Article de M. Bruno Durieux, ministre chargé du commerce extérieur, dans "Le Figaro" du 30 septembre 1992, sur la leçon des débats de la campagne du référendum sur le traité d'Union européenne, intitulé "Recomposition politique".

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Média : Le Figaro

Texte intégral

Le devoir des responsables des partis est de prendre acte que les frontières sont dépassées et qu'elles forment un obstacle au progrès.

Pour la première fois depuis longtemps, les responsables politiques, de tous niveaux et de toutes tendances, se sont engagés dans la campagne qui vient de s'achever au nom de leurs convictions, indépendamment de toute attache politique et de toute consigne partisane. Ils ont exprimé librement leurs idées, sur un enjeu majeur pour notre pays.

Le débat sur le traité de l'Union européenne a divisé les partis traditionnels, et rassemblé sur des positions identiques des hommes et des femmes d'étiquettes politiques diverses. La vie politique française vient ainsi de faire l'expérience en vraie grandeur d'une recomposition politique.

La qualité, la dignité et l'intensité de cette campagne, l'intérêt que lui ont porté nos concitoyens, le choix exprimé par les Français en faveur du traité de Maastricht sont le fruit de la vérité du débat. Si les catégories politiciennes n'avaient pas été bousculées par la force des idées, si durant l'espace de ce référendum la politique française était restée soumise au jeu habituel des partis enfermés dans des frontières aujourd'hui désuètes, bref si le débat politique n'avait pas rejeté l'artifice pour revenir au réel, l'intérêt supérieur du pays aurait été perdu de vue. La France aurait abandonné la construction européenne. On mesure là que la recomposition politique va bien au-delà d'un besoin de clarification. C'est une condition pour combler le fossé qui s'est creusé entre les Français et leur dirigeants politique. C'est une nécessité pour que les affaires du pays soient menées dans la bonne direction.

La construction européenne n'est pas une question séparable de la politique économique et monétaire, de la politique sociale, de la politique étrangère. Elle n'est pas davantage séparable des questions de société. Le traité de l'Union européenne s'il ne fixe pas les politiques de demain, implique des orientations et des choix essentiels.

Ceux qui ont plaidé pour la ratification du traité partagent des vues communes sur les moyens d'assurer la paix et la stabilité du continent européen, sur les structures économiques et sociales et sur les politiques les mieux adaptées au progrès, sur les valeurs qui assurent la solidité et la cohésion de nos sociétés contemporaines, sur la voie que la France doit emprunter pour exercer encore son influence en Europe et dans le monde.

Intérêts électoraux

La majorité qui est apparue, comme dans un sursaut, à l'occasion de ce référendum, est une majorité réelle et, surtout, nécessaire au pays. Il faut le répéter, faute de cette majorité, la France aurait renoncé à la perspective européenne.

Cette majorité a cependant le « défaut » de bousculer des logiques partisanes, de négliger des choix hérités du passé, d'ignorer les conflits et les rivalités d'hier. Les intérêts électoraux et les habitudes reprendront-ils leurs droits ? C'est à craindre et c'est probable.

Pourtant, la France a encore besoin de cette majorité pour surmonter les difficultés dans lesquelles l'enlisent les divisions artificielles que les partis politiques entretiennent. La question agricole, la protection sociale, la rénovation de l'État, le système éducatif ne trouveront pas de solution favorable si la recomposition politique n'est pas entreprise durablement, c'est-à-dire ceux qui s'entendent sur l'essentiel préfèrent alimenter leurs querelles plutôt que d'unir leurs efforts et leurs volontés.

L'Histoire enseigne malheureusement que les époques sont rares où les jeux politiques ont cédé le pas à l'intérêt supérieur du pays. C'est le général de Gaulle qui, le dernier jusqu'à présent, a brisé ces jeux à l'occasion des quatre référendums qu'il a organisés entre 1958 et 1962, forçant les responsables politiques à se prononcer en conscience. C'est ainsi qu'il a eu raison des calculs et des combinaisons et qu'il a imposé de nouvelles frontières politiques sur lesquelles nous vivons encore aujourd'hui.

Le devoir des responsables des partis politiques serait, comme ils l'ont fait pour le traité de l'Union européenne, de prendre acte que ces frontières sont dépassées et qu'elles forment maintenant un obstacle au progrès. La recomposition politique vient de marquer un point. La France y a gagné. Saurons-nous poursuivre pour en tirer parti ?