Interviews de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Journal du dimanche" du 18 juillet 1999 et à Europe 1 le 21, sur l'élection de Mme Nicole Fontaine, députée PPR, comme présidente du Parlement européen, et les perspectives de rénovation de l'opposition après les élections européennes.

Intervenant(s) :

Circonstance : Election de Mme Nicole Fontaine, députée PPE, comme présidente du Parlement européen le 20 juillet 1999

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LE JOURNAL DU DIMANCHE : 18 juillet 1999

JDD
Diriez-vous que l’Europe génère plus facilement l’union des états-majors parisiens ?

Bayrou
- « Au Parlement européen, il y a deux groupes majeurs : celui du Parti socialiste européen (180 élus) et le nôtre, celui du Parti populaire européen, le grand groupe du centre et du centre-droit (illisible). On s’est aperçu qu’il valait mieux, pour la France, que ses élus se regroupent au sein du PPE. Pour les défenseurs de l’idée européenne, c’est un rêve qui se réalise enfin ! »

JDD
Êtes-vous soulagé ou déçu que Jacques Chirac ait repoussé le quinquennat que vous défendez ?

Bayrou
- « Le Président est logique avec lui-même. Il n’a jamais été partisan du quinquennat. D’autre part, un grand sujet institutionnel comme celui-là ne se traite pas ni à la sauvette ni sous la pression des circonstances. Il y a un moment pour débattre avec les Français des institutions, c’est l’élection présidentielle. »

JDD
Qu’est-ce qui vous plaît d’abord dans le quinquennat ?

Bayrou
- « Cinq ans, c’est un rythme mieux adapté aux temps nouveaux, où tout s’est accéléré. Regardez autour de nous, la plupart des grands pays ont un mandat de quatre années. Mais, à mes yeux, le principal avantage, la nouveauté décisive, c’est qu’on puisse enfin rendre obligatoire la simultanéité ou la concomitance entre élection présidentielle et élections législative. Jacques Chirac a raison de dire que cela n’empêche pas le Français de choisir un Président d’un côté et une majorité de l’autre. Mais, au moins la légitimité du Président sera intacte, et il pourra jouer tout son rôle institutionnel, notamment en retrouvant la liberté de choisir dans la majorité législative un Premier ministre qui lui convienne. Le Président et le Premier ministre seront obligés de travailler ensemble. En les élisant en même temps, le peuple leur aura dit : « Entendez-vous ! »

JDD
Pourquoi selon vous, les Français aiment-ils tant la cohabitation ?

Bayrou
- « Parce qu’ils aspirent à la conciliation, à l’entente entre les familles politiques différentes. C’est pourquoi les appels qui se multiplient à droite, au durcissement de la cohabitation sont un non-sens. Les Français ne veulent pas d’une guerre de tranchées partisane au sommet de l’État. Et ils ont raison. »

JDD
Vous avez été ministre sous Mitterrand. Gardait-il davantage ses distances que Chirac ?

Bayrou
- « Les premiers jours, il marquait ses distances, refusait de figurer sur la photo du Gouvernement, comme Chirac l’a fait. Ensuite, l’entreprise de séduction était permanente. Quitte à sortir les armes au premier faux pas. Je ne vois pas de grande différence entre hier et aujourd’hui. »

JDD
La cohabitation « constructive » actuelle exige-t-elle alors une opposition plus dure ?

Bayrou
- « L’opposition à mes yeux, ce n’est pas « faire semblant », ce n’est pas de la tactique. Je me suis toujours senti totalement libre et j’ai toujours respecté un règle simple : dire « non » et combattre lorsqu’on désapprouve une décision, dire « oui » lorsqu’on est d’accord. Autrement dit, faire passer l’intérêt général, en tout cas l’idée qu’on s’en fait, avant l’intérêt partisan. C’est seulement ainsi que les citoyens peuvent s’y retrouver et reconnaître une ligne cohérente. »

JDD
Êtes-vous d’accord avec le Président qui, le 14 Juillet, a distingué la gauche issue d’une « idéologie », et la droite issue d’une « culture » ?

Bayrou
- « J’aimerais qu’il en soit ainsi, et que la droite se dépouille des réflexes idéologiques qui l’alourdissent encore, pour choisir la générosité d’une culture ouverte ! En tout cas, tous mes efforts vont dans ce sens. »

JDD
Sur quelles bases l’opposition peut-elle se réorganiser ?

Bayrou
- « Il y a aujourd’hui trois courants équilibrés, issus des élections européennes. L’UDF incarne une opposition réformiste et européenne. Le RPR et DL se définissent comme conservateurs et libéraux. Le RPF organise le courant national. Ces trois courants devront travailler ensemble, avec des règles du jeu claires, permettant à chacun de proposer sa vision de l’avenir. Peut-on simplifier ce paysage ? Un jour sans doute, mais c’est en confrontant ces visions qu’on verra se dessiner pour de bon le paysage politique du XXIe siècle. »

JDD
Dans la campagne européenne, vous avez fait une sortie sur le « mensonge ». Qu’est-ce que cela change désormais pour vous ?

Bayrou
- « Les hypocrisies et les faux-semblants ont coûté très cher à la vie politique, et très cher à l’opposition. Nous avons si longtemps renoncé aux idées fortes et cohérentes pour la langue de bois d’une union de façade ! Nous en avons payé le prix. Je suis décidé à ne pas retomber dans ces marécages. Entre partenaires, les compromis sont nécessaires, mais désormais, je dirai clairement ce qu’ils sont. »

JDD
Comment l’UDF peut-elle sortir de l’actuel bourbier ? Le RPR a gelé sa réflexion, butant sur le rôle du président du RPR par rapport au Président de la République…

Bayrou
- « Pour l’UDF, précisément, les choses sont plus simples. Preuve a été faite le 13 juin qu’elle était en voie de trouver son équilibre et sa place. Je lui vois trois missions : proposer à l’opposition toute entière une manière nouvelle de vivre ensemble, dans un climat de confiance et non plus de suspicion ; élaborer un projet qui donne aux Français une vision nouvelle et plus positive du pouvoir politique ; et faire émerger une génération nouvelle de responsables. La vie politique a tellement besoin de visages nouveaux ! »

JDD
Si chacun a son projet, comment éviter l’impression de désordre, de rivalité ?

Bayrou
- « Ne confondez pas projet et programme ! Quand viendra le temps du programme, nous devrons l’élaborer ensemble. Le projet appartient à chacun, c’est une vision, une identité. Le programme pour l’alternance doit être partagé entre tous ceux qui devront le mettre en œuvre. »

JDD
Mais n’est-il pas avéré qu’un parti n’existe vraiment que s’il y a un présidentiable à sa tête ?

Bayrou
- « Nous ferions un grand progrès collectif si nous cessions d’être des obsédés de l’élection présidentielle. Bien sûr, c’est l’élection majeure. Bien sûr, il est légitime que toutes les grandes formations politiques y pensent. Mais elle ne doit pas étouffer les autres débats, les autres échéances. Nous avons trois ans avant les prochaines présidentielles. Mesurez-vous le travail que ces trois années représentent pour nous tous, pour construire l’opposition nouvelle à partir d’idées, d’attitudes, de générations nouvelles ? Si nous ne faisons pas ce travail, alors il sera inutile de penser aux présidentielles parce qu’elles conduiraient à la défaite ! Commençons par rendre la victoire possible, de manière collective. »

JDD
Vous qui le connaissez bien, comment avez-vous apprécié les « conseils » de Giscard à Chirac ?

Bayrou
- « Giscard, c’est une immense intelligence, une grande expérience, une vision. Et en même temps, c’est l’instinct du chasseur, toujours à l’affût, le doigt sur la gâchette, visant au défaut de l’épaule. Le problème est que ce sont souvent ses amis qui se trouvent dans la ligne de mire ! Trêve de plaisanterie : il y a trente ans que dure ce genre d’affrontement, que dans l’opposition les arrière-pensées l’emportent sur les pensées. Il est grand temps que cela change, qu’enfin l’on construise ensemble, au lieu de se détruire réciproquement ! »


Europe 1 : mercredi 21 juillet 1999

Europe 1
Vous êtes-vous réveillé, ce matin, en disant : « Merci N. Fontaine ! » ? Parce que, si je puis dire : « quel cul » pour la nouvelle UDF que vous dirigez !
 
Bayrou
- « Je me suis réveillé très heureux. C'est mérité parce que c'est l'engagement européen. C'est formidable qu'on prouve que quelqu'un qui met toutes ses forces et toute son énergie, son intelligence, dans son engagement européen, réussisse à convaincre aussi largement les parlementaires européens, en face d'une personnalité aussi lourde que M. Soares, et au premier tour, sans bavure, avec un score extrêmement large, donc des voix qui viennent de tous les bords. Ensuite, c'est une personnalité qui, humainement, vaut la peine. Donc je suis très heureux. »

Europe 1
Elle aurait été élue présidente du Parlement européen si elle avait été issue d'une autre liste que la vôtre, par exemple la liste de Madelin-Sarkozy ?

Bayrou
- « Non, je ne le crois pas. »

Europe 1
Ah bon ? Elle vous doit quelque chose alors ?

Bayrou
- « Non, on ne parle pas en ces termes. C'est l'Europe qui lui doit quelque chose et je suis très heureux parce que c'est une chance. Nous sommes la famille européenne de la vie politique française, on l'a montré, y compris en prenant des risques. N. Fontaine appartient à cette famille depuis le début. Nous sommes les fondateurs de ce grand mouvement politique européen avec lequel il va falloir s'habituer à vivre. En Europe, il y a deux mouvements politiques majeurs. Il y a le Parti socialiste européen et le Parti populaire européen, PPE. Nous avons fondé le PPE il y a 20 ans. Pendant longtemps, ça a été dans les sarcasmes généraux : tout le monde en parlait avec des sourires en coin. Finalement, on s'est aperçu que la vie politique européenne avait besoin de grands mouvements structurants, de grands mouvements qui l'organisent et la rendent lisible. »

Europe 1
Donc l'Europe, c'est vous !

Bayrou
- « Non. Mais avec le temps, des mouvements politiques qui étaient très éloignés de cet idéal européen se sont rapprochés de lui et ça a permis cette élection si large. »

Europe 1
Ça veut dire : bon point pour Sarkozy, le RPR, s'il vient vous rejoindre au PPE ?

Bayrou
- « Chaque fois qu'on peut s'élargir, on a le devoir de le faire. »

Europe 1
Vous pouvez, dire un bon point pour lui quand même.

Bayrou
- « Non, je suis très heureux de cette élection. »

Europe 1
Mais c'est vrai qu'il n’y  a pas eu un accord entre la droite, le centre-droit, le PPE et les socialistes pour l'élection, on a l'impression que c'est une élection droite-gauche. Ça vous semble plus clair au fond qu'on arrive à ce clivage ?

Bayrou
- « C'est une élection droite-gauche avec deux grands blocs mais vous avez vu que de nombreux suffrages de gauche sont allés sur N. Fontaine. »

Europe 1
Mais ce sont des suffrages de femmes, par solidarité féminine. C'est important aussi.

Bayrou
- « Oui. Deuxièmement, je n'ai jamais cru que l'Europe était affaire de droite contre gauche. Je n'ai jamais cru qu'on pouvait construire l'Europe bloc contre bloc. Et je ne crois pas non plus qu'on puisse la construire, institution contre institution. Il faut que ceux qui nous écoutent se souviennent que l'Europe c'est le Conseil - c'est-à-dire les chefs d’État et de Gouvernement -, c'est la Commission - le cœur battant de l'Europe, une institution au-dessus des États - et c'est le Parlement européen. Des gens pensent qu'on peut dresser les uns contre les autres ; pour ma part... »

Europe 1
Mais là, il y a des sensibilités différentes quand même ! C'est plutôt à droite ici et au centre-gauche là.

Bayrou
- « Pour ma part, je ne le crois pas. Il est naturel que chaque institution ait sa sensibilité. Mais on ne peut pas imaginer, alors que l'Europe n'est pas encore faite, que ce soit un affrontement d'un camp contre un autre camp. »

Europe 1
Donc, il faut de la cohabitation là aussi ?

Bayrou
- « Non, ce n'est pas la cohabitation. C'est vivre et travailler ensemble. Ensemble, c'est-à-dire mettre devant les yeux des Européens ce qu'est l'intérêt général européen et que les élus essaient peu à peu de construire cet intérêt général-là. Par exemple : quelle est la question majeure aujourd'hui ? C'est l'impopularité de l'Europe en Europe, de l'Europe auprès des Européens, alors qu'il n'y a pas d'institution plus bienfaisante pour l'avenir de chacun d'entre nous que ce grand ensemble qui nous défend, se fait notre avocat, est notre force de frappe. Pourquoi est-ce que l'Europe est lointaine ? Nous devons, le Parlement et la Commission, mettre devant nos yeux cet impératif de réconciliation et de proximité. Ça sera la grande tâche de N. Fontaine et de R. Prodi qui est à la tête de la Commission européenne. »

Europe 1
Cette élection de N. Fontaine va vous conforter dans l'idée qu'il faut continuer en France à creuser votre sillon au sein de la droite ?

Bayrou
- « Cela me conforte dans l'idée que j'ai depuis longtemps que l'impératif majeur, c'est l'impératif de l'innovation de l'opposition. Il me semble qu'on a avancé dans cette voie. On a avancé parce que la preuve a été faite que des convictions vraies arrivent à toucher l'opinion et que les électeurs s'y reconnaissent. C'est un grand pas en avant. Maintenant, il y a une deuxième question à laquelle il faut apporter une réponse, c'est : comment travailler ensemble ? Autrement dit : comment faire de cette maison de l'opposition une architecture ordonnée, qu'on s'y reconnaisse, que les gens s'y reconnaissent et retrouvent la confiance ? Cela, ce sera le travail de l'année qui vient »

Europe 1
Pendant la campagne des européennes, vous avez dit : j'abandonne la langue de bois, vous l'avez montré d'ailleurs ; vous avez dit : je dis la vérité, ou en tout cas votre vérité. Vous allez continuer sur cette ligne ?
 
Bayrou
- « C'est un impératif auquel personne ne pourra échapper. En tout cas, je ne reviendrai pas dans le piège de ces faux-semblants et de ces hypocrisies qui nous ont fait tant et tant de mal. »

Europe 1
Exercice pratique : quand le Président de la République disait, le 14 juillet, que les querelles personnelles étaient insupportables, vous avez rougi ?

Bayrou
- « Je n'ai pas de querelles personnelles et je n'en ai jamais eu avec personne dans l'opposition. »

Europe 1
Ce sont des différences de fond ? Il n'y a pas de rivalité ? Ce n'est pas de la langue de bois ?

Bayrou
- « Je vous dis la vérité. Si c'était le contraire, je vous le dirais aussi. Mais vous savez bien que je ne suis pas renommé pour avoir des querelles ou des guerres. Ce n'était pas seulement des différences de fond. C'était le besoin de reconnaître qu'il existait dans l'opposition plusieurs sensibilités également respectables, ayant également vocation à participer aux décisions majeures. C'est vrai qu'il a fallu se battre pour ça parce que, pendant longtemps, on avait l'impression que certaines de ces sensibilités n'avaient pas leur place, qu'elles étaient faites pour être secondes. »

Europe 1
Donc, maintenant que vous êtes respecté, vous allez pouvoir travailler avec A. Madelin, avec N. Sarkozy ou d'autres à la tête du RPR ?
 
Bayrou
- « Avec tous ceux que les autres familles de l'opposition se donneront comme responsables. »

Europe 1
Vous regrettez que le Président de la République dise non au quinquennat, vous qui y êtes plutôt favorable ?

Bayrou
- « Je suis pour et je défendrai cette idée. J. Chirac a toujours été contre, hostile à cette idée. Donc il est dans sa logique. Je pense qu'un grand sujet institutionnel comme ça, c'est au moment des élections présidentielles qu'on en parle, il ne faut pas le faire à la sauvette, ni pour faire un coup sous la pression des circonstances. »

Europe 1
Ou du V. Giscard d'Estaing par exemple. Donc vous êtes très chiraquien maintenant ?!

Bayrou
- « Non, je ne me définis pas avec des noms de personne. Un courant politique majeur a toujours tort de ne prendre comme drapeau que le visage d'un homme et pas plus que je ne suis pour l'un, je ne suis pour l'autre. »

Europe 1
Quelle marge d'autonomie vous vous donnez par rapport au Président de la République ? Vous voyez toujours des députés de l'opposition qui sont perturbés.

Bayrou
- « Très grande ! Le Président de la République est le Chef de l’État. Il faut perdre l'habitude de tout attendre d'en haut. Il faut que les choses viennent d'en bas et du profond, des racines que l'on a, des racines de terrain et des racines de conviction. Le Président de la République, c'est le Chef de l’État. J'ai toujours défendu cette idée de la Ve République qu'il y a, pour la société française et pour le pays, un lieu de réconciliation, un homme qui est en charge des intérêts, non pas d'un parti mais de l'ensemble du peuple, et je défendrai cette idée. Donc, par nature, cet homme-là ne peut pas être le chef d'un parti. Il est naturel qu'il soit une référence pour les uns ou pour les autres, mais il ne peut pas être le chef d'un parti. C'est donc aux hommes politiques d'assumer la mission qui est la leur. Chacun à sa place, que chacun fasse son travail et à ce moment-là, je suis sûr, les résultats viendront. »

Europe 1
Ce matin, vous êtes fier ou vous avez la grosse tête ?
 
Bayrou
- « Je suis très fier, très heureux, très simplement content qu'une conviction et une foi se soient faites entendre au point de rallier à ce point les suffrages différents. »