Interviews de Mme Ségolène Royal, ministre déléguée à l'enseignement scolaire, dans "Le Figaro" et "La Croix" du 25 mai 1999, sur les grandes lignes de son projet de réforme du collège, notamment l'interdisciplinarité et le collège unique.

Intervenant(s) :

Circonstance : Remise du rapport de M. François Dubet sur la réforme du collège à Mme Royal le 18 mai 1999

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Le Figaro : 25 mai 1999.

LE FIGARO. - Le rapport Dubet qui vous a été remis la semaine dernière se montre très critique sur le collège unique, Vous considérez pourtant qu'il faut en garder l'esprit en construisant aujourd'hui un collège pour tous et pour chacun, n'est-ce pas contradictoire ?

Ségolène ROYAL. - Deux choses m'ont frappée dans le débat qui vient de se dérouler : la haute idée que les enseignants ont de leur métier, et l'idée qu'il ne fallait pas renoncer a un collège démocratique, un collège pour tous. Les ambitions du collège unique méritent qu'on leur reste fidèle. Il a permis d'élever le niveau moyen de formation, il n'est qu'à voir aujourd'hui le nombre de bacheliers,
Mais en même temps, il faut le dire sans fard, les écarts se creusent entre les bons et les moins bons élèves et entre les différents établissements scolaires.
L'effort doit donc porter là-dessus : faire aussi du collège pour tous le collège de chacun en s'adaptant à la diversité des élèves.
Les professeurs y sont prêts. Je prends appui sur un certain nombre d'acquis tout en reconnaissantes les difficultés du métier. Je sais qu'il est moins facile qu'avant, car nous nous sommes donné pour mission d'accueillir tous les élèves. Je sais que rien n'est donné d’avance ni le sens des études, ni les règles communes, je sais que les adolescents ne sont plus ce qu'ils étaient, qu'ils sont plus durs à convaincre, à tenir, à comprendre, et que l'école fait face à des familles qui ont, aussi, plus de mal à éduquer leurs adolescents.
Et au lieu d'opposer les uns aux autres mon souci est d'affirmer là coéducation et de m'appuyer sur les expériences de terrain pour faire émerger un collège plus juste.

LE FIGARO. - Concrètement, comment entendez-vous prendre en compte la diversité des élèves ?

Ségolène Royal - Mon premier objectif est de prévenir l'échec en 6e. J'ai annoncé à l’occasion des états généraux de la lecture et des langages qui se sont tenus il y a quelques semaines à Nantes, des mesures qui vont permettre de renforcer l'école élémentaire : relance de la politique des cycles, renforcement de l'efficacité de chaque niveau, remise à plat des évaluations.
Pour ceux qui arrivent en CM2 et qui ne maîtrisent pas les savoirs de base, je souhaite mettre en place des diagnostics précoces en début d'année pour que ces élèves soient particulièrement bien soutenus. En cours d'année un nouveau diagnostic sera fait, mais cette fois-ci en établissant un contact avec le collège afin que ces élèves puissent bénéficier des heures de remise à niveau que nous mettons en place dès la rentrée prochaine, en 6e et en 5e.

LE FIGARO. - Comment ce nouveau système va-t-il fonctionner ?

Ségolène Royal - Des volumes horaires supplémentaires vont être attribués aux collèges en fonction de besoins qui seront déterminés par les équipes pédagogiques. Il s'agit bien de volumes horaires, ce qui permettra de faire du cas par cas. Chaque établissement sera libre de déterminer le nombre d'élèves bénéficiaires, la taille des groupes, le nombre d'heures dont ils devront bénéficier chaque semaine et pendant combien de temps, Ces remises à niveau se feront essentiellement en français et en maths.
Parallèlement, j'engage une mise à plat des méthodes de diagnostic et d'évaluation des élèves, Je souhaite notamment faire évoluer les bulletins de note en y introduisant les éléments de progression et en associant l’élève à l’identification des ses points forts et de ses point faibles.

LE FIGARO. - Vous estimez que l’interdisciplinarité est un bon levier pour assurer la cohérence des apprentissages. Comment allez-vous la mettre en place ?

Ségolène Royal - En prolongement des parcours diversifiés qui fonctionnent bien en cinquième, les élèves de quatrième devront réaliser des « travaux croisés », projets pluridisciplinaires qui donneront lieu à une réalisation concrète. Le professeur de Gennes a très bien dit cette relation de la main et du cerveau, du faire et du penser : savoir et savoir faire doivent se renforcer davantage au collège. Ces travaux croisés pourront être menés à bien dans toutes sortes de domaines (littéraire, artistique, scientifique, etc.) et feront intervenir des professeurs de plusieurs disciplines. J’ai vu par exemple dans un collège un CD-ROM réalisé par les élèves sur l’abolition de l’esclavage : les professeurs d’histoire de français, de musique, de technologie, d’arts plastiques, s’y étaient impliqués. C’est une bonne façon de faire comprendre, en les pratiquant, la complémentarité des matières. Ce type de travail fera l’objet d’une évaluation et la note, à terme, comptera pour l’obtention du diplôme national du collège.

LE FIGARO. - Est-ce la seule modification que vous entendez apporter au brevet ?

Ségolène Royal - Je souhaite également introduire une évaluation de l’oral. Une attention devra être portée dans toutes la matières à la structuration de la communication orale, la maîtrise du raisonnement, la capacité d’écoute et d’échanger. Cette compétence là va être intégrée progressivement dans la notation.

LE FIGARO. - François Dubet insiste sur la nécessité d’introduire la culture technologique et surtout professionnelle au collège, afin notamment que les jeunes s’orientent en connaissance de cause. Le suivez-vous dans cette recommandation ?

Ségolène Royal - La réalisation de projets pluridisciplinaires peut déjà permettre une première prise en compte de cette dimension. Je souhaite également développer une meilleure connaissance des lycées professionnels et techniques, dès la classe de 4e. Certains collèges font venir des élèves de lycées professionnels passés par leur établissement.
Enfin, je souhaite promouvoir les forums emploi où des adultes, éventuellement parents d’élèves, viennent présenter leurs métiers, avant que les orientations des élèves ne soient définitivement arrêtées.

LE FIGARO. - Cet ensemble de mesures ne supporte-t-il pas une autre organisation des équipes pédagogiques ?

Ségolène Royal - Je crois que les enseignants y sont prêts. Je souhaite encourager le développement des façons de travailler qui, déjà, sont pratiquées dans certains collèges.
C’est pourquoi, va être mis en place un professeur coordinateur par niveau, chargé de faire l’interface entre les disciplines et d’un cycle à l’autre. Ceci pour plus de cohérence et de continuité pédagogique et éducative.


La Croix : 25 mai 1999.

La Croix
Le rapport de François Dubet sur le collège de l’an 2000 dresse un état des lieux sans complaisance. Reflète-t-il la réalité de ces établissements ?

Ségolène royale
- N’ayons pas peur des mots. Le niveau des élèves monte, le collège a permis de mettre sur orbite en direction du baccalauréat les élèves des milieux populaires qui, qui autrefois, n’y avait pas accès. Mais le collège unique cache parfois un collège à plusieurs vitesses, dans lequel se sont reconstituées des classes d’excellence mais aussi des filières de relégation. De plus, il existe un nombre apparemment incompréhensible d’élèves en grande difficulté. Le niveau monte, mais les écarts se creusent. Quant aux enseignants, ils sont tiraillés entre des objectifs pas toujours faciles à concilier.

Ségolène Royal
- Comment comptez-vous faire pour ne pas décevoir ceux qui, précisément, ont massivement participé au débat ?

La Croix
- Les enseignants ont dit qu’ils refusaient de baisser les bras, à condition qu’on leur dise clairement quel est l’objectif du collège en matière d’organisation, d’accompagnement et de formation, et quelles conséquences concrètes en découlent. Cela me donne une responsabilité accrue. Je me dois de tenir compte, dans les décisions qui m’incombent, des attentes de ceux qui, en première ligne, ont le pouvoir de donner corps à ces orientations. Mais je serai très pragmatique. Je vais m’attacher à faire mieux fonctionner ce qui existe déjà et à généraliser ce qui, sur le terrain, marche bien et anticipe le collège de demain. De ce point de vue, les zones d’éducation prioritaire (ZEP) sont les plus inventives parce que les plus directement confrontées aux problèmes. J’y observe que la fatalité des origines pèse bien moins qu’on ne le croit sur le destin des élèves et que le handicap socioculturel, censé rendre compte de tous les échecs scolaires, est loin de tout expliquer.
Les réussites paradoxales, certes, ne sont pas la majorité. Mais elles sont suffisamment nombreuses pour nous indiquer la voie à suivre. Elles sont l’honneur des enseignants et des collèges qui œuvrent à maintenir l’exigence scolaire. Elles sont aussi la preuve que les familles populaires – qui est pour moi un terme plus positif que « défavorisées » – hâtivement réputées démissionnaires, peuvent porter leurs enfants.

Ségolène Royal
- Concrètement, quelles mesures comptez-vous rendre ?

La Croix
- Le collège pour tous doit être en même temps celui de chacun. Avant la fin de l’année, un dispositif va être mis en place pour faciliter un échange réel entre l’enseignant de CM2 et le collège, afin de bien identifier les enfants qui ont besoin d’un soutien individualisé, de pointer leurs points forts et leurs lacunes, et d’adapter au cas par cas les heures de remise à niveau nécessaires. Dès la rentrée, les élèves de 6e en difficulté bénéficieront d’heures de soutien pour rattraper ce qu’ils n’ont pas acquis en primaire. Mais le dispositif concerne également les élèves de 5e. Je compte préciser les objectifs de chaque cycle, afin qu’à l’issue de chacun d’entre eux, un diagnostic simple et précis puisse être établi pour chaque enfant et que les coups de main soient donnés à temps. Par ailleurs, les études dirigées, qui impliquent les enseignants de la classe, sont bénéfiques pour les élèves et je souhaite qu’elles se développent.

Ségolène Royal
- Comment le collège peut-il devenir le levier d’un désir d’apprendre, qui est la clef de toute réussite ?

La Croix
- Pour beaucoup d’élèves, apprendre ne va pas de soi, voire n’a pas de sens. Pour raccrocher ceux qui décrochent et encourager ceux qui s’accrochent, il faut leur donner soif et envie de savoir, et redonner sens aux apprentissages. Pour cela, il faut diversifier les méthodes d’enseignement. En 4e, des travaux croisés pluridisciplinaires, réalisés par les élèves, devront être produits. Il pourra s’agir d’un film, d’un livre, d’un CD-ROM, d’une réalisation scientifique ou technologique dont l’objectif est de mettre les apprentissages en relation les uns avec les autres, et de leur donner sens. Ce projet sera à terme évalué dans le cadre du brevet des collèges. Par ailleurs, en classe de 3e, nous veillerons à ce que soit mis en place des échanges entre les collèges et les lycées professionnels, notamment dans le cadre de l’heure de vie de classe qui sera prévue dans l’emploi du temps des élèves tous les quinze jours. Les élèves orientés en lycées professionnels le sont souvent sans avoir jamais guère eu de contact avec cette culture professionnelle.

Ségolène Royal
- L’un de vos objectifs est d’améliorer la qualité de la vie au collège. Comment comptez-vous vous y prendre ?

La Croix
- Un programme de partition de certains gros établissements a été décidé. Par ailleurs, je suis actuellement en discussion avec les conseils généraux pour réaliser une charte de qualité des constructions et rénovations car un collège bien conçu, bien agencé, bien équipé, ni trop ouvert ni trop fermé, et surtout qui associe ses usagers, est un outil pédagogique.

Ségolène Royal
- Quel est, pour vous, le rôle des parents ?

La Croix
- Faire la classe est moins facile qu’avant, dès lors que la nation a fait le choix d’accueillir côte à côte ceux dont, jadis, les parcours scolaires ne se croisaient pas. Les adolescents sont plus durs à convaincre et à tenir, peut-être même à comprendre. Il faut donc soutenir et former les enseignants. Mais l’enjeu concerne aussi les parents qui ont la première responsabilité éducative. Le collège doit leur dire plus clairement ce qu’il attend des élèves, en quoi consistent ses règles, à quel dialogue régulier – au moins une fois par trimestre – il s’engage.