans le statut antédiluvien de seule région de France qui n'ait pas d'autoroute entre sa capitale Bordeaux et la deuxième ville principale Pau, quand personne ne réussit à se faire entendre de Paris, quand vous avez ou non le droit d'avoir une autoroute, et ce problème-là ou ce manque-là, il y a des dizaines de régions de France à le vivre, je suis pour que les régions de France puissent assumer par l'intermédiaire de leurs élus légitime, les problèmes de développements économiques majeurs qui se posent à elles. Et ceci est-ce que c'est une autonomie ? Non c'est la responsabilité. Ce n'est pas se séparer du reste de la France, c'est assumer sa responsabilité. Donc c'est un statut de responsabilité.

Anita Hausser : D'accord pour les régions mais pas de statut différent pour la Corse ?

François Bayrou : Ecoutez, on peut parfaitement ouvrir à l'intérieur des régions françaises des options, après tout la Corse a déjà un statut différent, excusez-moi de vous le dire !

Anita Hausser : Oui.

François Bayrou : De même que des régions, de même que l'Alsace a un statut différent. Si !

Anita Hausser : Qui date de 1870 pour certains problèmes mais là, on peut en parler !

François Bayrou : Non mais attendez, l'Alsace a un statut différent sur certains sujets.

Olivier Mazerolle : Attendez on va parler justement finalement…

François Bayrou : Et après tout pourquoi pas. Qu'est-ce qu'il y a de choquant dans le cadre, je souhaite défendre une idée en demandant qu'on y fasse attention une seconde. Qu'est-ce qu'il y a de choquant dans le cadre de la république que l'on puisse avoir, comment dirais-je, des nuances entre les différentes régions, l'idée que l'état soit nécessairement centralisé est une idée qui est uniquement une idée française, pour moi les collectivités locales appartiennent à l'Etat comme la fonction publique centrale, il n'y a pas de différence, les collectivités locales c'est à l'intérieur de la République, les responsabilités assumées par les élus, elles sont à l'intérieur de la République, et si on voulait aller plus loin, je ne vais pas ouvrir ce débat mais je l'éclaire une seconde. Ce manque de confiance à l'égard du terrain régional, c'est aussi un manque de confiance à l'égard de la société française, des entreprises, des associations, enfin de tout ce qui fait le tissu français. Et puisque vous avez bien voulu citer ce livre qui vient de sortir, en effet je crois que c'est le principal handicap de la France de vivre en société de suspicion et de méfiance à l'égard de la société, de l'Etat à l'égard de la société, suspicion et méfiance au lieu d'avoir une société de confiance.

Olivier Mazerolle : Alors tout ceci montre tout de même, on va parler de vos idées sur l'Europe et l'Europe fédérale dans un instant mais enfin tout ceci montre tout de même Monsieur Bayrou que même si dans la campagne européenne vous voulez parler de l'Europe, les affaires de politique intérieure comptent et que la hiérarchie qui sortira du 13 juin a une importance pour vous si vous voulez changer la société française, insister comme vous le faites, vous souhaitez être dans la meilleure position possible et pour ensuite…

François Bayrou : Vous avez tout compris Olivier Mazerolle, vous êtes un observateur politique !

Olivier Mazerolle : Et pour ensuite pas seulement parler d'Europe mais également de modifications en France même donc vous êtes en compétition ouverte avec les autres listes de l'opposition !

François Bayrou : Vous avez compris, c'est une compétition et c'est une compétition pour défendre des idées. Il y a deux questions dans cette affaire, est-ce que nous voulons une vraie Europe oui ou non ? Du nouveau pour son organisation, des réponses nouvelles pour son avenir et du nouveau pour l'opposition ? A ces deux questions ma réponse est oui. Nous souhaitons construire une véritable Europe et nous disons comment et nous sommes les seuls à dire comment, et nous souhaitons du nouveau  pour la France parce que, comment dirais-je, il y a cette espèce d'ambiance d'étouffement qui décourage les électeurs de participer désormais à la vie politique française.

Patrick Jarreau : C'est-à-dire ? Qu'est-ce que vous appelez l'étouffement ?

François Bayrou : En réalité, il y a une pensée unique qui domine tout ça, la pensée jacobine ou centralisatrice enfin la pensée archaïque française et elle appartient autant, vous l'aurez observé, à la gauche qu'elle appartient à la droite. Et bien, nous, nous pensons qu'il y a une opposition différente, une droite modérée et ouverte qui a envie de s'exprimer. Qui a envie de faire entendre des solutions que la France n'a pas essayé, qui sont, qui ont été, comment dirais-je, laissées ouvertement de côté, on disait qu'on faisait des alternances et en réalité c'est un peu le même type de réponses qui continuent à apparaître. Et nous, nous croyons, enfin et tous les élus locaux le pensent, que cela étouffe la créativité et la capacité d'expression en France.

Olivier Mazerolle : Mais comment allez-vous pouvoir vous retrouver après le 13 juin avec Nicolas Sarkozy ou Alain Madelin par exemple parce que là vous êtes en forte divergence dites-vous avec eux sur l'Europe, vous êtes totalement hostile au jacobinisme dans lequel vous impliquez je pense le RPR et le Président de la République actuel, alors comment…

François Bayrou : Ca c'est l'histoire, c'est pas moi qui…

Olivier Mazerolle : Comment allez-vous vous retrouver avec eux, sur quelles idées ?

François Bayrou : Très facilement parce que l'idée que pour travailler ensemble on ait besoin de se soumettre identiquement à la même pensée unique est une idée d'un autre temps. C'est précisément parce que nous n'avons plus eu de débats d'idées dans l'opposition depuis 20 ans qu'on a failli mourir étouffés. Vous aurez observé, il ne faut pas être très fin observateur, qu'on est allé depuis 20 ans de défaites en défaites, que depuis 20 ans on est allé d'échecs en échecs, et que pour ceux qui avaient envie de nous soutenir et de nous aider on est allé de désespoir en désespoir, et nous notre vision de cela c'est qu'il n'y a plus eu de débat d'idées du tout dans l'opposition depuis 20 ans, il s'est agit de faire croire à la France contre toute évidence que nous étions d'accords sur tout et qu'au lieu de former…

Olivier Mazerolle : Apparemment vous n'êtes d'accord sur rien !

François Bayrou : Non pas du tout ! Et je vais y venir une seconde. Et qu'au lieu de former une vraie entente, je prends un exemple, avec Charles Pasqua nous sommes en différence très forte sur l'idée européenne, mais par exemple nous avons des points de rencontre importants sur une analyse d'une certaine crise de la société en France, de la république en France. On peut parfaitement avoir des débats d'idées, arrêter ensemble le moment venu les solutions que nous allons prendre et cela fera une entente. Peut-être vous aurez observé entre les communistes et les verts qui appartiennent à la même coalition gouvernementale, on peut pas prétendre qu'ils soient d'accords sur tout, même que ce soit ni la même pensée, ni la même démarche ! Et bien avec le parti socialiste, et ils ont des différences aussi, ils réussissent à faire une majorité. Ce qui manque à l'opposition, qui a fait que des millions de voix sont parties vers le Front national, et que d'autres millions de voix sont parties vers l'abstention ou vers la gauche, c'est précisément que chacun assume son identité et qu'après on s'entende parce que s'il n'y avait aucune différence entre nous, pourquoi faudrait-il qu'il y ait des partis différents ? Pourquoi depuis des décennies, l'UDF et le RPR auraient-ils constitué des partis et des sensibilités différentes s'il n'y aucune nuance. On peut avoir des débats d'idées et s'entendre, et nous c'est le choix que nous avons fait.

Olivier Mazerolle : Tout de suite une question de Patrick Jarreau.

Patrick Jarreau : Vous nous disiez, avant la pause de 19 heures, que vous aviez des idées très différentes de celles de Charles Pasqua et Philippe de Villiers, notamment sur l'Europe. Alors, on comprend bien, évidemment, qu'il y ait des listes différentes. Mais, est-ce que vous avez des idées aussi différentes sur l'Europe avec… Est-ce que vous avez des différences équivalentes sur l'Europe avec Nicolas Sarkozy, Alain Madelin ?

François Bayrou : Des différences équivalentes non, mais réelles oui. Pour simplifier. On va le dire de manière simple. Charles Pasqua souhaite revenir en arrière et abandonner le projet d'Europe comme il est en train de se faire. C'est cohérent. Je ne partage pas son point de vue, mais il y a là une cohérence. Nicolas Sarkozy souhaite que l'on en reste où en est. Et moi, je pense qu'il faut ouvrir une nouvelle étape. Parce que tant que l'Europe politique n'existera pas, nous n'aurons pas de vraie Europe. Nous avons fait l'euro, nous n'avons pas fait l'Europe. Et sur tous les problèmes majeurs que nous avons à traiter, alors il convient que l'Europe devienne enfin une réalité. Défense européenne : il n'y a pas de défense européenne. Nous n'avons pas les systèmes d'armes européens qu'il faudrait, nous n'avons pas même la coordination de commandement. Nous n'avons pas l'harmonisation industrielle des armes, bref, il manque une communauté de défense européenne. Comment est-ce qu'on peut y arriver ? Alors, il faut prendre une décision très importante qui est une décision de convergence des politiques pour qu'à l'horizon de 10 ans, nous ayons ce qui nous manque et que nous ayons une capacité d'intervention. Comment est-ce que ça peut se faire ? Avec une autorité politique capable de se faire entendre. Deuxièmement. En matière diplomatique, alors ça grève les yeux. C'est du chacun pour soi amélioré. Et nous n'avons pas l'union qui nous permettrait de bâtir une diplomatie qui, sur certains sujets, pas sur tous, soit une diplomatie commune. Vous observez des initiatives désordonnées entre le médiateur finlandais accepté, les italiens.

Olivier Mazerolle : Monsieur Bayrou, sur le mécanisme, sur le mécanisme tout de même. Vous dites, « on n'y arrive pas ». Regardez, sur l'union économique européenne, pendant des années et des années, les différents pays européens ont pataugé. Et puis un jour, l'euro est arrivé. Certains le déplorent, d'autres s'en félicitent. Ne croyez-vous pas que sous le fait de la réalité, le Kosovo aujourd'hui par exemple, l'Europe de la défense, l'Europe diplomatique, vont progresser à grands pas, sans qu'il soit besoin de faire une Europe fédérale ?

François Bayrou : Attendez. Tout ça « fédéral », c'est des mots. Moi, je parle de réalité.

Anita Hausser : La mise en place de M. Pesc dont on parle…

François Bayrou : Attendez, je parle de réalité. Comme vous l'avez dit vous-même, en matière économique et financière, on a pendant longtemps pataugé. On a fait des approches et puis un jour, on a décidé de franchir une étape et on a fait l'euro. Et ça c'était du sérieux et du solide. Et bien, je ne demande pas autre chose qu'une nouvelle étape. Mais, j'observe que nous sommes les seuls à demander cette étape.

Olivier Mazerolle : Ah non, Nicolas Sarkozy dit : « moi, je veux le bien, mais seulement, il ne faut pas faire une Europe fédérale, un président élu… ». Toutes ces choses-là.

François Bayrou : Quel est le contenu ? Vous voulez qu'on aille un peu plus loin. Nous, ce que nous disons, c'est que le principal problème que l'Europe pose aux Français, c'est qu'ils n'y comprennent rien. Si vous demandez aux auditeurs qui nous écoutent, s'ils savent ce que c'est, le conseil, la commission, le parlement. Qui préside tout ça, comment ça fonctionne ? Il n'y a pas 1% des Français qui le sache. Une institution majeure pour notre avenir, l'Europe, dont tout le monde sait que des problèmes essentiels dépendront et à laquelle personne ne comprend rien, c'est un handicap majeur. Et c'est, de la part des gens, amené à écarter cela et avoir du soupçon. Et bien, nous demandons qu'on y comprenne quelque chose. Mais pour demander qu'on y comprenne quelque chose, nous voulons une constitution pour l'Europe. Nous sommes les seuls à demander cette constitution. Deuxièmement, comme on a une constitution pour la France, que les citoyens sachent quels sont les pouvoirs des uns et des autres et quel est pour eux, citoyens, la manière de demander des comptes. Tant qu'on aura pas une politique en Europe, on aura une bureaucratie européenne, parce que les bureaucraties, c'est ce qui reste quand les politiques ne font pas leur travail. Nous demandons une constitution pour l'Europe. Deuxièmement, il y a un président pour la Commission. Il est nommé. La plupart des gens ignore son nom parce qu'il est nommé dans des cénacles. Un cénacle de chefs d'état et de gouvernement, c'est très bien, mais personne n'est informé ni ne sait quel est le projet ou la politique de ce président de la commission, même quand il est très bien comme c'est le cas de Romano Prodi qui vient d'être choisi. Bien, nous demandons, qu'il soit élu. Et c'est tout de même extraordinaire de penser qu'on a dans les communes, un maire élu, dans les régions un président élu. Pour les pays et heureusement, c'est l'autorité majeure, un président de la république élu et que l'Europe démocratique serait le seul endroit où il ne puisse pas y avoir d'élections.

Patrick Jarreau : Si on élit, on élit au suffrage universel, c'est bien ça ?

François Bayrou : Non, non. Je pense que ça viendra un jour. Mais nous, ce que nous demandons, ce que nous mettons sur la table comme idée, c'est qu'il soit élu par les parlementaires nationaux et européens en même temps. Les représentants du peuple. On vient d'élire un président de la république allemande, aujourd'hui. Il a été élu par les parlementaires. C'est par l'élection au suffrage universel. Je suis persuadé, je ne veux pas être prophète, que ça viendra un jour ou l'autre. Que les peuples demanderont à élire eux-mêmes. Mais au moins, faisons un premier pas. Qu'il soit élu.

Patrick Jarreau : Mais l'homme qui serait élu, se serait l'homme le plus puissant d'Europe ? Que pèserait à côté de lui le président de la république française ou le chancelier allemand ou le premier ministre britannique ?

François Bayrou : Pas du tout. La séparation des pouvoirs. Il ne jouerait que sur les compétences qu'on lui accorderait. Nous ne demandons pas qu'on change les compétences. Ces hommes-là, ces personnalités, elles existent. Après tout, qu'il y a t-il de plus élémentaire pour les peuples de demander que ceux qui les dirigent, ont les connaissances et qu'ils aient des comptes à rendre. Se trouver devant, comment dirais-je… Que ça étonne, mais c'est énorme. On est en démocratie, il faut que les dirigeants soient identifiés et qu'ils aient des comptes à rendre au peuple.

Olivier Mazerolle : Monsieur Bayrou, tout de même. Vous êtes pour une défense européenne ?

François Bayrou : Oui.

Olivier Mazerolle : Alors, est-ce que ce président qui serait élu dans un premier temps par les parlementaires nationaux et européens, serait le chef de l'armée européenne et donc aurait un pouvoir plus fort que les présidents nationaux ?

François Bayrou : Vous voulez m'écouter. Parce que là, il y a des tas de gens qui font semblant.

Olivier Mazerolle : Non, non, je ne fais pas semblant, j'essaye d'avoir un éclaircissement.

François Bayrou : Il y a des défenses nationales. Moi, je trouve très bien qu'il y ait des défenses nationales, parce qu'il y a des impératifs nationaux de défense. On a des accords par exemple avec des pays africains. Donc, le président de la République, garde son autorité sur la défense nationale. Mais il y a des systèmes d'armes et des forces d'intervention qui ne pourront être formés qu'à l'échelon européen. Et bien là, il est légitime que ce soit une autorité délégué européenne qui puisse donner.

Anita Hausser : Vous êtes pour le commandement unique ?

François Bayrou : Je viens d'essayer, Anita Hausser, de démontrer le contraire. Je suis pour que chacun garde ses forces nationales, mais que nous mettions en commun ce que tout seul, nous ne pouvons pas avoir. Autrement dit, nous avons là, la définition de l'Europe. Pour moi, l'Europe, ce n'est pas fait pour s'occuper de ce dont les états s'occupent déjà. Avec succès. Tout ce que les états et les nations savent déjà faire ou ont la possibilité de faire, on le leur laisse.

Olivier Mazerolle : D'accord, mais prenons un cas d'école précis.

François Bayrou : Vous voulez me laisser aller jusqu'au bout, je vous en prie. L'Europe, au contraire, c'est fait pour s'occuper de ce dont les états et les nations ne peuvent plus aujourd'hui assumer le contrôle.

Olivier Mazerolle : Prenons un cas d'école précis, qui est celui du Kosovo. Il y a une crise identique à celle du Kosovo qui survient. Il y a un président qui a été élu de la manière que vous indiquiez. Qui décide d'abord que l'Europe doit diplomatiquement s'engager pour essayer de trouver une solution à la crise au Kosovo ? Et deuxièmement, si cette solution ne survient pas avant un engagement militaire, qui doit décider de l'engagement de l'armée européenne ?

François Bayrou : Et bien, c'est un très bon exemple. Alors, on va essayer de le reprendre. Au Kosovo, qu'est-ce qui est arrivé ? Il est arrivé que l'Europe a été incapable d'identifier un cancer qui était en train de naître et d'apporter un traitement assez tôt. Donc, dans l'Europe que nous souhaitons construire, il y a le conseil des chefs d'état et de gouvernement. L'équipe des chefs d'état et de gouvernement de l'Europe. Mais cette équipe, elle a un fédérateur. C'est-à-dire quelqu'un qui est capable de dire : « attention, quelque chose se prépare, à quoi il faut que nous essayons d'apporter une réponse ».

Olivier Mazerolle : C'est le Président.

François Bayrou : C'est le Président, puisque nous souhaitons qu'il ait cette voix de politique étrangère qui lui donnerait du poids en face du président américain. Donc, le fédérateur alerte. On essaye de construire une politique ensemble. C'est très important. Est-ce que vous savez qu'avant Rambouillet, cette rencontre diplomatique où on a essayé d'apporter ou de forcer des réponses. A Rambouillet, ce n'est pas l'Europe qui s'est exprimée. C'est un petit nombre d'états européens, sans qu'il y ait eu de concertation européenne générale, de sorte qu'un grand nombre d'états ont été laissés de côté. Et peut-être qu'ils auraient eu quelque chose à apporter au débat. Donc, le fédérateur, il alerte et il demande à l'ensemble des gouvernements d'essayer de construire une réponse en commun. La décision, elle est prise évidemment, par ce conseil des chefs d'état et de gouvernement. Je dis, je ne demande pas de changement des pouvoirs. Je demande seulement qu'il soit identifié et élu.

Patrick Jarreau : A l'unanimité ou à la majorité au sein du conseil ?

François Bayrou : Je pense que l'évolution vers le vote à la majorité ira de paire, mais c'est nécessaire avec un vote sur une nouvelle distribution, une nouvelle pondération des voix.

Patrick Jarreau : Je pose la question, parce que sur des sujets comme celui que vous venez d'évoquer là, on peut penser qu'il sera extrêmement difficile que 15 pays soient d'accord. Prenons l'exemple du Kosovo, il est clair que la Grèce au moins n'aurait pas été d'accord avec les positions qui étaient celles de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne.

François Bayrou : Vous plaidez dans mon sens. Et encore pire, quand on sera 25. Parce que cette évolution de l'Europe, moi je n'ai aucune hésitation sur le fait qu'elle va être, dans les années qui viennent, forcée. La question est de savoir si nous la voulons ou si nous la subirons.

Olivier Mazerolle : Je voudrais finir mon exemple tout de même. Alors, une fois que l'armée européenne est engagée.

François Bayrou : Je reprends ce que Patrick Jarreau a dit, parce que c'est très important. A 15 et a fortiori quand on sera 25, c'est une naïveté ou une fausse naïveté que de vouloir continuer à défendre ces mécanismes d'aujourd'hui qui ne fonctionnent pas. Bien sûr qu'il y aura la nécessité de fédérer ces peuples. Bien sûr qu'il y aura la nécessité d'obliger les chefs d'état et de gouvernement à travailler ensemble, plutôt que de travailler chacun dans son coin. Et c'est heureux, parce que autrement, l'Europe coulera. Que ceux qui nous écoutent se représentent ce que deviendrait cette Europe impuissante d'aujourd'hui si nous étions, de surcroît 25. Si la Bulgarie, la Roumanie devaient trouver un accord à l'unanimité avec la Belgique ou le Portugal pour arriver à une solution. Je ne crois pas que ça puisse marcher ni durer comme ça. Donc, il faut un fédérateur. Alors, on va jusqu'au bout maintenant. Je réponds à la question que vous vouliez me poser. Qu'est-ce qui passe en cas de crise militaire ? En cas de crise militaire, il y aurait une force d'intervention. Elle aurait été constituée, je l'espère, par les européens ensemble. Cette force d'intervention, elle ne remplacerait pas les armées nationales, elle s'ajouterait aux armées nationales. Et je pense que cette force d'intervention, alors oui, elle interviendrait sur ordre et demande des autorités européennes nouvelles.

Olivier Mazerolle : C'est-à-dire du président ?

François Bayrou : C'est-à-dire du conseil décidant à la majorité et du président pour le représenter.

Olivier Mazerolle : Bien, alors question quand même, qui reprend aussi l'exemple de Patrick Jarreau. Peut-on imaginer que la France, par exemple, se laisser imposer une décision contre laquelle elle serait, mais qui aurait été adoptée à la majorité.

François Bayrou : Ne parlons pas de la France.

Olivier Mazerolle : Si.

François Bayrou : Pour comprendre mieux, parlons de la Grèce.

Olivier Mazerolle : Nous on est en France. Attendez, les Grecs, c'est important pour les Grecs, mais là, vous avez des électeurs français.

François Bayrou : C'est la même chose. Imaginons un conflit dans lequel la France ne voudrait pas participer. L'armée française n'y participe pas.

Anita Hausser : Alors, cette force d'intervention. On sortirait les soldats français ?

François Bayrou : Mais non, les soldats français, ils seraient membres de la force d'intervention.

Anita Hausser : Oui, j'ai bien compris. Si donc la France ne voulait pas participer à une opération.

François Bayrou : Comprenez-moi. La France a une force d'actions rapides. Ca c'est le chef de l'état français qui décide qui agit. Demain, s'il y a une force d'intervention européenne qui sera humanitaire en même temps que militaire, et bien c'est une décision européenne qui la mettra en jeu.

Patrick Jarreau : Même si la France n'est pas d'accord, cette force pourra être engagée ?

François Bayrou : Attendez, la Grèce n'est pas d'accord et des armes européennes…

Patrick Jarreau : Il n'y a pas de soldats grecs présents ni en Macédoine ni en Albanie.

François Bayrou : Oui, voilà.

Patrick Jarreau : Donc, elle ne participe pas.

François Bayrou : Attendez, ou bien nous construisons quelque chose d'européen ou bien nous ne le faisons pas. L'idée que l'Europe ça va se faire, une défense européenne, ça va se faire. En demeurant uniquement chacun national.

Anita Hausser : C'est à la carte.

François Bayrou : Moi, je demande qu'il y ait. L'Europe. Je répète la définition : c'est fait pour s'occuper de ce que les états ne peuvent pas faire tout seul. Qu'est-ce qui nous manque ? Satellites, nous en avons un. Les Américains en ont 45. Longs porteurs aériens pour projeter à distance les armées et les équipements. Aujourd'hui, on ne les a pas, on est obligé de les louer aux Russes quand on a voulu aller au Rwanda. Deuxième chose qui nous manque. Troisième chose qui nous manque. Une force d'intervention organisée. Cette force d'intervention, elle devra être commune, européenne. Et elle sera mise en jeu par les mécanismes européens. Le reste demeure national. Et il faudra, de surcroît, des politiques de convergence pour que nos organisations militaires nationales puissent être en harmonie les unes avec les autres.
Olivier Mazerolle : Que répondez-vous à ceux qui vous disent, c'est le cas de Nicolas Sarkozy et d'autres d'ailleurs, qui tiennent à l'organisation de l'Europe des nations, mais jamais une nation vieille, ayant ses traditions, ayant sa fierté comme la France, mais sans doute d'autres aussi, n'accepterait que ses soldats soient impliqués dans un conflit dont elle refuserait.

François Bayrou : Ils sont impliqués dans un conflit sous commandement américain.

Olivier Mazerolle : La décision du gouvernement et du Président de la République.

François Bayrou : La question est de savoir si nous voulons demeurer les supplétifs des américains dans le monde ou si l'Europe souhaite compter. Et si elle souhaite compter, alors il faut qu'elle fasse un pas. En effet, je préfère que ce soit sous commandement européen que sous commandement américain. Et si je suis original dans ce cas-là, je me félicite de cette originalité. Je trouve que vouloir dire qu'on est européen tout en refusant d'aller dans le sens de cette armée européenne, de cette défense européenne dont on a besoin, c'est se moquer du monde.

Olivier Mazerolle : Vous ne croyez pas à la révolte des nations.

François Bayrou : Non, je crois que l'Europe, c'est précisément ce qui fait vivre les nations ensemble. L'Europe, c'est ce qui remplace la logique du chacun pour soi par la logique du tous ensemble. Et je défends ce point de vue. Encore une fois, chacun a, non seulement le droit, mais évidemment le devoir, de garder une organisation nationale de ces armes. Je ne demande pas que toute cela passe à l'intérieur d'une seule unité européenne, mais je dis que ce qui nous manque en matière de satellites, en matière d'avions, en matière de forces d'interventions, nous le construisons ensemble. Autrement, nous ne l'aurons jamais et les Américains continueront à imposer leurs armes et leur loi. Comme disait Du Bellay autrefois.

Anita Hausser : Quand vous parler de convergence pour la construction des armements, vous ne pensez qu'aux satellites, aux longs porteurs ?

François Bayrou : Tout le reste. On vient de faire deux chars, on vient de faire deux avions différents et concurrents. Tout cela est ridicule.

Anita Hausser : Oui, mais ça fait vivre beaucoup de monde.

François Bayrou : Attendez, ça en ferait vivre autant et plus, si nous étions capables d'en faire un seul. Parce qu'on pourrait le vendre à d'autres. Aujourd'hui, vous aurez aperçu que nous sommes en situation souvent critique dans la vente d'un certain nombre d'armes ? Pourquoi ? Parce que nous n'avons pas le marché domestique, si j'ose dire, nécessaire pour en amortir le coût. L'idée qu'en faisant des armes concurrentes ou des équipements concurrents, les uns avec les autres, on fait vivre plus de gens, là aussi c'est une naïveté. C'est exactement le contraire. Plus nous faisons de concurrence abusive, plus nous nous affaiblissons et plus les Américains sont contents et se frottent les mains. Si je suis Américain, naturellement je défends avec plaisir l'idée que l'Europe demeure divisée comme elle l'est aujourd'hui. Parce que cela assure ma suprématie pour longtemps.

Olivier Mazerolle : L'Europe, tout de même, dans votre livre, quand on lit, on se dit : « mais l'Europe, finalement, elle ne laisse pas grande part d'actions aux nations ». Par exemple, vous écrivez, la retraite c'est une question européenne par excellence. Alors écoutez, déjà en France, on a du mal à voir ce qu'on va faire dans l'avenir et vous, vous franchissez une étape nationale pour aller au niveau européen ?

François Bayrou : Vous avez manqué une étape, Olivier Mazerolle. J'ai écrit ça pourquoi ? Parce que je parle des fonds de pension. Tout le monde sait que lorsqu'on voudra mettre en place un système équilibré pour essayer de régler le problème des retraites, il y aura forcément une réflexion sur l'épargne retraite ou les fonds de pension à l'européenne. Ces fonds de pension, on ne les mettra pas. Enfin, je pense, qu'ils ne seront pas mis en place dans un cadre strictement national, parce que vous l'aurez aperçu, les bourses sont devenues européennes. Avec l'Euro, l'espace est devenu européen. Et donc, c'est en Europe, que nous bâtirons des fonds de pension. Ce que je souhaite, c'est que ces fonds de pension, ils ne soient pas à l'américaine, mais qu'ils soient à l'européenne, c'est-à-dire avec une obligation de s'investir en majorité dans les entreprises européennes. Ce qui est une différence avec d'autres fonds de pension. Et donc, oui je pense que pour beaucoup de questions comme celle des retraites, l'espace des réponses, il sera en partie européen et en partie national.

Olivier Mazerolle : Good bye la nation ?

François Bayrou : Non. Décidément, vous n'aviez la question en tête avant que vous n'écoutiez ma réponse. J'ai dit : « en partie européen et en partie national ». Ecoutez, est-ce que vous avez le sentiment que la France existe moins depuis que l'Europe existe ?

Olivier Mazerolle : Et vous ?

François Bayrou : Répondez-moi.

Olivier Mazerolle : Moi, je n'ai pas à répondre à cette question. Moi, je ne suis qu'un modeste intervieweur.

François Bayrou : Et bien, évidemment, ça n'a rien changé. Au contraire, nous avons récupéré ensemble une souveraineté monétaire que nous n'avions pas, chacun pour soi. On l'avait perdu chacun pour soi. Vous savez très bien que ce n'était pas en France que se décidaient les politiques monétaires. C'était en apparence en France. Mais nous avons récupéré une souveraineté que nous avions perdu autrement. Autrement dit, sans paradoxe, les vrais souverainistes, c'est nous. Parce que la souveraineté, il y a des sujets où nous ne pourrons l'exercer que tous les pays européens ensemble. Et c'est cela que je plaide. Je suis pour la transparence et la souveraineté de l'Europe pour qu'elle existe dans le monde en face des grandes puissances.

Patrick Jarreau : Monsieur Bayrou. Vous disiez tout à l'heure que ce qui vous différencie de la liste de Nicolas Sarkozy et Alain Madelin, la liste RPR-DL, c'est que vous, vous voulez aller plus loin dans la construction européenne, alors qu'eux considèrent…

Nicolas Sarkozy, en tout cas, se réclame sur le plan européen, comme sur d'autres d'ailleurs, de la politique du président de la république. Il dit : « toute la politique du président de la république, rien que la politique du président de la république ». Donc, la remarque vous faites sur l'Europe…
François Bayrou : Cette protestation de chiraquisme de la part de Nicolas Sarkozy suscite en moi une véritable émotion.

Patrick Jarreau : J'ai vu que vous n'avez pas voulu être en reste. Vous, vous parlez de point commun, de repères de l'opposition, de références, de garanties pour l'avenir. Dans le salamalec, vous…

Olivier Mazerolle : Je précise pour ceux qui ne vous voient pas et qui vous entendent qu'à la radio, vous souriez en disant que vous êtes ému.

François Bayrou : Oui, mais c'était une émotion réelle. Donc, plus elle est profonde, plus elle est se traduit et ayant de me contenir. Il y a une différence nécessaire et qu'il faut faire entre l'action actuellement conduite et la vision. Je soutiens le président de la république dans son action. Mais, nous avons droit à notre vision. Pour l'avenir, chacun a droit a avoir sa propre…

Patrick Jarreau : De garanties pour l'avenir, quand vous parlez du président de la république.

François Bayrou : Oui, j'ai dit. Le président de la république est un repère pour l'opposition.

Patrick Jarreau : Une garantie pour l'avenir.

François Bayrou : Franchement, c'est une déclaration de bon sens. Je revendique de l'avoir faite et de continuer à la faire. Simplement, nous avons chacun le droit d'avoir notre vision de l'avenir. Le président de la république peut avoir la sienne, que je ne connais d'ailleurs pas exactement et nous pouvons avoir la nôtre.

Patrick Jarreau : Il s'est exprimé sur l'Europe, quand même. Il a fait un message au parlement au mois de février, ça ne vous a pas échappé.

François Bayrou : Absolument. Mais nous avons notre vision de l'avenir.

Patrick Jarreau : Vous trouvez que sur l'Europe, lui aussi, ou lui non plus, ne va pas assez loin.

François Bayrou : Le président de la république, en parlant d'Europe, il parle du présent, de l'Europe comme elle est, comme elle fonctionne aujourd'hui. Et nous, excusez-moi, c'est le droit de chacun, nous avons notre propre vision. Et ce n'est pas manquer ni de solidarité, ni de respect que de vouloir affirmer sa propre vision. C'est même un droit. Pour une formation politique ou pour un citoyen, même s'il a confiance dans le président de la république, il a le droit d'avoir sa propre vision.

Patrick Jarreau : Donc, ça veut dire que demain, cette vision que vous exprimez aujourd'hui dans l'élection européenne, vous pourriez l'exprimer demain dans une autre élection, par exemple, présidentielle ?

François Bayrou : Attendez. Je sais bien que vous avez constamment ça derrière la tête quand vous m'interviewez, quand vous parlez. Vous ne pouvez pas vous contenter. Donc, je réponds. Nous faisons les élections européennes. Chacun a évidemment le droit de défendre son propre projet. Nous soutenons l'action du président de la république et nous avons un projet européen. C'est notre liberté et je tiens à réaffirmer cette liberté-là.

Anita Hausser : Monsieur Bayrou, par-delà votre projet européen, vous dites aussi, vous ne vous en cachez pas que vous souhaitez un rééquilibrage de l'opposition grâce à ces européennes.

François Bayrou : Tout juste, Anita Hausser.

Anita Hausser : Alors, si vous obtenez gain de cause, si les électeurs votent massivement pour vous, ce qui n'est pas encore tout à fait prouvé dans les sondages…

François Bayrou : Ecoutez. Enfin, voilà.

Anita Hausser : Oui.

François Bayrou : Je trouve que les sondages ont suffisamment monté depuis quelques semaines pour qu'au moins vous le disiez, puisque vous faites un commentaire sur les sondages. Voilà, très bien.

Anita Hausser : Donc, si vous obtenez gain de cause, que sera l'opposition de l'après 13 juin ?

François Bayrou : Il y a 3 courants qui sont en train de se former dans l'opposition. Un courant national, celui que Pasqua et Philippe de Villiers défendent. Et je trouve ça très bien, parce que toutes les voix qui se porteront sur eux, elles n'iront pas à l'extérieur du champ républicain comme c'était le cas autrefois. Elles n'iront pas sur l'extrême droite pour un certain nombre d'entre elles. Il n'y a pas que des voix d'extrême droite qui votent Pasqua, attendez. Il y a des électeurs nationaux. Il y aura un courant national. Il y aura ce courant ultra libéral et conservateur que Nicolas Sarkozy et Alain Madelin sont en train de constituer ensemble. Il est légitime qu'il existe. Et il y aura notre courant qui est européen, social et décentralisateur. Et bien, je trouve ça très bien. C'est une organisation de l'opposition en trois courants.
Je souhaite et je ferai tout pour ces trois courants travaillent ensemble, de manière équilibrée et pour une fois, dans le respect réciproque. C'est-à-dire qu'au lieu d'avoir les uns qui commandent et les autres qui obéissent, et bien on aura enfin un respect réciproque et une organisation équilibrée. Je trouverai ça très bien.

Olivier Mazerolle : Une dernière question peut-être sur le président de la république. Est-il exact que, lorsque vous avez eu à parler de lui, de liste unique, pas liste unique, etc. Et finalement, vous avez affirmé votre désir de conduire votre liste, vous vous êtes rappelé à son bon souvenir en lui disant que dans le fond, vous vouliez agir un peu comme lui dans les années 70 ?

François Bayrou : Ecoutez, je ne rapporte jamais les conservations que j'ai avec le président de la république.

Olivier Mazerolle : Poser autrement la question. Est-ce que Jacques Chirac des années 70 qui savait dire non au président de la république de l'époque lorsqu'il avait des opinions différentes des siennes, est votre modèle aujourd'hui ?

François Bayrou : Je trouve que, chaque fois qu'un homme, quel qu'il soit, chaque fois qu'une famille, quelle qu'elle soit, se trouve placée dans une situation inacceptable pour elle, son devoir est de dire non.

Olivier Mazerolle : Même au président de la république ?

François Bayrou : A qui que ce soit. Même au roi, même au pape.

Olivier Mazerolle : Merci, François Bayrou.