Interview de M. Cédric O, secrétaire d'Etat au numérique, à Radio Classique le 18 septembre 2019, sur les efforts en faveur du développement de l'économie numérique en France.

Texte intégral

DIMITRI PAVLENKO
5 milliards d'euros mis sur la table, donc, pour développer la French Tech, c'est l'un des axes de ce plan de développement pour les champions technologiques français. Le secrétaire d'Etat au Numérique est avec nous ce matin pour en parler. Bonjour Cédric O.

CEDRIC O
Bonjour.

DIMITRI PAVLENKO
Merci d'être avec nous. C'est aujourd'hui d'ailleurs France Digitale Day, un grand raout français de la Tech européenne. Il va y avoir 4 000 entrepreneurs, des investisseurs, des penseurs aussi, et puis tout ce que la French Tech compte de talents. Hier soir, des annonces ont été faites par le président de la République, en amont de ce rendez-vous : 5 milliards d'euros donc alloués par les principaux investisseurs pour stimuler la French Tech. Alors on retient beaucoup ça ce matin dans les médias, mais il y a d'autres volets de ce plan, on va en parler. D'abord ces 5 milliards d'euros, Cédric O, est-ce que le montant d'abord est à la hauteur des attentes que vous aviez, et puis à quoi cet argent va-t-il servir ?

CEDRIC O
Alors, je pense que c'est le point le plus essentiel. Il faut revenir sur pourquoi on fait tout ça. Un chiffre : l'âge moyen d'une entreprise du CAC 40, c'est plus de 100 ans, l'âge moyen d'une entreprise du Nasdaq, donc le marché de nouvelles technologies américaines, c'est 20 ans. La dernière introduction en Bourse d'une entreprise technologique française, à Paris, de plus d'un milliard d'euros, c'est de DASSAULT SYSTEMES en 1996.

DIMITRI PAVLENKO
Ça remonte déjà, plus de 20 ans.

CEDRIC O
Je trouve que ça dit tout, de ce que nous n'avons pas réussi à faire. Depuis 1996, ont émergé tous les géants technologiques américains et chinois qui aujourd'hui dominent nos vies, créent de l'emploi etc. Juste un autre chiffre. Dans les dernières années, la technologie aux Etats-Unis c'est entre un tiers et la moitié des créations nettes d'emplois, et donc, quand on fait des efforts pour la French Tech, quand on veut développer nos start-up, ce n'est pas pour la beauté du geste, c'est parce que derrière c'est le combat pour les emplois et pour la souveraineté. Et donc je reviens au sujet que vous évoquiez, pour leur permettre de se développer, pour faire émerger des champions technologiques qui demain seront capables de se battre à armes égales avec leurs concurrents américains et chinois, il y avait un sujet, enfin il y a toujours un sujet particulier dans l'écosystème français, qui est la capacité à les financer et à mieux les financer, notamment pour les faire grandir…

DIMITRI PAVLENKO
Les fameux late stage, c'est-à-dire ces grands tours de table…

CEDRIC O
Exactement.

DIMITRI PAVLENKO
... pour aller chercher la croissance à l'international.

CEDRIC O
Alors, si on rentre dans le détail, il y a deux sujets, il y a les très gros tours de table, on voit qu'aujourd'hui en fait, la manière dont ça se passe c'est que les entreprises lèvent plusieurs centaines de millions d'euros pour écraser la concurrence. Donc si on veut que nos entreprises puissent se battre contre les Américains, il faut qu'elles puissent lever la même chose, plusieurs centaines de millions d'euros. Et puis enfin il y a la question d'un marché financier, la force de l'écosystème américain, la force de l'écosystème anglais, c'est la présence d'un marché financier qui est favorable à l'introduction en Bourse de ce genre de start-up, et donc nous voulons également structurer, ça fait partie des annonces du président de la République, un marché financier qui permet à ces entreprises de grandir et de se battre à armes égales.

DIMITRI PAVLENKO
Alors, 5 milliards d'euros, tout ce qui a été annoncé hier c'est dans le prolongement d'un rapport qui a été rendu en juin par Philippe TIBI, qui est professeur de finance à Polytechnique, lui préconisait la mise en place sous 3 ans d'une dizaine de fonds d'un milliard d'euros, vraiment de fonds de capital investissement, plus un fonds Global Tech, piloté par une institution publique, BPI France par exemple, à 10 milliards d'euros. Je fais le calcul, lui il pense que la masse critique c'est 20 milliards d'euros. On en est au quart, là en fait.

CEDRIC O
Alors, première chose, c'est que dans le contexte français, déplacer 5 milliards d'euros pour la plupart des financements privés vers le financement de l'économie et de la technologie, ce n'est pas anecdotique, c'est même très significatif. La deuxième chose c'est que ce n'est que le début de l'histoire. Notre estimation c'est que ces 5 milliards d'euros vont venir attirer des capitaux étrangers et vont structurer tout un écosystème de financements qui ira beaucoup plus loin.

DIMITRI PAVLENKO
Je croyais que le but c'était justement de, comment dire, d'enlever cette perfusion de la Tech française aux capitaux étrangers, essentiellement anglo-saxons.

CEDRIC O
Non, je pense qu'il faut être très pragmatique sur le sujet. Aujourd'hui, le principal problème c'est que nos entreprises puissent lever le maximum de fonds, le plus vite possible. Il faut qu'il y ait des fonds français, il faut qu'il y ait des fonds étrangers. Si on veut être un écosystème de niveau international, qui veut attaquer à ses concurrents internationaux, nous avons besoin des financements étrangers. Mais donc je reviens, les 5 milliards d'euros je pense que ce n'est que le début de l'histoire. In fine, je pense que, avec ce qu'on appelle l'effet de levier, ce sera 2, 3, 4 fois plus.

DIMITRI PAVLENKO
Pourquoi cette obsession du développement d'un capital souverain, d'un capital développement souverain ? Moi je me pose cette question parce que, on regarde aussi, il y a un pays qui marche très bien en Europe, alors certes en nombre de start-up on est devant eux, ce sont les Allemands, mais ils ont un capital investissement qui est beaucoup moins développé que chez nous et pourtant ils s'en tirent bien, ils ont 50 sociétés de la taille Skillup, c'est-à-dire capable de lever plus de 20 millions d'euros.

CEDRIC O
Je pense que c'est important, je pense que le capital a profondément une identité, et donc à la fois je pense qu'il est important que des investisseurs internationaux investissent dans les start-up françaises, mais je pense que nous devons également ancrer ces start-up ici, et donc il est important qu'il y ait des acteurs français qui soient capables de financer des start-up françaises. C'est particulièrement important dans certaines technologies critiques. Mais, surtout, ce qui est intéressant c'est que si vous voulez attirer beaucoup de financements, les investisseurs étrangers ne viennent pas si vous n'avez pas certains acteurs qui, ici, sont capables de financer. Prenez des fonds souverains comme le fonds souverain comme mon comme Mubadala ou certains acteurs importants comme Temasek de Singapour, ces entreprises cherchent à matcher, comme on dit, c'est-à-dire à mettre des tickets à un endroit où les investisseurs locaux mettent de l'argent, parce que si les investisseurs locaux mettent de l'argent, c'est que, alors il y a un intérêt à le faire. Ils ne vont pas venir tout seul. Et donc, si vous voulez attirer les investissements étrangers, paradoxalement vous avez besoin de mettre de l'argent français.

DIMITRI PAVLENKO
Les capitaux nationaux, ça permet de faire envie, en fait.

CEDRIC O
Exactement, ça permet de faire envie, et puis ça permet quand même de financer certaines entreprises qui sont particulièrement chères à nos yeux, parce qu'elles peuvent être dans certaines technologies critiques.

DIMITRI PAVLENKO
Alors justement, on va en parler de ces entreprises, c'est ce fameux Next40, dont vous allez dévoiler la liste aujourd'hui, mais pour continuer à parler de financement, quand même, quelque chose d'intéressant, parce que de l'argent on sait qu'il y en a, François VIDAL citait ces 600 milliards qui dorment sous les matelas en France, il y a aussi les 1 500 milliards de l'assurance vie. On en est où d'ailleurs de ce projet de mobilisation des Français, ces placements patriotiques dont rêve Bruno LE MAIRE ? Est-ce que ça avance, est-ce qu'il va y voir à un moment une connexion avec la French Tech ?

CEDRIC O
Alors, il y a déjà, quand on regarde, notamment sur l'assurance vie, on voit que ce qu'on appelle les unités de compte, donc qui sont beaucoup plus exposées à l'économie française, plutôt que les placements en euros qui eux sont plutôt exposés aux obligations à 10 ans etc., sont en train de se développer. Donc il y a un déplacement qui est lié aussi aux réformes du gouvernement sur la fiscalité du capital etc. etc., un des placements de l'argent des Français qui est lent, probablement trop lent, mais qui va vers le financement de l'économie, et il est probable que dans le cadre de ce que nous allons... des annonces du président d'hier soir, on crée peut-être un label qui permet de créer des produits qui ensuite pourraient être proposés aux Français pour investir dans la technologie française. Et ce qu'on sent, et c'est d'ailleurs ce qu'on voit dans les études, c'est qu'il y a une appétence des Français pour financer les entreprises françaises et particulièrement la technologie française, et c'est pour ça que c'est important qu'on en parle, parce que ça fait de belles histoires, ça fait des histoires dont les Français sont fiers, et puis derrière ça permet de mieux financer nos entreprises.

DIMITRI PAVLENKO
Un label pour mettre un peu de confiance sur des placements à risque…

CEDRIC O
Exactement.

DIMITRI PAVLENKO
... c'est toujours un petit peu le problème quand on parle d'argent avec les Français. Alors, ce fameux de Next40 que vous allez dévoiler aujourd'hui, donc je rappelle, ce n'est pas un indice boursier, c'est plutôt un club dont feront partie, si je puis dire, les belles valeurs technologiques françaises, on peut penser à Doctolib, BlaBlaCar, on cite un peu toujours les mêmes, hormis dans être, de ce Next40, qu'est-ce que ça va leur apporter concrètement à ces sociétés d'en faire partie ?

CEDRIC O
Alors d'abord, sur le mode de sélection, en fait c'est un jury qui est présidé par Céline LAZORTHES, qui est donc l'ex-C&O de Leetchi, qui a choisi un certain nombre de critères, dont la levée de fonds est le principal, et sur ces critères, ensuite on a regardé les entreprises qui étaient dedans ou pas. On n'a pas fait un choix ad hominem pour chaque entreprise. L'idée c'est deux choses. L'idée c'est d'abord de mettre en valeur 50 entreprises dont on estime qu'elles sont les pépites de demain et que ce sont nos futurs champions, ça c'est la première chose. Et la deuxième chose c'est de les aider à se développer beaucoup plus vite, et donc de leur apporter une gamme de services. Ça va être un certain nombre de relations privilégiées qu'ils vont avoir avec l'administration, mais également avec des opérateurs comme les URSSAF, la CNIL, etc., d'essayer de leur faciliter la vie, pour leur permettre encore une fois de grandir plus vite. Et je rebondis juste sur une chose, il y a effectivement les Doctolib, les BlaBlaCar dont vous parlez, quand vous regardez la liste, d'abord elle est extrêmement intéressant et puis elle fait envie, et il y a, on voit l'émergence d'entreprises comme avec Teaser, comme Alan, comme PayFit, etc. qui demain seront vraiment des champions internationaux.

DIMITRI PAVLENKO
Voilà, d'où en fait ce Next40, mais suivi d'un French Tech 120…

CEDRIC O
Exactement.

DIMITRI PAVLENKO
Bon, vous avez copié sur SBF 120 sur les Indices boursiers pour montrer que ce sont peut-être les champions de demain. Tiens, justement, rapidement Cédric O, parce qu'on n'a plus beaucoup de temps, le but c'est d'en faire des Licornes, des entreprises qui valent plus d'un milliard.

CEDRIC O
C'est même plus que ça. Je pense qu'il faut arrêter de se fixer comme objectif de faire des Licornes, on ne peut pas faire des entreprises qui valent un milliard…

DIMITRI PAVLENKO
Non, le but c'est quoi ? Faire des entreprises…

CEDRIC O
Faire des entreprises qui valent 10, 15, 20, 50 milliards.

DIMITRI PAVLENKO
Le CAC 40 de demain, donc c'est ça, il y a aussi cette idée, on dit aujourd'hui, la pièce manquante, il n'y a pas de Nasdaq européen. Vous êtes en train justement, vous avez un projet, c'est peut-être d'ici quelques années, de pouvoir créer ce Nasdaq européen.

CEDRIC O
Notre estimation c'est qu'il n'y aura pas de création d'un Nasdaq européen. Il y a une place financière, qui sera celle de Paris, qui sera celle de Francfort, qui va s'imposer comme la Nasdaq européen. Pour ça il faut qu'il y ait les financements et la recherche et les analystes qui soient ici, c'est pour ça qu'il y a une part importante du plan d'hier qui est consacrée aux fonds cotés. Parce qu'on veut faire de Paris la place financière pour le financement des start-up européennes. Et on veut que demain les Licornes italiennes, allemandes, voire anglaises, viennent s'introduire à Paris.

DIMITRI PAVLENKO
Alors, on n'a pas eu le temps d'en parler, mais il y a aussi toute une stratégie de talents qui va être mis en place pour faciliter le recrutement des start-up avec une révision de ce fameux French Tech Visa, ça c'est hyper important pour les start-up qui vous le disent tout le temps « on a du mal à faire venir les gens, à les garder aussi », mais on en parlera une autre fois. Merci Cédric O, d'être venu nous voir.

CEDRIC O
A bientôt.

DIMITRI PAVLENKO
Secrétaire d'Etat au Numérique.

CEDRIC O
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 27 septembre 2019