Interviews de Mme Ségolène Royal, ministre déléguée à l'enseignement scolaire, à RTL le 12 mai 1998 et dans "Paris-Match" le 14, sur le comportement des jeunes face à la violence à la télévision, le rôle d'éducation morale de l'école et notamment l'introduction de l'éducation civique de la maternelle à la terminale, le rôle des parents dans l'éducation des enfants, et la situation d'inégalités scolaires et sociales en Seine-Saint-Denis.

Texte intégral

RTL -  mardi 12 mai 1998

Q. Est-ce que vous estimez que la télévision, dont on sait qu’elle est source de violence pour certains enfants, prend suffisamment de précautions ?

R. Je ne crois pas. Je pense que le CSA a fait beaucoup de déclarations et de rapports et n’est pas beaucoup passé aux actes. Je dirais même que sa signalétique, parfois, a servi de prétexte justement pour passer des films violents avec la bonne conscience qu’il y avait une signalétique - que d’ailleurs les parents ne comprennent plus, puisque à chaque fois qu’un film passe avec une signalétique, comme le sens de cette petite accroche n’est pas reprécisé, les parents ne savent plus ce qu’elle signifie. Je pense que, d’une façon générale, ce que vous venez de décrire dans l’actualité, ces actes atroces commis entre jeunes, montrent qu’il y a une montée de l’agressivité, c’est clair, que les adolescents maîtrisent de moins en moins leurs pulsions et qu’ils n’ont pas bénéficié de l’éducation qui leur permet justement l’apprentissage de cette maîtrise des pulsions et que tout ce qui suscite le passage à l’acte - et en particulier les films violents ou les jeux vidéo violents - ne trouve plus de résistance puisque l’adolescent n’a pas en lui-même les forces qui lui permettent de résister et d’émettre un jugement sur ce qu’il voit. Par conséquent il y a des passages à l’acte qui détruisent bien évidemment les victimes et aussi les auteurs des faits.

Q. Vous avez annoncé une série de mesures pour mieux vivre ensemble le civisme. On a déjà entendu dire qu’il s’agissait d’une version moderne de la leçon de morale. Est-ce comme cela qu’il faut voir les choses ?

R. Peut-être, oui, pourquoi pas ! Je crois qu’il ne faut pas reculer devant les mots. Je pense que l’école dans les années passées, dans les décennies passées, assumait un rôle d’éducation morale, qu’elle l’a petit à petit abandonné dans les années 70 et qu’elle doit le reconquérir. Je crois que vraiment sans complexes l’école publique doit reconquérir l’apprentissage de la morale laïque, en revenir à des choses élémentaires, et cela dès l’école maternelle. Je suis convaincue que, si dès le plus jeune âge, l’école réussit à retransmettre un certain nombre de règles de vie en société relatives à l’apprentissage du métier d’élève tout simplement, de respect mutuel, de politesse, de maîtrise de l’agressivité verbale, de protection de son cadre de vie, etc. - plein d’exemples peuvent être tirés de ces initiatives citoyennes -, à ce moment-là nous aurons des adolescents qui maîtriseront leurs pulsions et qui s’inséreront mieux dans la société.

Q. Vous dites : ne pas reculer devant les mots. Mais ne faut-il pas aller plus loin vu la gravité de la situation ?

R. Bien sûr. Il faut passer aux actes, c’est pourquoi j’ai lancé ces initiatives citoyennes, parce que je crois qu’au-delà des discours, il faut des actes. Donc j’ai demandé à toutes les écoles - les écoles primaires, les collèges et les lycées - d’engager des actions concrètes qui culminent au cours de cette semaine nationale. J’étais tout à l’heure dans la banlieue lyonnaise dans un lycée professionnel, et j’ai assisté à une assemblée générale de lycéens autour des phénomènes de violence. Ils se sont exprimés sur la façon dont ils ressentaient la violence dans leur établissement scolaire ; et surtout ils ont émis des propositions pour faire reculer cette violence, pour mettre les adultes aussi devant leurs responsabilités, pour établir un contrat de droits et de devoirs, pour qu’enfin l’école puisse reconquérir ce climat de sérénité sans lequel elle ne peut pas transmettre des connaissances. C’est dire à quel point c’est important !

Q. Un magistrat du Val-de-Marne, dans la presse ce matin, estime qu’on achète la paix sociale, qu’on achète les jeunes, les voyous avec les emplois-jeunes en leur offrant, par exemple, je cite : « des emplois d’animateurs de quartier alors que l’on sait que ce sont des dealers. »

R. Ça il vaudrait mieux éviter, en effet. Je crois qu’il faut être prudent sur le choix des jeunes qui encadrent les autres jeunes. Cela dit, il peut exister quelques erreurs - sur 40 000 emplois-jeunes ce n’est pas anormal qu’il y ait quelques erreurs -, mais je crois au contraire que les emplois-jeunes font partie aussi de l’éducation citoyenne. Moi, je vois dans les collèges ou les lycées, des enfants, des adolescents qui ne comprennent plus le sens de l’école, qui me disent : « Mais mon grand frère a eu le baccalauréat, il est au chômage. A quoi cela sert-il que je travaille ? » Donc l’école doit redonner le sens de l’effort, le sens de l’avenir, un projet d’avenir. Et donc il faut donner aux jeunes aussi des images d’adultes valorisantes.

Q. J’allais vous dire le rôle des parents alors ?

R. Le rôle des parents, quand ils ne sont pas là, le rôle des éducateurs, le rôle aussi des réseaux de solidarité dans les quartiers. Je pense en particulier aux femmes seules qui élèvent de grands adolescents et qui sont souvent en difficulté par rapport à eux. L’école est prête à faire ce travail là à condition que tout le monde s’y mette. Vous citiez la télévision à l’instant, elle doit aussi s’y mettre pour donner des images de héros valorisants aussi. Et puis, très concrètement, pour que les cours d’éducation civique soient respectés - ce qui n’est pas souvent le cas -, je vais intégrer dans le brevet des collèges une épreuve d’éducation civique.

Q. Dès 99 ?

R. Dès 99, ce qui fait que les cours seront respectés, que dès l’école maternelle le programme d’éducation civique sera précisé - à l’école élémentaire également - autour des valeurs fondamentales toutes simples de liberté, d’égalité et de fraternité que je veux voir d’ailleurs réinscrites dans les entrées des écoles.

Q. Un mot sur les prochaines assises, en juin, des zones d’éducation prioritaires. Sera-t-il question d’accélérer et améliorer les conditions des carrières des enseignants qui travaillent dans les quartiers difficiles

R. Je le souhaite, et un certain nombre de mesures sont actuellement en préparation. Ils accompagneront ce que j’appelle les contrats de réussite dans chaque réseau d’éducation prioritaire pour que les enseignants qui y viennent, qui s’y dévouent et sur lesquels repose la réussite scolaire des élèves en difficulté puissent voir, par exemple, accélérer leur carrière, puissent bénéficier de temps de respiration, puissent aussi voir accorder à l’établissement scolaire un temps de travail collectif pour mettre en place le projet. Je crois surtout que l’on va recentrer la pédagogie sur l’apprentissage des savoirs de base pour que les élèves qui arrivent en sixième sachent parfaitement maîtriser l’expression orale, l’écriture et la lecture - c’est fondamental - et renforcer, là aussi, l’éducation civique et citoyenne.

PARIS-MATCH - 14 mai 1998

Paris Match : Une énième réforme sur les lycées. Cette annonce par Claude Allègre sera-t-elle la bonne ?

Ségolène Royal : Une soif d’éducation apparaît dans la consultation des lycéens lancée par Claude Allègre : apprendre, mais surtout comprendre. Là où il y a du mépris, les lycéens veulent qu’il y ait du droit. Le métier d’enseignant est devenu plus difficile face à cette question des jeunes : ce que vous nous apprenez peut-il nous aider à trouver une place dans la société ? Renforcer les exigences de qualité plutôt que de quantité, définir le socle de culture commune, développer les capacités de réactivité et de relations humaines : pour cela, l’emploi du temps des lycéens doit être moins lourd. Et les enseignants doivent bénéficier de temps pour le travail par groupes dans la classe et pour le projet d’établissement.

Paris Match : Comment expliquez-vous que la situation en Seine-Saint-Denis ne s’arrange toujours pas, malgré les efforts déployés ?

Ségolène Royal : La prise de conscience d’un destin commun a déclenché un mouvement qui revendique à juste titre l’égalité devant le droit à l’éducation. Cela a suscité une grande vague d’espoir alors que, au cours des années récentes, l’indifférence a pesé lourdement sur la dégradation. Il faut maintenant reconquérir la confiance par un travail de fond dans chaque école, collège, lycée. Dès cette semaine, je participe au forum ZEP de l’académie de Créteil et, au mois de juin, au forum ZEP de Seine-Saint-Denis.

Paris Match : Le syndrome Seine-Saint-Denis peut-il s’étendre à d’autres départements ?

Ségolène Royal : Il y a, en Île-de-France et dans les grandes villes, des secteurs qui connaissent les mêmes difficultés. Je pense à l’académie de Versailles, où le recteur a déjà mis en place un certain nombre de moyens. Dans l’ensemble du pays, je suis chargée de relancer la politique des ZEP pour donner plus à ceux qui ont le moins et redéfinir les priorités pédagogiques. Je fais actuellement l’état des lieux, région par région. Dès la rentrée prochaine, nous pourrons appliquer un renforcement des moyens dans les réseaux d’éducation prioritaire et y reconnaître la difficulté particulière du métier de chef d’établissement et de professeur, par des mesures d’accélération de carrière, par des actions de formation, par des projets de réussite scolaire. C’est pour cela que les assises nationales des ZEP se déroulent les 4 et 5 juin à Rouen.

Paris Match : Il se pose un problème encore tabou dans les banlieues : un nouvel « apartheid » est en train de se créer, avec, d’un côté, les écoles avec une forte majorité d’enfants d’origine étrangère et, de l’autre, les enfants qui fuient vers des écoles privées. Que faire pour freiner ce phénomène ?

Ségolène Royal : Il faut rester prudent. La vraie question est celle de la mixité sociale. Il y a toujours eu des quartiers plus pauvres avec des handicaps culturels et sociaux. La scolarisation précoce, dès 2 ans, et le partenariat de l’école avec la famille sont des premières réponses. Il faut mettre l’accent sur l’acquisition des langages : l’expression orale, la lecture et l’écriture. Enfin, il faut renforcer l’éducation civique.

Paris Match : Les violences à l’école sont en constante progression. C’est tout de même inquiétant, non ?

Ségolène Royal : Il faut d’abord distinguer les formes d’agression. Ce ne sont pas forcément des actes lourds, mais les gestes répétés d’incivilité qui font régner un climat d’insécurité : les insultes, les crachats, les violences verbales, les dégradations sur les voitures des enseignants. La montée de l’agressivité concerne toutes les villes, tous les quartiers, tous les milieux sociaux, et les filles comme les garçons. C’est une mutation de la société qu’il faut savoir regarder en face, mais personne n’y a été préparé, ni les professeurs ni les parents. Les enfants sont élevés sans tabous et je crois que c’est une erreur ; il faut des interdits pour grandir. La crise de la famille, la télévision les projettent dans des problèmes qui dépassent leur maturité. Ils ont alors une vision négative du monde des adultes et, par conséquent, ne peuvent plus les respecter. Par exemple, les assistantes sociales s’inquiètent d’un nouveau fléau : celui de la circulation de cassettes pornographiques, lamentablement validées par la télévision. Face à ces programmes dégradants pour la dignité humaine, quelle image peuvent-ils avoir du monde des adultes, et des femmes en particulier ? Parlons aussi du grave problème des violences sexuelles entre adolescents et des grossesses précoces qui augmentent parce que les jeunes filles ne savent pas dire non, sous la pression du groupe, à des relations sexuelles contraintes. Les jeunes n’ont plus de points de repère. Il faut avoir le courage de leur en donner. A commencer par le respect du corps.
J’ai donné des instructions afin que, dès l’école maternelle, on apprenne que « mon corps et le corps des autres ne sont pas des jouets ».

Paris Match : Qui doit donner ces repères, l’école ou les parents ?

Ségolène Royal : C’est la société toute entière. L’école est prête à le faire, à condition d’être relayée à l’extérieur par les parents et par les médias. Au risque de paraître ringarde, j’estime que l’on ne peut pas rire de tout. On n’a pas le droit de rire ni du viol ni du crime. Pour beaucoup de jeunes, la télévision est le seul accès à la culture. Les parents ont un devoir d’autorité sur leurs enfants. Je sais d’expérience que ce n’est pas simple. Il y a trop d’enfants qui font ce qu’ils veulent. L’école ne peut pas se substituer aux parents, mais elle peut les mettre devant leurs responsabilités.
Les adolescents ont changé : grands par la taille, ils font oublier qu’ils restent des enfants en attente de conseils. Les plus perdus sont ceux qui n’entendent jamais de paroles d’estime et d’encouragement, parce que les parents eux-mêmes sont noyés sous leurs problèmes. Être directif avec un enfant, c’est l’aimer. Être parent, c’est le métier le plus difficile qui soit, alors qu’il n’existe aucune formation professionnelle ! Et cela s’apprend tôt. Je travaille actuellement à une réforme de l’éducation sexuelle pour y intégrer le futur rôle de parent, pour apprendre le respect de l’enfant et le sens des responsabilités envers lui. Je suis favorable à une campagne nationale pour l’éducation parentale. Le chômage et l’exclusion aussi rongent le lien familial.
Des aînés se substituent à des parents qui ne se lèvent plus. Les infirmières scolaires me signalent des cas de petits qui arrivent en classe en pyjama ! Je vais encourager des projets d’écoles de parents dans les quartiers et refonder un partenariat avec les parents, dont la Semaine nationale des parents de l’école du 11 au 16 mai, que j’ai créée, constitue la première étape.

Paris Match : Quand un enfant fait entrer une arme à l’école, qui est responsable : les parents ou les enseignants ?

Ségolène Royal : Comment un enfant est-il en situation de détenir une arme ? C’est souvent parce qu’il vit dans un milieu familial où l’on joue avec des armes, y compris dans des familles sans problèmes. Je ne suis pas défavorable au contrôle des cartables, en cas de signalement. Cela ne me choque pas plus lorsqu’on vérifie les sacs à main à l’entrée des magasins. L’école doit être un lieu protégé, avec ses règles.
Nous devons leur apprendre à maîtriser leurs pulsions quand personne ne l’a jamais fait. Ni démagogie ni excès de sévérité. Les adultes doivent aussi savoir les respecter, les écouter et accepter certaines faiblesses. Car les adolescents ont droit à l’erreur, c’est la raison d’être de l’éducation.

Paris Match : Que faut-il faire des enfants délinquants ?

Ségolène Royal : Il faut retirer des collèges les élèves qui ne s’insèrent plus, qui sont exclus de collège en collège. L’ambiance de tout un établissement peut être gâchée par trois ou quatre élèves délinquants ou pré-délinquants, et les professeurs n’en peuvent plus. Je vais étendre les dispositifs des « classes relais », ces classes à part, en dehors du collège, composées d’une dizaine d’élève en échec scolaire. On les remet debout par un travail scolaire et éducatif. Il y a 60 classes de ce type aujourd’hui, je pense qu’il en faut 250.

Paris Match : Comment conciliez-vous votre fonction de ministre et celle de mère ?

Ségolène Royal : Il faut une bonne santé. Le mercredi, je m’efforce de rester plus longtemps avec eux et je rentre après la séance de l’Assemblée nationale. Mais surtout, pendant les vacances, nous sommes tous ensemble. Jamais François [Hollande] et moi ne partons sans eux, cela nous crèverait le cœur de nous amuser sans nos enfants. Lionel Jospin m’a même permis de manquer un Conseil des ministres pour partir avec eux. En fait, en dehors du travail, ils sont notre seule occupation et notre seul plaisir. Le plus compliqué, c’est de leur donner à chacun un temps particulier, personnalisé et de qualité. Leur père est aussi très présent. Nous sommes très proches de nos enfants, nous restons très vigilants aux signaux qu’ils peuvent émettre lorsque cela ne va pas. Ils ont toutefois la chance d’être quatre et ne sont jamais seuls. Mais aucune carrière ne vaut le sacrifice de ses enfants.