Interview de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Libération" du 17 octobre 1997, sur ses convictions libérales, notamment en matière de problèmes de société, contrat d'union civile et sociale, dépénalisation des drogues douces et immigration, intitulée "Il faut oser le débat sur la drogue".

Texte intégral

Libération : On vous entend beaucoup sur les questions économiques. Dans quelle mesure peut-on adapter les théories libérales aux problèmes de société ?

Alain Madelin : En fait, le libéralisme est une philosophie de la liberté et de la responsabilité personnelle. C’est une philosophie de la vie. De cette philosophie découle un certain nombre de principes de justice et de droit. L’efficacité du libéralisme n’est qu’une de ses conséquences. La démocratie libérale, ce n’est pas la loi de la majorité, c’est le droit de la minorité, à commencer par la plus petite entité, la personne humaine. Chacun a la liberté de poursuivre son propre bonheur, conseillé par son propre jugement. Tant que l’exercice de cette liberté se fait dans la sphère privée et ne porte pas atteinte à autrui, le caractère moral ou immoral de l’exercice de cette liberté relève de l’éthique privée et non de la philosophie politique. J’ajoute que, pour un libéral, il est essentiel que différentes personnes aient la possibilité de mener des genres de vie différents. Il est nécessaire de laisser le champ libre aux pratiques différentes de la coutume, ne serait-ce que pour faire évoluer la coutume et la vie.

Libération : Dans cette perspective, que pensez-vous du contrat d’union social (CUS), destiné principalement aux couples homosexuels ?

Alain Madelin : À côté du mariage, il existe, de fait, d’autres formes d’union, de solidarité et d’entraide entre les personnes. C’est le cas notamment des couples homosexuels. Toutes ces formes de vie en commun n’ont pas aujourd’hui de cadres juridiques adaptés. Ce qui pose un certain nombre de problèmes pratiques – transferts de contrat de bail d’habitation en cas de départ ou de décès, droit au rapprochement dans la fonction publique, fiscalité, certaines dispositions du code du travail –, auxquels il faut apporter des réponses concrètes. Cela étant, je ne suis pas du tout partisan, comme certains le souhaitent, de régler cela au moyen d’un contrat civil qui instituerait une sorte de mariage bis. S’il existe de nouvelles formes de vie communes, je propose de les constater et non de les consacrer. La bonne solution me paraît être du côté d’un véritable « certificat de vie commune », entraînant un certain nombre d’effets juridiques.

Libération : Autre tabou, la dépénalisation des drogues douces. En tant que libéral, comment abordez-vous cette question ?

Alain Madelin : Il n’est que temps de s’interroger sur les échecs et les incohérences du tout-répressif. Depuis le rapport Pelletier, en 1978, jusqu’au rapport Hennion, en 1985, tous ceux qui se sont penchés avec sérieux sur ce dossier ont conclu qu’il était difficile de ne pas distinguer dans les textes législatifs le fumeur occasionnel de haschisch et l’héroïnomane qui se pique plusieurs fois par jour. De même, en matière de santé publique, la frontière entre les drogues licites, comme l’alcool, le tabac et certains médicaments, et certaines drogues illicites est des plus discutables.

Pour un libéral favorable à la liberté, à l’autonomie et à la responsabilité de la personne, ce qui doit être combattu c’est tout ce qui conduit à une aliénation, à une destruction de la personnalité sous les effets de la drogue. Il n’y a, à mes yeux, pas de sanctions assez sévères contre ceux qui proposent du crack à des gamins.

Il faut oser le débat sur la drogue. C’est un débat difficile, mais il est nécessaire. Est-ce que les drogues douces font le lit des drogues dures ? Est-ce qu’une légalisation contrôlée, une dépénalisation partielle à la lumière des expériences étrangères, augmente la consommation ? À ces interrogations sur l’efficacité des politiques menées s’ajoutent d’autres interrogations sur la nécessité de transformer un interdit moral en interdit légal. Ce sont là des questions qui méritent mieux que des rapports sans suite, des préjugés ou des anathèmes.

Libération : À propos de l’immigration, pensez-vous qu’une approche libérale de type américain soit possible en France ?

Alain Madelin : Entre la France et les États-Unis, il y a une différence de la nature de la société et de la nature de l’immigration. Si vous avez une immigration du travail dans une société en expansion qui crée en permanence des emplois, vous pouvez avoir une attitude plus ouverte, comme c’est le cas des Américains. Dans une économie dynamique, les immigrés enrichissent un pays. Si vous avez au contraire, comme c’est le cas aujourd’hui en France, une immigration qui est davantage une immigration de bénéficiaires de droits sociaux qu’une immigration du travail, dans un pays qui ne crée plus d’emplois depuis longtemps, on est tenu à des politiques restrictionnistes. C’est d’ailleurs le constat qu’a fait Patrick Weil dans son rapport. Si nous avions une économie en expansion, si nous retrouvions les libertés nécessaires pour, en permanence, créer des emplois, si nous avions un peu plus de feuilles de paie et un peu moins d’allocations, je suis sûr que l’on verrait autrement la question de l’immigration.

Libération : Votre analyse sur les questions de société diverge de celle communément développée à droite. N’êtes-vous pas en porte-à-faux avec votre électorat ?

Alain Madelin : Trop souvent, la politique, comme les médias, n’est que la caisse d’enregistrement soit des idées toutes faites d’une certaine élite, soit des préjugés de l’opinion. Une démocratie libérale, c’est la formation d’une opinion éclairée après débat. Beaucoup de problèmes ne peuvent plus être enfermés dans les vieux clivages droite-gauche.

Le XXe siècle a été marqué par le mépris de l’homme avec deux guerres mondiales et deux idéologies totalitaires. Nous avons exalté la souveraineté de l’État. Il reste à découvrir la souveraineté de la personne et à en tirer les conséquences pour l’ensemble de la vie économique et sociale. Vaste besogne !