Interview de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation à France-Info le 5 juin 2019, sur la mixité sociale dans les grandes écoles et la réforme de l'ENA.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
L'info ce matin, c'est également le gouvernement qui veut ouvrir les portes des grandes écoles dans la foulée de la réforme de l'ENA. Ce sont désormais HEC, Polytechnique, Normale Sup ou encore l'Essec qui y sont priés de faire de la place à d'autres profils d'étudiants et surtout à plus de mixité sociale. Bonjour Frédérique VIDAL.

FREDERIQUE VIDAL
Bonjour.

MARC FAUVELLE
Vous êtes la ministre de l'Enseignement supérieur. C'est vous qui venez d'ouvrir ce chantier. Qu'est-ce qui ne va pas aujourd'hui dans ces grandes écoles ?

FREDERIQUE VIDAL
En fait ce que nous disent les directeurs même de ces grandes écoles, c'est qu'ils ont besoin de plus de diversité au sein de leurs étudiants de façon à ce que les jeunes qui sont formés dans ces écoles ressemblent plus à notre pays et à notre société.

MARC FAUVELLE
Il y a un chiffre qui est particulièrement frappant : la proportion d'élèves boursiers dans l'enseignement supérieur. On est environ à 40 % d'élèves boursiers. A Polytechnique par exemple, on est à 11 %. Est-ce qu'il faut mettre en place des quotas ?

FREDERIQUE VIDAL
Alors moi, j'ai demandé aux écoles de faire des propositions sur ce qui leur paraissait important pour augmenter cette diversité et maintenir le niveau d'excellence qui fait que ces écoles sont reconnues dans le monde entier. Donc c'est à elles de faire ces propositions. Moi je n'exclus rien.

MARC FAUVELLE
C'est une possibilité, les quotas de boursiers ?

FREDERIQUE VIDAL
Oui. La loi orientation et réussite des étudiants de l'an dernier a introduit des quotas de boursiers dans les classes préparatoires déjà, ce qui nous permet d'avoir au sein des classes préparatoires 28 % de boursiers. C'est déjà une façon évidemment d'élargir le vivier et d'avoir des jeunes beaucoup plus divers qui peuvent accéder aux concours.

MARC FAUVELLE
Frédéric THIRIEZ, qui est lui chargé de la réforme de l'ENA et qui était à votre place avant-hier sur Franceinfo, disait qu'il n'excluait pas, lui, de faire de la discrimination positive. Est-ce que c'est également votre cas ?

FREDERIQUE VIDAL
Une fois de plus, moi j'ai demandé des solutions pragmatiques qui permettent que l'on sorte d'un discours que l'on entend depuis de très nombreuses années sur ce besoin de diversité et qu'on arrive à ce que, effectivement, on observe cette diversité simplement. On ne se contente pas de regretter qu'elle n'existe pas. Donc une fois de plus, tout est ouvert, c'est sans tabou. Ce sont des propositions qui devront être évidemment ambitieuses puisque l'objectif, et nous en avons parlé avec Frédéric THIRIEZ, c'est vraiment de faire en sorte qu'aussi bien dans la haute Fonction publique que dans les cadres des grandes entreprises ou, de façon générale, dans les différents emplois à l'issue de ces écoles, il y ait plus de la diversité.

MARC FAUVELLE
Frédérique VIDAL, vous entendez sans doute ces derniers jours les réticences déjà de la part de certaines de ces écoles. Voilà ce que dit par exemple François BOUCHER, le directeur général de Polytechnique.

FRANÇOIS BOUCHER, DIRECTEUR GENERAL DE POLYTECHNIQUE
Quand j'entends parler de quotas, quand j'entends parler de fixer des objectifs d'ores et déjà, je pense qu'il faut bien regarder de quoi on parle. On peut créer de nouvelles voies. Après, j'insiste beaucoup sur le fait que toute voie à créer devra quand même préserver la sélectivité et l'excellence.

MARC FAUVELLE
Vous les entendez les réticences là, c'est clair.

FREDERIQUE VIDAL
Bien sûr mais nous avons échangé évidemment avec les directeurs de ces écoles avant que je leur confie cette mission et bien sûr j'entends ce besoin d'excellence. Je ne leur demande pas de baisser leur niveau d'exigence, je leur demande de diversifier les profils dans leurs écoles. Je ne pense pas que l'excellence académique soit liée à une quelconque origine sociale.

MARC FAUVELLE
Il y a une épreuve, Frédérique VIDAL, qui est souvent décriée, c'est celle de culture g��nérale qui est parfois un vrai mur à franchir quand on n'a pas eu la chance d'aller dans sa jeunesse au musée, au cinéma ou de lire les livres, tout simplement parce qu'il n'y a pas de livres à la maison. Est-ce qu'il faut la revoir cette épreuve ou même la supprimer pour favoriser cette mixité ?

FREDERIQUE VIDAL
Ça fait partie des pistes qui ont été évoquées avec les directeurs, d'avoir des voies d'accès qui puissent être différentes, d'avoir aussi des enseignements qui puissent être adaptés à cette diversité. Parce qu'évidemment, l'objectif c'est d'avoir des jeunes qui soient aussi bien pendant leurs études. Et moi ce que me disent les étudiants de ces écoles qui viennent de milieux qui sont plus modestes, c'est que ce qui leur manque énormément ce sont les codes. Et donc ça s'apprend aussi, le savoir-être, ce sont des choses qui s'apprennent.

MARC FAUVELLE
Vous n'avez pas fait de grande école vous ?

FREDERIQUE VIDAL
Non, je n'ai pas fait de grande école et je suis la première de ma famille à avoir le bac.

MARC FAUVELLE
Vous aviez des parents qui étaient hôteliers.

FREDERIQUE VIDAL
Mes parents étaient hôteliers, absolument.

MARC FAUVELLE
On peut réussir aussi sans faire de grande école.

FREDERIQUE VIDAL
Absolument, heureusement.

MARC FAUVELLE
Heureusement.

FREDERIQUE VIDAL
Et d'ailleurs l'objectif, c'est que chacun puisse donner son plein potentiel. Et pour ça, évidemment que l'environnement est important et il faut lutter contre l'autocensure. Et moi, c'est ce que j'entends chez beaucoup de jeunes : ce n'est pas la peine que j'essaye, ce n'est pas pour moi.

MARC FAUVELLE
Il faut dire à tous les enfants, qu'ils soient à Guéret, à Mont-de-Marsan ou ailleurs, que les grandes écoles, on peut y arriver.

FREDERIQUE VIDAL
Absolument, c'est vraiment l'objectif. C'est de la mobilité sociale, de la mobilité géographique, de la diversité sociale, de la diversité géographique.

MARC FAUVELLE
Encore un mot Frédérique VIDAL. Vous lancez aujourd'hui un programme de recherche doté de 30 millions d'euros destinés à trouver des alternatives aux pesticides. C'est-à-dire ?

FREDERIQUE VIDAL
En fait, nous avons le sujet du glyphosate et de façon plus générale ce sujet des pesticides. L'idée, c'est comment est-ce que les connaissances qui ont déjà été produites par la recherche ou celles qui pourront être produites grâce à ce plan vont nous permettre de diminuer voire d'éliminer les pesticides dans notre agriculture, tout en permettant de maintenir évidemment cette agriculture et de faire que les agriculteurs puissent toujours vivre de leur travail.

MARC FAUVELLE
C'est l'INRA notamment qui va en bénéficier ?

FREDERIQUE VIDAL
Absolument. C'est l'INRA et c'est évidemment interministériel avec le ministère de la Transition écologique et le ministère de l'Agriculture.

MARC FAUVELLE
Merci à vous Frédérique VIDAL, ministère de l'Enseignement supérieur.

FREDERIQUE VIDAL
Merci à vous.

MARC FAUVELLE
Vous étiez ce matin sur Franceinfo.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 juin 2019