Interview de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, dans "Le Figaro" du 9 décembre 1996, sur ses propositions en matière d'enseignement, de Sécurité sociale et de suppressions d'emplois dans la fonction publique.

Texte intégral

Le Figaro : Depuis la campagne présidentielle, vous donnez l’impression de ne plus trouver votre créneau, coincé entre Alain Madelin, Jean-Marie Le Pen et Valéry Giscard d’Estaing, devenu l’un des porte-flambeau de la croisade anti-franc fort…

Philippe de Villiers : Vous devriez dire exactement l’inverse : entre une majorité RPR-UDF qui se discrédite parce qu’elle n’ose pas rompre avec le socialisme, et un Front national que ses excès isolent du reste de la droite, un espace béant s’ouvre pour le MPF, le péril du renouveau de la France, que j’ai créé il y a deux ans à peine. D’ailleurs, peu à peu, les idées que j’ai défendues pendant la campagne présidentielle sont reprises. Le cas le plus flagrant est celui de Giscard, qui dénonce maintenant les méfaits du franc surévalué et les dangers de la monnaie unique. J’avais lancé le débat avec d’autres, Philippe Séguin et Charles Pasqua, qui, coincés par leur appartenance au RPR sont restés dans le rang.

Le Figaro : Quatre à cinq millions de Français sont exclus du marché du travail, et vous voulez nous faire croire que c’est la faute à l’Europe… Mais, d’autres pays européens souffrent beaucoup moins du chômage que nous. N’y a-t-il pas là un problème spécifiquement français ?

Philippe de Villiers : Oui, en partie. On voit d’ailleurs bien que les pays qui ont eu le courage de lancer des réformes de structure avant nous, comme la Grande-Bretagne, se portent mieux aujourd’hui, même s’ils ont parfois commis des erreurs eux aussi.

Pourtant, il demeure que le chômage frappe l’ensemble de l’Europe, et qu’à cette situation il doit bien y avoir une ou plusieurs explications générales. L’une d’entre elles tient selon moi à une conception erronée du libre-échange. L’idée même du Marché commun, donc la protection de nos industries, a été abandonnée…

Le Figaro : La France est quand même le 4e exportateur mondial…

Philippe de Villiers : Les statistiques du commerce extérieur sont fausses. D’ailleurs, M. Arthuis l’a reconnu récemment. Mais revenons aux causes du chômage. Outre le libre-échangisme et le monétarisme, la cause majeure du chômage tient au fait que cette majorité n’a pas rompu avec le socialisme. Au contraire, elle en a rajouté : voyez la retraite à 55 ans pour les routiers. Écoutez le discours de la loi Robien sur le partage du travail. Tout cela est typiquement socialiste.

Les deux sphères de l’activité économique en France – la sphère publique et la sphère privée – sont dans un déséquilibre croissant. Il y a 20 ans, il y avait 6 millions d’actifs dans l’industrie en France et 4 millions d’agents publics, toutes catégories confondues. Aujourd’hui, il y a 4 millions d’actifs dans l’industrie et 6 millions d’agents publics. Il faut avoir le courage de dire – Alain Juppé ne l’a pas eu – que si l’on veut redresser la situation économique du pays et retrouver le chemin de l’emploi, il faut rééquilibrer le système. Il faut privilégier la sphère marchande, qui est seule capable de générer plus de richesse, d’emplois et de pouvoir d’achat.

Le Figaro : Et tailler dans la « mauvaise graisse » …

Philippe de Villiers : Je n’aime pas ce terme péjoratif et qui culpabilise beaucoup de gens consciencieux. Cependant, il faut gérer de façon plus rigoureuse nos dépenses publiques en comprimant les dépenses de fonctionnement. Tout d’abord en réduisant les effectifs et en supprimant, en cinq ans, un million de postes d’agents publics par le non-remplacement de ceux qui partent à la retraite. Ensuite, en révisant le statut des agents publics. Pour introduire la notion de récompense et de productivité. Pour rétablir l’équilibre, il faut aussi baisser les prélèvements et casser les monopoles.

Le Figaro : Quels monopoles « casseriez »-vous ?

Philippe de Villiers : Il y a aujourd’hui quatre types de monopoles à démanteler en France : le monopole de l’école, le monopole de la Sécurité sociale, le monopole syndical et le monopole des services publics. Prenons l’exemple de l’école : tous les pays qui ont retrouvé la croissance de l’emploi, même s’il s’agit d’emplois précaires, comme aux États-Unis, ont révolutionné l’école. Pas la France !

Le Figaro : Vous trouvez le Gouvernement beaucoup trop prudent ?

Philippe de Villiers : M. Bayrou publie des livres pendant que l’école cesse d’apprendre aux enfants à lire et à écrire. Jamais la situation de l’école n’a été à ce point dégradée, et jamais le ministre n’a été aussi content de lui.

Le Figaro : Que feriez-vous pour « révolutionner » l’école ?

Philippe de Villiers : Tout d’abord, je constate que M. Bayrou, comme ses prédécesseurs, s’est trompé de priorité : ce n’est pas 80 % de bacheliers qu’il faut souhaiter, mais 100 % de gens formés. De plus, l’école de François Bayrou et de ses prédécesseurs n’apprend plus la France. Les jeunes de NTM disaient dans vos colonnes, il y a quelques jours : « La France, pour nous, n’a aucun sens. » Je veux une école qui abandonne toute idée de multi-culturisme ; je veux une école où les disciplines de base, telles que le respect d’autrui, l’instruction civique, l’instruction morale et surtout l’histoire de France, soient à nouveau enseignées.

Le Figaro : Et vous faites flotter le drapeau français sur les écoles…

Philippe de Villiers : Je voudrais qu’il flotte plutôt dans les cœurs.

Le Figaro : Là s’arrête votre « révolution » ?

Philippe de Villiers : Non. Car l’école prépare aussi à des métiers. Aujourd’hui, huit métiers sur dix que choisiront plus tard les élèves qui entrent en sixième ne sont pas inventés, puisque 80 % des produits que nous consommerons en 2010 n’existent pas. Ce qui veut dire que l’école, par vocation, fabrique des prototypes et prépare à des métiers prototypes. Or, jamais nous n’avons eu une école aussi monopolistique, jamais nous n’avons eu un tel mastodonte bureaucratique.

C’est la dernière banquise soviétoïde du monde, avec Cuba. Alors que les futurs diplômés seront assembleurs de technologies, romanciers télématiques interactifs, tous métiers qui n’existent pas encore aujourd’hui, on continue à créer des lycées professionnels de la chaudronnerie ! Chaque fois qu’un besoin prototype apparaît, il faut créer une école prototype, qui ne durera pas forcément tout le temps. J’ai fait cette expérience en Vendée en créant une dizaine d’écoles universitaires d’un nouveau type. 95 % des élèves qui sortent de ces écoles à Bac + 2, + 3, + 4, ont un travail dans les six mois, dans toute la France et dans toute l’Europe, avec des promotions qui sont de plus en plus nombreuses.

Le Figaro : La grande question reste celle de la sélection. Mais, dès qu’un pouvoir, quel qu’il soit, s’y attaque résolument, tout explose !

Philippe de Villiers : On ne peut réformer l’enseignement qu’en libérant les initiatives. Je propose de le faire par l’expérimentation. Je propose tout simplement que le pouvoir choisisse une région de droite, une région de gauche, et leur donne la possibilité de garantir, pour les familles et les entreprises, de manière expérimentale, pour cinq ans, la liberté de créer des écoles. Naturellement, sous le contrôle de l’État. On va alors avoir une floraison de nouvelles écoles répondant à de nouveaux besoins professionnels. La France est le seul pays qui n’ait pas développé son enseignement professionnel, et dont l’apprentissage soit à ce point atrophié. Cette liberté va favoriser l’émulation qui manque tant à l’Education nationale, elle va redonner le sens de la compétition.

Le débat sur la liberté de l’école a mis un million de gens dans la rue il y a douze ans. Depuis, on a disposé une couverture ignifugée sur le volcan, et toutes les semaines on trouve un revolver dans un cartable !

Le Figaro : Quand on parle sélection, on pense plutôt à l’université. Comment la voyez-vous dans l’enseignement supérieur ?

Philippe de Villiers : Quand il n’y a pas de sélection à l’université, la sélection sociale tient lieu de sélection. N’oublions pas qu’un étudiant sur trois sort de l’université sans diplôme : c’est un formidable gâchis économique, humain et social.

Aujourd’hui, toutes les filières qui marchent, comme l’enseignement professionnel, par les IUT notamment, les grandes écoles, sont sélectives. Il faut donner aux universités la liberté de créer de nouvelles filières d’enseignement supérieur dans les nouveaux métiers, et d’organiser toutes les formes de rapprochement avec les entreprises dans leur bassin d’emploi.

Le concept d’avenir, c’est la petite école universitaire de trois cents à cinq cents étudiants, dans une petite ville, alors qu’aujourd’hui on pense uniquement à la grande université monopolistique, dirigée depuis Paris, dans les campus impersonnels post-soixante-huitards. Prenez l’exemple de l’Institut des métiers de l’eau et de l’environnement : il est installé dans une commune de mille habitants.

Le Figaro : Tous les ministres de l’Education nationale, même les plus à gauche, peuvent caresser les mêmes rêves. Mais la moindre réforme provoque une explosion…

Philippe de Villiers : Il ne faut pas s’engager dans une réforme parlementaire, sur le plan national. Il faut explorer d’autres voies. Celle du référendum, promise par Jacques Chirac pendant sa campagne : la grande corporation des professeurs aura beau se mettre dans la rue, on ne pourra rien contre le peuple. Celle, aussi, de l’expérimentation. Il n’y a aucune expérimentation pédagogique en France, contrairement à tous les pays étrangers. On ne peut donc pas savoir quels sont, par exemple, les méfaits de la méthode globale, puisqu’il n’y a pas d’autres expérience. Si l’on adoptait ce principe de l’expérimentation à tous les niveaux, on rendrait l’espoir aux enseignants et aux familles.

Le Figaro : Venons-en à l’emploi. Si le chômage est si élevé en France, n’est-ce pas parce que, par peur ou paresse intellectuelle, la classe politique, vous compris, refuse d’aborder les vrais problèmes ?

Philippe de Villiers : C’est le Gouvernement qui refuse d’aborder les vrais problèmes. M. Juppé a poursuivi la politique sociale-démocrate commencée il y a vingt ans, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, et qui a fait monter les prélèvements obligatoires de 37 à 45,5 % du produit intérieur brut. C’est-à-dire, 500 milliards de plus qu’en Allemagne, alors que cette dernière a dû digérer le coût de la réunification. Sans parler du Japon et des États-Unis.

Ces 500 milliards représentent le coût de notre immobilisme. En France, les dépenses collectives atteignent 55 % du PIB, ce qui veut dire que la moitié du PIB est « captée » par la sphère publique. Nous détenons le triste record des pays industrialisés. Est-ce pour autant que les Français bénéficient d’une école, d’une justice ou d’un hôpital de meilleure qualité ?

Le Figaro : Sur le plan des prélèvements obligatoires, l’Allemagne est en train de nous rattraper…

Philippe de Villiers : Je n’en suis pas sûr. Car pour baisser les prélèvements obligatoires, tout en maintenant les déficits, elle a fait des coupes claires de 160 milliards de francs dans son budget. La France, de 18 milliards seulement… Nous restons toujours en social-démocratie. Résultat : en matière d’emploi, les réformes relèvent encore du traitement social du chômage, non d’un traitement économique, qui, seul, permettrait de créer des emplois. Car la recette est maintenant bien connue : moins les dépenses publiques sont élevées, moins il y a d’impôts et de cotisations à payer, plus il y a de revenus et de richesses à partager, donc plus d’emplois à créer.

Le Figaro : Qu’est-ce ça veut dire, le traitement économique du chômage ?

Philippe de Villiers : C’est repartir sur les principes clés d’une économie libérale : l’égalité, la concurrence, l’incitation au travail et à l’épargne.

Le Figaro : Qu’entendez-vous par égalité ?

Philippe de Villiers : Qu’il s’agisse des retraites ou des conditions de travail, la France est divisée entre deux mondes opposés.

L’un, protégé, a tous les avantages ; l’autre, exposé, prend tous les risques et doit supporter la charge des « protégés ». D’où le découragement et l’asphyxie de la sphère productive.

Le Figaro : Voulez-vous dire qu’il faut aligner le secteur privé sur le secteur public ?

Philippe de Villiers : Non. C’est cependant ce que vient de faire le Gouvernement Juppé avec les chauffeurs routiers, qui, pour leur retraite, ont obtenu d’être alignés sur les cheminots. Il faut au contraire aligner les conditions de fonctionnement du secteur public sur celles du secteur privé. En trois ans (1993-1995), l’Angleterre a créé un million d’emplois dans le secteur privé parce qu’elle en a supprimé 500 000 dans le secteur public. Alain Juppé a déclaré devant le congrès des maires de France qu’il fallait créer des emplois dans les collectivités locales. Eh bien, non ! On doit justement faire le contraire !

Le Figaro : Que proposez-vous, concrètement ?

Philippe de Villiers : D’une part, une politique nationale de dégonflement des prélèvements, et d’autre part une loi de plafonnement des recettes et des dépenses, qui obligerait pendant au moins cinq ans les collectivités locales à ne remplacer en moyenne qu’un sur deux des agents publics qui partent à la retraite. Voilà la seule manière de diminuer les frais de la sphère publique. Il s’agit, comme pour toutes les entreprises, de diminuer la masse salariale. Donc, de réduire le nombre de postes. Si l’on veut réduire la masse salariale sans licencier, il ne reste qu’un moyen : ne pas remplacer ceux qui partent à la retraite.

Le Figaro : C’est bien joli, mais la France a aussi besoin d’enseignants, d’infirmiers ou de policiers !

Philippe de Villiers : Bien sûr, mais ce qui est en cause, c’est avant tout le statut de la fonction publique. Une révision de ce statut permettrait d’avoir des agents publics plus motivés et moins nombreux ; on revaloriserait ainsi certaines professions. À titre d’exemple, un professeur d’université pourrait travailler six heures par jour plutôt que huit heures par semaine. Par ailleurs, si l’on supprime deux postes sur trois au ministère de l’Agriculture ou dans les sous-préfectures, la France continuera de tourner. Elle tournera même mieux qu’aujourd’hui. Même chose si nos feuilles de paie font demain cinq lignes, comme en Angleterre, et non plus trente-quatre lignes, comme maintenant chez nous. Car en multipliant les procédures, la suradministration asphyxie le secteur privé. Je pense qu’il faut supprimer l’École nationale d’administration et organiser une sorte de « tour extérieur » pour les entrepreneurs du privé dans la sphère publique elle-même, pour diriger et faire bouger l’administration.

Le Figaro : Vous croyez aussi à la concurrence. En ces temps de crise et d’insécurité sociale, peut-on aller plus loin ?

Philippe de Villiers : Oui. Prenons l’exemple du plan Juppé de réforme de la Sécurité sociale. Il fallait faire comme en Allemagne ou aux Pays-Bas, c’est-à-dire introduire la concurrence entre les caisses et donner aux Français la liberté de choisir leur caisse d’assurance-maladie.

Plutôt que d’introduire un mode de gestion qui ressemblerait à ce qui se fait dans le secteur privé, on a fait le contraire, et en plus, au lieu de confier la gestion des caisses aux assurés sociaux, qui auraient joué la transparence, on a livré définitivement les clés des caisses aux syndicats, bureaucratisant davantage encore le système. C’est vrai aussi bien pour l’hôpital, qui souffre du « budget global », que pour les médecins, auxquels on impose désormais des « quotas ». Résultat : la santé est toujours contingentée et socialisée.

Le Figaro : Si la situation de l’emploi en est là, n’est-ce pas surtout à cause des rigidités du marché de l’emploi, que Raymond Barre est à peu près le seul homme politique à oser mettre en question ?

Philippe de Villiers : Il n’est pas le seul, mais il faut bien voir dans quel contexte on parle de flexibilité. Ici, le contexte est aussi important que le discours. Dans un cadre libre-échangiste, en effet, la flexibilité risque fort de signifier la régression, et je ne puis m’y associer.

Au contraire, dans le cadre d’un libre-échange équitable, régulé aux frontières pour éviter les dumpings de toutes sortes, alors je trouve souhaitable, moi aussi, de parler de la flexibilité du marché du travail. Dans ce cadre-là, mais seulement dans ce cas, la flexibilité n’est pas régressive, mais progressiste. Elle est aussi plus facile, parce que les gens se sentent protégés. La France continue de s’accrocher à un système de blocage où les PME sont considérées comme des institutions de bienfaisance, et non comme des lieux de production.

Il faut aujourd’hui adopter deux principes pour les entreprises : d’abord, le principe de la responsabilité individuelle, qui incite les créateurs d’entreprise à travailler, à gagner de l’argent, à faire des profits ; ensuite, le principe de la liberté contractuelle.

Il faut surtout cesser de décourager l’initiative individuelle et « récompenser » ceux qui produisent des richesses, en abaissant fortement l’impôt sur le revenu. En plus d’encourager les entreprises, il faut encourager les hommes qui les font vivre.

On a connu jusqu’à maintenant d’abord la délocalisation des capitaux, puis la délocalisation des entreprises, il y aura bientôt la délocalisation des hommes. Il faut donner aux gens l’« envie » de travailler en France, en réformant notre système de prélèvement fiscal et social si dissuasif !

Le Figaro : Mais si vous réformez, vous vous heurtez aux habitudes, vous provoquez fatalement des conflits !

Philippe de Villiers : Tout pouvoir qui s’installe connaît son épreuve de vérité. C’est l’histoire du cheval qui teste son cavalier. Reagan a eu sa grève des aiguilleurs, Thatcher sa grève des mineurs, qui a duré plus d’un an. L’un et l’autre ont gagné. Si le pouvoir garde l’habitude de reculer devant l’obstacle, le pays ne pourra pas être réformé, parce qu’il ne sera pas gouverné. On ne gouverne qu’avec l’autorité. L’État ne sert qu’à ça. Or, devant les attentats corses, les barrages filtrants, l’agitation des banlieues et le terrorisme des bonbonnes à clous, on a le sentiment que l’État est impuissant.

Il est urgent, aujourd’hui, de repenser l’État, pour retrouver la nation et la liberté. C’est ce que je m’efforce de faire. Je me considère beaucoup plus comme un proposant que comme un opposant. Je suggère un certain nombre de révolutions de bon sens qui permettraient de remettre la France sur la voie de l’initiative, de la responsabilité et du renouveau.