Interviews de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires sociales et de l'action humanitaire, à France 2 le 15 octobre, à RTL et dans "France-Soir" le 19, dans le "Parisien" le 20 et à TF1 le 6 décembre 1992, sur l'opération "Du riz pour la Somalie".

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : France 2 - RTL - France soir - Le Parisien - Europe 1 - TF1

Texte intégral

France 2 : 15 octobre 1992

France 2 : Vous avez la certitude que ce riz va arriver à ceux à qui il est destiné ?

B. Kouchner : Oui il y a la guerre, mais ce qui est formidable c'est que le geste des enfants sera un geste de la main à la main, le cœur sur la main. C'est-à-dire qu'en réalité chaque enfant de France aidera un enfant somalien. Peut-être aura-t-on de quoi nourrir tous les enfants de Somalie pendant un mois ou deux. Il faut remercier les professeurs, le ministre bien sûr, J. Lang, mais aussi les professeurs, la Poste. C'est un geste de solidarité formidable, la SNCF avec l'UNICEF, la Croix Rouge et tous les volontaires. L'État a déjà donné beaucoup d'argent, mais là c'est un geste individuel, et Patrick (Bruel) et moi seront là-bas, on leur a promis. Parce qu'une des questions est de savoir à quoi ça sert et est-ce que cela arrivera ? Nous essayerons à notre petite échelle de faire que ça arrive à quelques-uns de ces enfants.

France 2 : Ces paquets de riz ne risquent pas d'être détournés ?

B. Kouchner : Bien sûr. Mais il y a 3 500 Casques Bleus qui doivent arriver, et on protégera ces corridors humanitaires. C'est toujours pareil. Ceux qui gagnent ne veulent pas que les forces de l'ONU arrivent, et ceux qui perdent veulent qu'elles arrivent. Alors il y a un déploiement autour de M. Boutros Ghali, il y a un formidable dispositif pour protéger l'arrivée de ces sacs de riz jusqu'aux enfants.

France 2 : Est-ce que c'est suffisant ?

B. Kouchner : Mais non ce n'est pas suffisant. Mais il y a d'autres bateaux que la France a envoyé, il y en aura encore d'autres. Il y a un pont aérien en ce moment qui depuis Djibouti, depuis le 10 août nourrit 35 000 enfants par jour. Ce n'est pas suffisant. Tous les hôpitaux de France ont fait un effort, il y a un stock de médicaments à la disposition du pays pour trois mois. Ce n'est pas suffisant. Mais c'est un tellement beau geste. Le ministre autrichien m'a dit qu'ils allaient le faire, et peut-être en Allemagne. N'oublions pas qu'Antenne 2 nous aide demain.

France 2 : Est-ce que cela ne masque pas l'impuissance des États et des gouvernements ?

B. Kouchner : Ça masque une certaine impuissance, mais avant on ne faisait rien contre les guerres et en plus on ne donnait pas à manger. Alors maintenant on donne à manger aux gens qui ont faim et puis l'ONU, cette machine va se modifier et on interviendra avant les guerres, et ce sera la France qui l'aura proposé.


RTL : 19 octobre 1992

J.-J. Bourdin : L'opération « Du riz pour la Somalie » rencontre un grand succès.

B. Kouchner : Je l'espère. Je suis très heureux. J. Lang sera content, ainsi que les gens de La Poste et de la SNCF, la Croix Rouge et l'UNICEF, enfin les meilleurs volontaires qui font une chaîne de solidarité en France tout à fait exceptionnelle.

J.-J. Bourdin : La Somalie aussi sera satisfaite.

B. Kouchner : Les Somaliens ont besoin de ce riz, mais il faut que ce riz leur parvienne et les nouvelles que j'entends sont assez alarmantes. On attend les Casques bleus. Il y en a que 500 pour le moment. Il est essentiel que les 3 000 Casques bleus soient déployés lorsque notre bateau, le bateau des enfants de la France, arrivera.

J.-J. Bourdin : Le riz arrivera fin novembre ?

B. Kouchner : Environ. Nous avons calculé le calendrier pour qu'il arrive au mieux. Nous avons un bateau qui rentre demain dans le port de Mogadiscio et qui a dû attendre huit jours parce qu'il y a des troubles et un engorgement relatif.

J.-J. Bourdin : Tout est gratuit ?

B. Kouchner : Tout est gratuit. Cela ne coûte pas un sou. Au contraire, cela rapportera de l'argent qui sera donné aux organisations non gouvernementales. Ce geste est symbolique et très concret car nous avons besoin de ce riz. Cela se situe dans l'effort de la France qui est le plus grand qui ait jamais été fait. 300 millions ont été dépensés pour la Somalie. Il y a un pont aérien qui marche et qui nourrit 35 000 enfants depuis le 10 août. Il y a des bateaux qui arrivent. Il y a des hôpitaux français qui ont fait un effort considérable pour apporter des médicaments pour trois mois pour tout le pays, des uniformes, des ONG, dont évidemment MSF, qu'il faut saluer.

J.-J. Bourdin : En Somalie, on meurt sans bruit.

B. Kouchner : Mais grâce aux journalistes et aux images, notre conscience se réveille. C'est pour cela que nous avons voulu faire participer les enfants, que l'Éducation nationale a réagi si favorablement. On ne peut pas se contenter d'une petite indignation devant des images et puis après on oublie. Il faut joindre le geste à la parole. Là vraiment c'est de la solidarité concrète avec les enfants de France pour les enfants de Somalie.

J.-J. Bourdin : Quelle réponse donnez-vous à ceux qui disent qu'on voit toujours la détresse ailleurs que chez nous ?

B. Kouchner : Tout cela n'a aucune mesure. Il faut travailler dans les deux sens. Mais entre 1 500 enfants qui meurent tous les jours et qui n'ont même pas la force de manger ce riz qu'on leur apportera et les détresses françaises, un peu de mesure ! Il faut faire les deux mais pas d'égoïsme ! Si nous ne travaillons pas à ce que les enfants de Somalie ne meurent pas, il sera encore plus dangereux chez nous aussi.

J.-J. Bourdin : Un sondage paru dans « 20 ans » indique que plus de 100 % des 10 000 adolescentes interrogées demandent l'installation de distributeurs de préservatifs dans les milieux scolaires, où en est-on ?

B. Kouchner : Cela dépend de J. Lang. Il a déjà répondu deux fois en ma présence que c'était une disposition qu'il acceptait et qu'il avait proposée compte tenu de l'avis du comité d'établissement.


France-Soir : 19 octobre 1992
Riz pour la Somalie : c'est pour demain

Apportez un paquet de riz, demain, en classe. C'est l'appel que lance le ministre de la Santé et de l'action humanitaire, Bernard Kouchner, à tous les élèves des écoles, lycées et collèges. Une opération qui s'inscrit dans le cadre de la « Semaine du tiers-monde à l'école ». Objectif : tenter de sauver les 4,5 millions d'adultes et les 1,5 million d'enfants somaliens en danger de mort immédiate pour cause de famine. Le gouvernement, la CEE et un bon nombre d'association humanitaires sont mobilisés.

France-Soir : Pourquoi du riz ?

Bernard Kouchner : Parce que c'est un très bon aliment, nutritif, et que la Croix-Rouge internationale l'utilise. Il se transporte et se conserve facilement. Sa préparation est simple et universelle. Pas besoin de moudre le grain, juste de l'eau à faire bouillir dans les « cuisines » des associations. L'eau de riz présente l'avantage d'être un excellent anti-diarrhéique, ce qui est capital en Afrique. Enfin, avec le riz, nous alimenterons non seulement les enfants mais aussi leurs mères, sans lesquelles ils ne peuvent être nourris.

France-Soir : Comment va se dérouler l'opération ?

Bernard Kouchner : Demain, dans tous les établissements scolaires, la Poste aura distribué des sacs de 20 kilos pour récolter ce riz. Les enseignants les rempliront avec les paquets des enfants. Les sacs seront transportés ensuite grâce à la SNCF jusqu'au port de Marseille, où ils seront chargés à bord du navire à destination de Mogadiscio.

France-Soir : Quand arrivera le bateau et qui assurera la distribution ?

Bernard Kouchner : Aux alentours du 30 novembre, le bateau des enfants de France arrivera en Somalie. L'Unicef et le CICR distribueront sur place le riz dans leurs « feeding centers », centres de nutrition. Patrick Bruel, qui a accepté d'adresser un message aux enfants, et moi-même nous rendrons à l'arrivée du bateau pour nous assurer du bon déroulement de l'opération.


Le Parisien : 20 octobre 1992

Le Parisien : Pourquoi cette opération ?

Bernard Kouchner : Il est important de donner une nouvelle dimension à l'aide pour la Somalie. Avec 10 000 tonnes de riz, on peut nourrir un million d'enfants pendant deux mois. Chaque entant apporte ce qu'il veut à l'école aujourd'hui : une poignée de riz, un paquet… C'est un merveilleux geste d'instruction civique. Il s'agit d'apprendre à joindre le geste à la parole, d'apprendre la responsabilité collective. Les enfants sont les plus grands fans de l'action humanitaire. Alors, s'ils veulent s'occuper des autres, l'opération grains de riz est une première étape. La seconde serait le service national humanitaire.

Le Parisien : Combien coûte une telle opération ?

Bernard Kouchner : Dans le fond, elle ne coûte pas un sou. Chaque enfant apporte son riz à l'école et le vide dans un sac de vingt kilos. Les sacs sont rassemblés par le personnel de l'école. Des camions de la Poste mis gracieusement à notre disposition viennent les chercher. Ils seront transportés jusqu'au port de Marseille, où la marchandise sera chargée à bord de la « Paimpolaise », le navire qui transportera la marchandise. Les annonceurs sont bénévoles. TF1 et France 2 nous ont offert l'espace publicitaire. La Poste est bénévole. La mairie de Marseille, la Croix-Rouge, l'Unicef, tout le monde participe… De toute façon, la moitié du budget de l'action humanitaire est consacrée à la Somalie.

Le Parisien : Est-on certain que le riz arrive à destination ?

Bernard Kouchner : La distribution sur place sera assurée par l'Unicef et les Nations unies. Nous savons que les routes ne sont pas sûres, que le bateau peut avoir du mal à accoster. Patrick Bruel, qui a enregistré le mes sage de solidarité, assistera à la distribution sur place. La situation là-bas est difficile, c'est une guerre de gangs. Tout n'est pas sûr à 100 %. L'ONU devrait quand même être capable de protéger un hangar à Mogadiscio…


Europe 1 : [jour/mois non renseignés]

B. Kouchner : Je crois que c'est une étape très importante dans la protection des victimes et des malheureux à travers le monde. C'est un point à marquer dans le droit international et dans le droit humanitaire. C'est le début du début de ce qu'on appellera peut-être le droit d'ingérence démocratique, en fait le droit d'urgence international, c'est-à-dire la protection des faibles, des minorités et des gens qui souffrent.

Europe 1 : C'est une victoire personnelle pour vous ?

B. Kouchner : Pour le moment, je suis ici et je suis heureux que la petite victoire soit celle de l'obstination par ce que déjà près de 1 000 tonnes ont été déchargées du bateau français et le riz des écoliers français arrive aux enfants somaliens. Nous sommes très heureux que ça marche.

Europe 1 : Avez-vous l'impression que cela va changer les choses du tout au tout ?

B. Kouchner : Oui, les ONG, les agences des Nations Unies, tous les volontaires venaient auprès des troupes pakistanaises pour réclamer une protection et ces 500 Pakistanais ne pouvaient pas offrir cette protection. Il fallait une force de police significative. Tout va commencer, et d'abord pour la distribution et la sécurité. Ces milices montées sur des Toyota avec des grosses mitrailleuses sont déjà en train de quitter la ville. L'atmosphère a déjà changé, cela se voit. Deuxièmement il fallait que le désarmement et un vrai plan pour la Somalie soient à nouveau évoqués et il faut saisir cette occasion pour repartir à zéro. Le problème sera de gérer la sortie et de ne pas séjourner un temps trop court pour que tout cela puisse être mis en place.


TF1: 6 décembre 1992

C. Chazal : Où en est la distribution du riz ?

B. Kouchner : Toute la distribution du riz français se poursuit. Ce riz est parti par bateau après avoir été stocké à Marseille. Le bateau s'est arrêté à Djibouti, on en a déchargé 600 ou 800 tonnes, parce que nous avons un pont aérien qui fonctionne depuis août de Djibouti à Baidoba, ville où se sont massés des troupes, ces espèces de cow-boys sur leurs machines. À partir de Baidoba, le bateau est venu devant Mogadiscio, combats, il a fallu aller à la plage d'El Main, et là le riz est décharté et directement utilisé. Les chiffres de 80 % de riz volé ne sont pas vrais, c'est plutôt 30 ou 40 %. C'était déjà beaucoup, et avec cette opération d'espoir et de vie que les militaires de l'ONU vont mener, tous les enfants pourront être atteints. Ce ne sera pas facile, surtout de rétablir la paix, ce qui est essentiel. Il faut faire parler les gens entre eux.

C. Chazal : L'annonce de l'envoi des soldats américains et français a dissuadé les factions rebelles ?

B. Kouchner : Hier à Mogadiscio, c'était complètement différent. J'y suis allé trois mois auparavant, c'était une bataille permanente. Depuis, la tension s'apaise, et tout le monde affecte de trouver formidable l'opération. On voit bien à Mogadiscio que les enfants vont mieux, que l'effort humanitaire a été formidable. Mais des zones du pays n'ont pas du tout été touchées, et il faudra que la force internationale se dispose partout, puisse communiquer partout. Ce sera difficile, il y aura sans doute des incidents, mais tout le monde accueille apparemment très bien cette opération.

C. Chazal : Pouvez-vous nous en dire plus sur le déploiement des troupes françaises ?

B. Kouchner : Non, vous l'avez dit. C'est à P. Joxe de le dire, pas à moi. Il faut demander aux responsables de l'opération de vous donner des détails. On sait que la France y participe avec 1 700 ou 2 000 soldats, je ne sais pas exactement, et ils vont arriver, quand, je ne le sais pas non plus. Ce n'est pas facile: le dispositif doit à la fois assurer la protection, mais aussi la paix. Il faut prendre contact avec les diverses factions, pour leur exprimer notre attention à leurs propres problèmes, pour qu'ils aient le sentiment d'exister, plus dans la guerre, mais pour refaire leur pays. Il faudra sans doute plus de deux mois.

C. Chazal : Ce serait une opération longue d'organisation d'une transition ?

B. Kouchner : Oui, on dit à la cambodgienne: ce droit d'ingérence qui s'affirme, ce n'est pas pour s'amuser, c'est parce qu'il fallait protéger les enfants, parce qu'ils vont être sauvés, et parce que les Nations Unies vont disposer de lignes vers la paix. Comme au Cambodge, on va demander aux divers chefs de guerre de s'arranger entre eux pour que le pays ait un avenir. Il n'en avait pas, ni de gouvernement : c'est pour cela que c'était plus facile d'intervenir en Somalie qu'en Bosnie, au Soudan ou ailleurs. Et les gens qui protestent devraient être moins impatients : il y a quelques semaines seulement, on laissait mourir ces enfants sans rien. Je sais qu'il faut intervenir à travers le monde partout, là c'est le début du début, une prise en charge des souffrances du monde par la communauté internationale. Et la France y a fait beaucoup, par ses soldats présents partout, par sa diplomatie, qui a amené ce droit d'ingérence, ce droit d'urgence international.

C. Chazal : Il n'est pas très important dans les relations internationales ?

B. Kouchner : Je crois que ce sera une date essentielle après la résolution qui consacrait la protection des Kurdes, pas assez mais quand même, cette résolution 794, qui consacre l'intervention, au nom de l'humanité. C'est dans l'histoire du monde, qui est une histoire de guerre, de fracas, quelque chose qui n'est pas assez rapide, bien sûr, mais porteur d'espoir. Il faut se rendre compte que nous avons pris en charge le malheur des autres, nous tous, vous, moi, l'ensemble des Français, l'ensemble du monde.

C. Chazal : Prochaine étape, Sarajevo ?

B. Kouchner : Oui, ce serait formidable de penser qu'on peut faire la guerre à la guerre là-bas, mais c'est une autre armée, un autre terrain, et on sait bien que c'est autre chose de réclamer et de faire. Mais il faut une intervention internationale pour arrêter ce qui se passe là-bas, qui est une vraie saloperie. On tue les musulmans d'Europe, et cette purification ethnique est en train de réussir. C'est honteux, scandaleux. Mais ce n'est pas parce qu'on arrêtait de le faire en Somalie qu'il faudrait le faire plus ou moins en Bosnie: il faut faire les deux.