Tribune de M. Philippe Douste-Blazy, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, dans "Le Monde" le 30 mars 1999, intitulée, "Ne perdons pas la bataille mondiale de l'audiovisuel", sur la nécessité de protéger la production audiovisuelle française et européenne d'une possible hégémonie culturelle nord-américaine.

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Demain, l'industrie de l'audiovisuel et, plus largement, toutes les activités liées à la communication ne se contenteront pas de créer emplois et richesses : elles décideront du rayonnement et donc de la puissance d'une civilisation. Comme le charbon et l'acier il y a cinquante ans, les images sont aujourd'hui au centre d'un énorme secteur d'activité. Leur rôle est stratégique. Une immense bataille pour le contrôle de la production et de la diffusion de ces images a commencé. Mondiale, elle pourrait bien se terminer par une défaite de l'Europe, défaite culturelle, économique et, à terme, politique.

Qui s'en émeut ? Personne. Il y a quelques jours, Rupert Murdoch, président de l'un des groupes de communication les plus puissants du monde, propose de fusionner BSkyB avec Canal Plus. La presse spécialisée en dit quelques mots, le monde fermé de la finance s'interroge, la Bourse frisonne. Au-delà rien. Au terme de ce qui ressemble à un immense Monopoly virtuel, il est à craindre que le marché mondial de l'audiovisuel et de la communication ne passe un jour sous le contrôle de quatre grands opérateurs transnationaux, tous anglo-saxons. Les négociations entre BSkyB et Canal Plus ont d'ailleurs échoué lorsque M. Murdoch a compris que les Français vouaient rester maîtres du jeu alors que le groupe australien devenait, de fait, majoritaire.

Pour l'heure, le danger semble écarté et l'on peut se féliciter de la résistance du groupe français. Mais le Vaudeville financier auquel nous venons d'assister montre que le danger est bien réel. Rupert Murdoch cherchait à faire un mariage d'argent, pas d'amour. Danger réel mais insidieux. Il ne faudrait pas que les Européens se réveillent quand il sera trop tard, quand le français, l'allemand, l'italien et l'espagnol seront devenus les langues régionales d'une culture mondiale américaine. L'Europe a les moyens d'éviter cette marginalisation culturelle comme elle a su trouver, en d'autres temps, la force d'échapper à la vassalisation économique.

Si la bataille n'est pas encore perdue, il faut admettre que l'Europe a perdu depuis longtemps l'initiative. Il y a quinze ans à peine aucune chaîne de télévision américaine n'était diffusée en Europe ; aujourd'hui elles sont une cinquantaine ! L'Europe est devenue l'eldorado des grandes majors américaines qui réalisent chez nous 80 % de leur chiffre d'affaires cinématographiques et dont les téléfilms représentent 60 % des programmes de fictions sur les chaînes européennes.

Dispersés et concurrents ; les groupes audiovisuels européens s'épuisent dans la surenchère pour acheter les programmes américains ou australiens que le public - et donc les annonceurs – plébiscitent. L'Europe paie la culture américaine au prix fort. Notre liberté de création, notre pouvoir de production et notre indépendance d'information sont désormais en jeu.

Ne rien faire, c'est accepter que demain les créations européennes soient soumises au bon vouloir et aux goûts des producteurs américains. Que, demain, l'information mondiale soit produite, pensée et diffusée par des networks américains. Il est vrai que depuis La guerre des Gaules, seuls les vainqueurs écrivent l'Histoire !

Ne rien faire, c'est accepter les risques d'une concentration excessive du pouvoir audiovisuel. Comment garantir la pluralité de l'information et la liberté d'expression quand un seul homme détient le pouvoir d'informer et donc, peut-être un jour, de manipuler 500 millions de téléspectateurs ?

Ne rien faire, c'est accepter le principe d'une hégémonie culturelle, la lente mais sûre érosion des diversités artistiques et intellectuelles, l'émergence d'une civilisation mondialisée et uniformisée, reflet inquiétant de la nouvelle économie-monde. Les civilisations n'existent que dans l'échange et la confrontation ; elles évoluent en découvrant puis en assimilant la diversité et l'altérité. Sacrifier la diversité naturelle sur l'autel de la nécessité économique, c'est renoncer à notre identité, à ce qui explique et justifie l'Europe : une culture commune.

C'est au politique que revient la responsabilité de se saisir du dossier audiovisuel car, à terme, l'absence d'Europe audiovisuelle pourrait conduire à une absence d'Europe tout court.

La compression numérique, la diffusion de la télévision par satellite, la création de gigantesques portails d'accès à internet signent l'obsolescence irréversible de toute politique nationale. L'enjeu est mondial, les solutions politiques ne peuvent être négociées qu'à cette échelle.

On ne peut pas continuer à confondre liberté de communication et la loi de la jungle. Il faut affirmer le rôle des responsables politiques internationaux dans la définition de règles du jeu communes. Il est urgent de contrôler et, au besoin, de limiter les situations de quasi-monopole qui pourraient menacer la liberté d'expression.

Organiser le marché n'est pas très libéral ? Je suis libéral, autant que l'était Franklin Roosevelt lorsque, dans les années 30, constatant que quatre compagnies pétrolières menaçaient l'autonomie de la société américaine, il imposa une loi anti-trust - toujours en vigueur aux Etats Unis - qui, loin d'abîmer l'économie de marché, eut pour effet de protéger les consommateurs américains. Contenir les trusts, limiter les monopoles n'est pas antilibéral mais raisonnable. Dans l'état actuel des forces économiques mondiales, seule l'Europe peut offrir aux industriels européens de l'audiovisuel et de la communication le cadre d'une union économique leur permettant de se hisser, ensemble, aux premiers rangs mondiaux.

Le moment est venu de permettre à l'Europe d'affronter la concurrence américaine. Nous devons développer au plus vite une industrie européenne des programmes pour une télévision et des nouveaux médias qui bientôt ne ferons plus qu'un. L'Europe compte aujourd'hui plusieurs entreprises de communication de première importance. Dispersés et concurrentes, elles sont condamnées à passer sous les fourches Caudines des grandes sociétés américaines qui, à terme, pourraient bien offrir de les racheter, à moins de chercher à les supplanter sur leur propre territoire : l'Europe.

Si, à l'inverse, ces entreprises acceptaient de dépasser les rivalités internes aux Etats pour se regrouper et s'associer sous des formes juridiques multiples, elles gagneraient une capacité de production susceptible d'assurer le dynamisme de la création européenne. Elles pourraient opposer à leurs partenaires anglo-saxons une capacité de négociation démultiplié et très efficace. Construisons demain une Communauté européenne de la communication et de l'audiovisuel, 2e CECA en quelque sorte. Donnons à l'Europe les instruments de son existence culturelle et de sa dynamique économique pour le prochain siècle dont chacun reconnaît qu'il sera celui de la communication.