Article de M. Jean Kaspar, secrétaire général de la CFDT, dans "Le Monde" du 26 août 1992, sur les orientations et les enjeux de la lutte contre le chômage et l'exclusion sociale, intitulé "Sursaut pour l'emploi".

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Média : Le Monde

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Chaque mois, avec une régularité implacable, le nombre de chômeurs augmente. Comme si nous étions devant un mouvement irréversible. La caractéristique première de cette situation est de produire un sentiment de fatalité qui brouille à la fois le diagnostic, les perspectives et les solutions. Sans prétendre à une vérité révélée, l'emploi exige aujourd'hui un effort de clarification et un sursaut d'initiatives, tant il est vrai que le pire est de s'habituer à l'intolérable.

L'illusion serait de compter sur le retour d'une croissance telle qu'elle permette à moyen terme de créer les emplois nécessaires. Or la croissance ne décolle nulle part dans le monde, ni aux États-Unis, ni au Japon. Quant à nos économies européennes, elles sont au creux de la vague, ce qui au passage de la vague, ce qui au passage met en lumière la nécessité pour la Communauté européenne et les États de se concerter pour tenter de soutenir la croissance. En France, la stratégie de désinflation compétitive qui est l'alpha et l'oméga du gouvernement, pour nécessaire qu'elle soit, n'offre guère de marge pour sortir l'emploi de son marasme. De ce constat, ne tirons pas argument pour dire que rien n'est possible. Il y a place pour une nouvelle donne sociale dont l'emploi deviendrait le centre et l'indicateur majeur. Tous les acteurs sont concernés, le gouvernement et le patronat au premier chef.

On s'est jusqu'alors peu interrogé sur cette curieuse conjonction qui veut que l'entreprise soit réhabilitée aux yeux de l'opinion publique alors même que se développe une exclusion sociale et professionnelle dans laquelle la responsabilité des employeurs est singulièrement engagée.

Les entreprises sont à l'origine des processus de sélection et de précarité de l'emploi, qui nourrissent en grande partie le chômage de masse et l'exclusion sociale. On mesure toutes les limites et aussi le danger d'une certaine forme de modernisation à l'œuvre dans notre pays. La recherche éperdue d'une flexibilité maximale se traduit par une sélectivité du marché du travail dont sont victimes les salariés les plus vulnérables.

Il y a le déphasage entre le progrès social et le développement économique. L'évolution de l'économie vient contrarier le développement social et participe à la déségrégation du tissu social. Comment s'étonner alors que l'insécurité, caractéristique de la condition ouvrière du siècle passé, réapparaisse ? Le risque majeur qu'est le chômage n'épargne personne, même des catégories comme les cadres qui ont pu longtemps sembler à l'abri. Pas d'échappatoire, la responsabilité des entreprises, et en premier lieu de leurs dirigeants, est posée.

Nous sommes convaincus que la lutte contre le chômage ne pourra pas trouver de débouché positif sans qu'émerge une volonté du patronat d'étendre et de développer la vie contractuelle, aussi bien dans les branches professionnelles que dans les entreprises. Force est de reconnaître que majoritairement le patronat n'est pas dans cet état d'esprit. Sur des questions telles que l'emploi, l'organisation ou les conditions de travail, il prétend rester seul maître dans l'entreprise en imposant une logique strictement économique. Quels que soient les progrès de la politique contractuelle, elle reflète encore trop globalement ce parti pris. Pour l'heure, la négociation porte davantage sur les conséquences des choix stratégiques de l'entreprise que sur ces choix eux-mêmes. Nous proposons tout simplement de rétablir l'ordre des priorités. Question à la fois de bons sens et d'orientation pour l'avenir.

Élargir le champ contractuel à toutes les questions qui touchent au maintien et à la création d'emplois devient une nécessité si l'on considère le recul du chômage comme la priorité.

Anticiper pour ne pas subir

Plusieurs thèmes revêtent dès lors un caractère stratégique. D'abord la gestion prévisionnelle de l'emploi. Mettre en perspective l'évolution des métiers d'une part, les besoins de formation d'autre part, est l'occasion pour les entreprises d'une anticipation nécessaire et pour les salariés de devenir « acteur » de leur évolution de carrière. C'est l'intérêt d'un accord collectif que de négocier en toute clarté les formations, les mutations, les reclassements, qui réduisent l'incertitude face à l'avenir.

Autre enjeu stratégique, la formation. D'elle dépend entre autres la réduction de la précarité. Les représentants des salariés ont une responsabilité de contrôle et d'infléchissement des décisions patronales. Rien de plus néfaste que cette tendance qui consiste à embaucher à l'extérieur les compétences dont on a besoin en procédant à des licenciements de permutation, au lieu de privilégier la formation du personnel en place. De même faut-il s'assurer qu'il n'y a pas de catégories de salariés exclues de la formation interne.

On sait par ailleurs combien les choix d'organisation sont au cœur de la compétitivité. L'absence de mobilité entre postes de travail, la pauvreté de leur contenu ne sont pas sans effet sur le chômage de longue durée. Les motivations des salariés, leur déroulement de carrière sont également en jeu. La qualification des emplois, leur volume et leur devenir en dépend. C'est pour ces raisons que la CFDT a joué un rôle de premier plan pour introduire l'organisation du travail dans le champ des négociations sociales. C'est aussi dans ce cadre que nous voulons aborder et négocier l'aménagement et la réduction du temps de travail. Abordons enfin ce débat sans se limiter à quelques slogans réducteurs. Les arbitrages possibles entre revenu et temps libre doivent être clairement traités et discutés avec les salariés. À ceux qui refusent le débat sur la réduction du temps de travail, nous disons qu'ils imposent en réalité un autre partage du travail, subi actuellement par trois millions de chômeurs qui sont autant de victimes forcées.

Impossible d'occulter par exemple que des formes moins coûteuses socialement et économiquement peuvent être recherchées en adoptant une vision large du temps de travail. Ce n'est pas seulement sa durée hebdomadaire qui importe mais sa durée annuelle, sa répartition au cours de la vie active. Des compromis sont envisageables entre le souci de flexibilité des entreprises, le désir d'autonomie des salariés, la formation et l'emploi. Quand l'accord de branche conclu dans le bâtiment lie les départs en préretraite progressive et l'embauche de jeunes en difficulté d'insertion professionnelle, il montre la voie d'une conception élargie du partage du travail. D'autant que les anciens mettront à profit leur mi-temps d'activité pour transmettre leur savoir-faire aux jeunes. Voilà une forme de compromis qui gagnerait à être reproduite et transposée dans d'autres secteurs d'activité.

Autre exemple d'initiative concrète, l'insertion. Quelques récents accords illustrent les possibilités de la négociation collective de faire émerger des solutions innovantes, qu'il s'agisse de l'embauche de non qualifiés sur certains postes ou de l'organisation de « tutorat » favorisant l'accompagnement et la formation des salariés en cours d'insertion.

L'accord conclu pour 1992-1993 à l'IFREMER procède d'une démarche originale. Dans cette entreprise, les salariés ont accepté de renoncer à une partie de leur augmentation salariale pour permettre l'embauche d'une trentaine de jeunes sans formation. Une démarche et un acte de solidarité qui montrent combien les salariés sont prêts à des arbitrages positifs en faveur de l'emploi.

Mais pour produire un effet d'échelle, de telles initiatives doivent être étendues, multipliées. Et pour cela il faut une incitation nationale. Bref un sursaut.

Le patronat ne peut se dérober à ses responsabilités. C'est dans l'entreprise que se gagnera la bataille de l'emploi. Le développement de la négociation contractuelle sera le signe d'une volonté patronale de prendre toute sa place dans la lutte contre le chômage. Quelques dirigeants d'entreprise ont bien perçu l'enjeu en publiant un manifeste pour l'emploi qui marque une évolution favorable. Les actes doivent suivre.

Le syndicalisme doit aujourd'hui se rassembler pour imposer une autre conception de la modernisation de l'appareil productif qui ne sacrifie pas les hommes au nom de la rationalité économique et qui refuse le parti pris dangereux de l'efficacité économique contre la cohésion sociale. Moderniser vraiment c'est faire l'option d'une nouvelle jonction entre l'économique et le social, sur la base de compromis gagnants pour les entreprises comme pour les salariés.

Ce renversement de perspective auquel nous devons travailler est bien, au sens étymologique, une révolution. Elle place la défense, la promotion de l'emploi et la lutte contre toutes les formes d'exclusion comme la première question de notre société et l'objectif majeur de notre action syndicale. C'est à ces conditions que l'on donnera espoir à une société qui se réfugie de plus en plus dans le fatalisme. C'est ainsi que les acteurs sociaux conforteront leur crédibilité. « Je ne suis pas optimiste, je suis déterminé » avait coutume de dire Jean Monnet. Nous sommes déterminés.