Interview de Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, et de M. Charles Goldfinger, consultant, dans "L'Evènement" du 11 mars 1999, sur les mutations en cours dans le monde du travail, la multiplication des emplois atypiques, l'évolution vers une mobilité accrue et la nécessité d'adapter les systèmes de protection sociale à ces évolutions.

Texte intégral

L'Évènement : L'industrie nous a légué le modèle fordiste où s'est enraciné le syndicalisme. Dans quel monde nous entraîne « l'économie de l'immatériel » ?

Charles Goldfinger : Dans l'ensemble des pays de l'OCDE, l'industrie ne représente plus que 20 % du PIB. Hier encore, le coeur de l'activité économique était la production d'objets industriels, le reste était qualifié de « résiduel ». C'est ce résiduel qui est devenu majoritaire. Le monde palpable dans lequel nous évoluons est enserré dans un tissu de produits et de services dont la substance est immatérielle : les données informatiques, l'argent qui vole entre les ordinateurs du monde entier, les messages publicitaires ou d'actualité… Même dans les vieilles activités comme l'automobile, la part de l'immatériel est devenue prépondérante. 70 % du prix d'une voiture est déjà dévolu à des facteurs immatériels comme la recherche, le design et l'image de marque. Bien sûr, les modes de production de ces objets et services immatériels ne sauraient emprunter les mêmes voies ni les mêmes méthodes de production que celles des objets physiques. L'industrie du logiciel ne se gère pas comme celle de la sidérurgie. Et surtout : ce n'est pas dans les vieilles activités que se font les créations d'emplois. Nouveaux produits, nouvelles entreprises, nouveaux métiers. Comment favoriser, en Europe, le développement des nouvelles activités – loisir et distraction, information et communication, échange et transaction – afin de multiplier les nouveaux emplois ?

L'Évènement : Ces mutations entraînent, d'après vous, une modification des rapports entre travail et hors-travail, entre distraction et formation.

Charles Goldfinger : C'est ça. L'économie de l'immatériel entraîne un brouillage général des frontières – entre secteurs d'activité (télécommunication et informatique), entre vendeurs et acheteurs (sur Internet), entre statuts salarial et libéral, et entre travail et hors-travail –. Déjà les télécommunications avaient atténué la distinction entre le temps de travail et celui de repos. Votre patron a commencé à vous appeler chez vous. Mais, avec le portable, Internet, etc., il n'y a plus de sanctuaire. Le domicile, qui était déjà devenu, grâce à la télévision, le premier lieu de loisir, est en train de devenir le premier lieu de travail.

L'Évènement : Une des conséquences de ces mutations, c'est que 80 % des emplois créés en France aux cours des cinq dernières années sont caractérisés comme « atypiques »· Comment les syndicats entendent-ils protéger ces salariés d'un nouveau type ?

Nicole Notat : Avant d'en venir aux solutions, il convient de ne pas se tromper de diagnostic et donc de bien savoir de quoi l'on parle. Dans notre société, telle qu'elle est aujourd'hui, je vous le rappelle, 90 % des emplois existants demeurent des emplois salariés. Que se développent des emplois atypiques, je n'en disconviens pas. Mais de quoi parlons-nous ? De contrats à durée déterminée ? De travail intérimaire ? De temps partiel ? Ou de formes qui s'apparentent au travail indépendant ? Et parmi ces dernières, encore convient-il de distinguer libéraux authentiques, commerçants, artisans et, enfin, ces gens dont l'activité s'apparente à celle des salariés classiques, mais qui n'ont ni le statut d'indépendant ni celui de salarié. Il y a là une zone intermédiaire, qu'on connaissait mal, qui se développe en effet, mais qu'on identifie de mieux en mieux. Il y a encore les « multi-employés », qui dépendent de plusieurs employeurs. Il y a encore des activités qui relèvent de la sous-traitance. Bref, cette réalité est multiforme. Il ne faut pas se livrer, face à elle, à des amalgames. Des gens qui vendent leurs services ici ou là, nous en connaissons tous. La question est de savoir si cela peut et doit devenir le modèle de l'avenir. Il ne faut pas être aveugle face aux métamorphoses en cours dans la reconstruction du travail. Elles affectent tant le lien de subordination que la protection sociale qui découle traditionnellement du contrat de travail. Il y a, c'est vrai, une évolution du contrat de travail vers plus d'individualisation. Les rapports de subordination tendent à faire place, dans certains cas, à des rapports de type commercial. Il faut regarder ces phénomènes en face, mais il serait abusif d'en conclure que nous sommes sur le point d'entrer dans une société d'après le salariat. Ce type de projections s'appuie sur de fausses analyses de la réalité.

L'Évènement : Seriez-vous de ceux qui croient que la parenthèse de « la crise » ouverte en 1975 va se refermer et qu'on va retrouver une situation « normale », c'est-à-dire conforme à ce que nous avons connu à l'époque, dite des « trente glorieuses » ?

Nicole Notat : Je ne dis pas cela. Mais je crois que nous sommes en période de retour de la croissance. Classiquement, dans de telles périodes, les entreprises font preuve d'attentisme et renâclent à embaucher. Mais les contrats à durée déterminée ont vocation à déboucher sur des contrats à durée indéterminée. Je ne parle pas, ici des entreprises qui abusent de la situation. Je vois bien qu'à la marge de l'emploi classique se dessine une évolution des formes d'emploi. Il faut l'observer attentivement pour apporter des solutions adaptées à la nouveauté des situations.

Charles Goldfinger : Qu'il ne faille pas tout confondre, j'en suis d'accord. Mais enfin, il y a des pays européens où le contrat à durée déterminée est devenu la règle en tant que réponse des employeurs aux rigidités du marché du travail. C'est à coup sûr le cas de l'Espagne. C'est en partie celui de la France. Je mets en garde contre l'illusion que le vieux salariat, tel que nous l'avons connu, avec des trajectoires de carrière linéaires, va renaître de ses cendres. La mobilité est au programme de chacun d'entre nous. Il faut montrer aux Français que c'est une opportunité et non une malédiction.

L'Évènement : Notre système de protection sociale a été bâti à partir de la situation de l'emploi salarié classique, à temps plein, à vie, masculin. Comment reconstruire nos systèmes de protection sociale ?

Nicole Notat : Hier, le modèle de référence était le lien de subordination. Le contrat de travail apportait, avec un revenu, une protection sociale. Aujourd'hui, l'accès aux revenus du travail et l'accès à la protection sociale sont dissociés pour un certain nombre de gens. Comment faire pour reconstruire des éléments de continuité tels que la protection sociale soit maintenue tout au long d'itinéraires professionnels qui connaissent, en effet, des ruptures, des changements d'activité, des périodes de formation, des arrêts dus au chômage ? L'assurance maladie, l'assurance accidents du travail, les congés maternité, la formation professionnelle, l'assurance chômage, l'assurance vieillesse doivent être présents quelles que soient les formes du contrat de travail.

Charles Goldfinger : La protection sociale, c'est essentiel. Mais la maintenir sans la réformer va devenir impossible. La famille souffre d'un déficit parental. Les retraites vont devoir faire face au problème démographique du vieillissement de nos populations. Quant à la santé, les tentatives pour en contrôler les coûts ne cessent d'échouer. Il faut donc transformer ce fardeau en occasion économique, en source de richesses, en s'appuyant davantage sur les mécanismes du marché et moins sur les contraintes administratives. Il y a des solutions du côté de la gestion privée des systèmes de santé.

L'Évènement : Que proposez-vous ?

Charles Goldfinger : D'abord, qu'on reconnaisse les aspects positifs de l'individualisme contemporain. La responsabilité première, face à la protection sociale, doit être le fait des individus eux-mêmes, sauf pour les cas qui nécessitent l'existence d'un filet de sécurité. Mais il faut renoncer à des systèmes de protection trop généraux parce qu'ils ne tiennent plus la route face à la diversité des situations.

Nicole Notat : Un point d'accord : l'idée d'un système universel, global, qui s'appliquerait à tous les cas individuels, c'est terminé. Mais c'est vous qui nous refaites le coup du bon gros système unique, celui de l'assurance individuelle conçue comme la panacée. Pour en revenir à notre thème de départ, il existe un nombre croissant de personnes qui glissent entre les mailles du filet de la protection sociale, parce qu'elles sont tombées hors du travail. Et je ne suis pas du tout convaincue par les utopies qui prétendent annoncer une société d'individus entrepreneurs, constamment désireux de changer de job et aptes à trouver immédiatement celui qu'ils cherchent. Cela, c'est du conte de fées, c'est le Père Noël. Cela étant dit, je constate qu'il y a dans notre société, un certain nombre de situations nouvelles qui ne trouvent pas de réponse appropriée dans les systèmes de protection actuels. Parce que ces derniers sont normatifs, parce qu'ils ont été prévus pour faire face à des situations standards. Il faut donc créer d'autres réponses, mieux adaptées, plus individualisées. Il faut d'autant plus imaginer ces réponses nouvelles que certaines évolutions du travail sont peut-être inéluctables, voire souhaitables. Or, faute d'une protection appropriée, on risque que les gens se mettent en position de résistance face à ces évolutions. Si ces gens étaient poussés à devoir construire individuellement, sur la base de l'assurance personnelle, leur propre protection, ils s'y opposeraient légitimement. C'est pourquoi, je place au coeur de la reconstruction de la protection sociale le couple mobilité-sécurité. Sur la protection sociale, j'ai donc avec vous un désaccord fondamental. Vous vous faites l'apôtre d'un système qui fait de la santé un simple élément de l'économie. Plus on dépense en soins, plus le PIB croit, plus tout est formidable !

L'Évènement : Charles Goldfinger préconise la privatisation du système de financement des retraites à travers des fonds de pension et des départs en retraite progressifs. La retraite à 60 ans, grande conquête de la gauche dans les années 80, est-elle déjà condamnée ?

Nicole Notat : S'il s'agit de mettre en place un nouveau contrat social, d'accord. Nous sommes ouverts à une négociation qui permettrait d'y aboutir en tenant compte des mutations en cours, y compris culturelles. Mais ce n'est pas la retraite par répartition qui est en cause. Tout autre système devrait faire face aux mêmes défis, qui sont ceux du rapport démographique entre actifs et inactifs qui se dégrade, de l'allongement de l'espérance de vie et de la féminisation du monde du travail. Voilà les « fondamentaux » qui risquent de remettre en cause notre système de retraites, si nous ne l'aménageons pas. Faut-il allonger la durée des cotisations ? Faut-il modifier l'assiette de référence du calcul des pensions ? Faut-il ajouter un troisième étage au-dessus du régime général et des retraites complémentaires ? Rien n'est tabou, tout doit être sur la table. Mais on ne change pas d'un coup.